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VARIETES SINOLOGIQUES N" 3
CROIX
ET
SWASTIKA
EN CHINE,
PAR
LE P. LOUIS GAILLARD, S. J
CHANG-HAI.
IMPRIMERIE DE LA MISSION CATHOLIQUE
A L'ORPHELINAT DE ï'OU-SE-AVE.
1893.
DS
647469
PRÉFACE.
-<>ot«<c-o-
Au premier abord, le titre de ce travail éveillera
peut-être quelque soupçon mal défini : inquiet, plus
d'un lecteur appréhendera, nous le craignons, d'y
reconnaître une parenté fâcheuse avec tels opuscides
de M. l'Abbé Ansault, visés par la Congrégation de
l'Index. Ils ont trait au Culte de la Croix avant Notre-
Seigneur, et soutiennent parfois une thèse hasardée,
appuyée sur des preuves contestables en partie, outrée
surtout par des exagérations de langage que l'auteur
n'a pas tardé à réprouver courageusement . Sans
rouvrir le débat, clos désormais et soidevé jadis à ce
propos, avouons que nous aurions souhaité à cette
polémique plus d'aménité sereine, plus de tolérance
dans la forme: soutenue à armes courtoises, la joute
en eût-elle moins sûrement tourné à l'avantage décisif
des vues qui seules méritaient de prévaloir ? En fait,
de part et d'autre la même bonne foi, — ni infaillible,
ni impeccable, — luttait pour 2e triomphe désintéressé
du Vrai.
Un simple coup-d' œil jeté sur nos pages révélera
que, sauf la commune droiture des intentions, chez
l'écrivain nommé plus haut et chez nous presque tout
diffère: point de départ, sphère d'exploration, sour-
ces, documents, méthode, mise en œuvre et manière
de voir.
Nous nous bornons rigoureu^sement aux recher-
ches d'archéologie, d'art et d'histoire, protestant par
avance que nous adhérons de tout cœur au plus
pur enseignement de l'Eglise.
Chang-hai. Novembre 1893.
AVERTISSEMENT.
L'en-tcte même de cette étude indique qu'elle voudrait se limi-
ter à quelques points spéciaux de sym])olique décorative. Peut-être
semblait-il préférable de circonscrire le champ de ces recherches
aux seuls faits intéressant la Croix proprement dite : au cours de
nos travaux, il nous devint bientôt évident que ce plan n'était
exécutable qu'aux dépens de l'exactitude et de la netteté, et sous
])eine de négliger toute une série de documents, accessoires sans
doute, mais qui, outre leur intérêt archéologique, projettent un
surcroît de lumière aux abords du point principal de la thèse.
Donc, sans céder à la tentation de donner au sujet plus d'ampleur
qu'il n'en comporte, j'essaierai tout d'abord, dans des considéra-
tions préliminaires sur la faufise croix, ou swasft/ta ^, d'établir
les relations probables qui éventuellement rattachent ce signe à
celui de la Croix véritable. Le reste, — la majeure partie, — aura
pour objet ce dernier symbole, caractéristique rationnelle de la
Religion du Christ.
Un mot sur notre essai d'illustration indigène. Outre notre
part personnelle, les menus dessins sont l'œuvre de mains chinoi-
ses; ils ont été ensuite gravés, selon les antiques procédés du
pays, (bois de fîl, couteau et fac-similé au trait,) sur des blocs de
Ginko biloba ou Salisburia adiantifolia, très employé autour de
nous pour ce genre de gravure. (1).
Quant à la romanisation des caractères, le système suivi, ici
et dans les deux premiers numéros des Variétés sinologiquev , est
celui du Cursus littevaturse sinicœ du R. P. Zottoli.
Les lignes ci-dessous, indiquant par des mots français la pro-
nonciation chinoise analogue, en rappelleront suffisamment l'éco-
nomie. Négligeant tons et accents, on y insiste spécialement sur
certaines anomalies qu'on a laissé subsister dans ce système pour
respecter, autant que possible, la figuration traditionnelle des an-
ciens missionnaires qui, par exem})le, écrivaient généralement :
«les T'ang, les Song, les Liang, les Ming, K'ang-hi, KHen-long,
Yang-tse-kiang, Nanking, Lao-tse, etc..
Après tout, dans l'impression des ouvrages européens, ïuni-
forinité de romanisation importerait beaucoup plus que la logique,
ou la perfection relative dans une système quelconque, car le
Nous avons cherché à en exposer le mode et les conditions dans le n° de Murs (1890)
des Etudes rcliyieiises, philosophiques, historiques et littéraires.
m
système choisi restera toujours conventionnel cl ne sera jamais
qu'un guide par à-peu-près, l'accord désirable dût-il se faire, au
moins pour chacune des principales langues étrangères.
Remarque générale. Les voyelles isolées ont la même valeur
qu'en français. Les consonnes prononcées sont partout dans le
même cas, sauf quelques particularités pour // iniiînle.
1®. Si, précédée de C, II conserve sa prononciation ordinaire,
v.g. cha, che, chou, comme dans «chat, cheval, chou», — II ini-
tiale devant I équivaut toute seule à Ch.
Exemples : /ii = chi ; /u*a=chia; /iien=:chien; hio=r-Ch'\o\
/iîu=chiu; /iiai = chiai, de «Achières,» — K'-nng-hi se prononcera
comme dans «un camp c/iinois»; — hiang, comme en liant les
deux mots; « affranc/ii eiitièrement.»
G est ici muet et négatif. Son rôle est d'indiquer que ang
et ong prennent le son nasal qu'ils ont dans: «sang, rang, long.»
Les monosyllabes : Lang, fang, kong, tang, fiang, lang, sang,
reproduisent les sons de cette phrase un peu barbare : «L'enfant
content sent l'encens.»
Toutefois G n'est pas signe de nasalité à la fin de ing ou eng;
v.g. king, ding, sing, cheng, ping équivalent presque à « (juine,
digne, signe, proc/ianie, irépigne. »
Par contre, AN non suivi de G se prononce comme dans
«faim, sein, teint, enfin.» On a admis cette figuration parce
qu'en quelques Provinces AN équivaut à ane dans «plane, fane,
platane. » Donc la syllabe chinoise pan pourrait se représenter
par les mots a pain et panne», tandis que les mots npan, paon et
pend)) figureraient la syllabe pang. Au demeurant, la ville de
Ki-ngan-fou peut très exactement se figurer par les trois mots
«quine, gain, fou.»
2". H initiale devant a, e, o, ou, ai, ang, ong, indique une
aspiration énergique manquant en français, une sorte d'R guttu-
rale, prononcée du gosier en grasseyant fortement, quelque chose
comme J (jote) en espagnol.
D'après ces règles, Chang-hai-hien pourrait s'écrire «Chant,
hait, chien,» pourvu qu'on exagère violemment l'H de had. Aussi
est-ce bien à tort, et au mépris de toute ressemblance phonétique,
que les Anglais ont transformé Chang-hai (ou Shanj-haï) en Chan-
gage, le son final é devenant une diphtongue.
QUELQUES AUTRES REMARQUES.
EN, IN, UN se prononcent comme dans «eîinemi, im\6, mine,
lune.»
lEN, comme dans «mien, bien, sien.»
AI forme une fausse diphtongue uniquement pour l'œil ; elle
équivaut à è. V. g. : lai, lai, pai, mai, sai = «laie, taie, paie.
IV
mets, c'est.» En quelques endroits cette syllabe se mouille comme
dans atciyauij ^ullis.»
LIAO se rencontre exactement dans «galiote, souliote.»
AO indique ïo de «sort, port, or,», (sauf en quelques pro-
vinces ou l'A se sépare, mais demeure très bref.) Ainsi siao se
trouve dans «nahonal, passionné, achonnaire, — lao dans «Torfè-
vre», — mao dans «morale.»
Liang se fait entendre dans « concih"a?ib) ; — liu dans «reh'u-
re»; — lieou dans «CoUioure;» — choei dans «éc/iouer;» lu dans
«é/u.» etc..
I" PARTIE.
LE SWASTIKA ET SES ANALOGUES
CHAPITRE I.
LE ^ SYMBOLIQUE.
Etymologie et origine. — Le ft f^ux Indes, au Japon, dans
les catacombes. — La croix chrétienne n'en dérive pas. — Le pt!
ou le Lpj. — Le py chinois dans la vie civile et religieuse. — Dif-
fusion de ce symbole. — Applications et variantes chinoises. —
C'est un signe de bon augure.
CHAPITRE I.
LE Ft! SYMBOLIQUE.
L'état présent de nos connaissances, enrichies même des
plus récentes acquisitions de l'épigraphie, de l!ethno2rraphie et de
l'archéologie monumentale, ne permet pas d'assigner l'époque pré-
cise de l'apparition de la croix gammée, ou s\^astika, ni d'en nom-
mer la vraie patrie d'origine.
Ce nom de croix gammée, lui vient^ on le sait, de sa forme
même : quatre gamma, (quatre L retournées.) implantés autour
d'un point central, et opposés par leur base (fîg. 1.). Aussi avons-
nous peine à imaginer ce que peut vouloir dire cette phrase d'une
Revue spécialiste : on rencontre aux Indes « le swastika dépourvu
de ses gammas.» (1).
Son nom sanscrit de swastika serait dérivé, d'après le
G"^ Cunningham^ de la devise d'une secte indoue. «Les
swastikas athées, dit-il, ont reçu leur nom de leur signe
Fig. 1.
Ï1
favori, le s\<'astika, ou croix mystérieuse, qui symbolisait leur
croyance en swasti. Ce mot se compose de su. bien, et asti, C*est,
équivalant à «c'est bien!» ou, «qu'il en soit ainsi!» impliquant
une complète résignation dans n'importe quelle circonstance.» (2).
Ce serait donc l'analogue indou de notre Ainsi-soit-il! Amen!
fiat!
G. Dumontier explique ainsi le même mot sanscrit : «Les
Chinois ont conservé le s\K'astiha dans leurs signes figuratifs; c'est
le n^ 2i de la table des 214 clefs ou radicaux... Il se prononce
ché, représentait exactement autrefois la croix gammée rtî et ne
s'est aujourd'hui que très jieu modifié -{-. Il comporte une idée
de perfection; c'est la clef de l'excellence; il signifie aussi le
(1) Revue d'Ethnographie. Tome IV. ii" 4. Juillet- Août 188o. "Le sioastika et ht
roue solaire dans les caractères chinois, par Gustave Dumoutier.'" p. 329. L'auteur s'aiipuie
trop sur l'ouvrage éruclit du P. de Prémare, Selecta vesti(/ia do(>matnm, manuscrit traduit
et publié pour la première fois par Bonnetty et Perny : " Vestiges des principaux dogmes
chrétiens...''^ Cent fois plus pauvre en ressources théologiques que l'ancien missionnaire,
il exagère encore sa méthode d'interin-étation fantaisiste et d'analogies risquées, sans par-
tager ni les mérites ni les excuses de son zèle abusé. Eu outre, il admet (p. 327) les puéri-
lités d'exégèse essayées ces derniers temps au sujet du culte liturgique d'Agni "l'enfant
divin, le CHRISTOS des Indes," et s'étonne (p. 330) de ce que "le clergé du moyen-
âge" ait employé la croix pour exorciser les démons ! Quant à sa compétence en choses
chinoises, il est plus oourtois peut-être de ne pas insister.
(2) Cf. Dennys; The folk-lore of China, p. 49.
4 CHOIX ET SWASTIKA.
nombre 10.» Si les Chinois emploient l'expression «10 fois,» dans
le sens du suj^erL-ilif, devant un adjectif, par exem|)lc «cet hom-
me est 10 fois bon,» pour «cet homme est très bon,» il est juste
de faire remarquer que les aspérités des lig'nes transversale et
verticale du signe -p, (énormes du reste dans la tigure donnée
par l'auteur,) ne sont que les bavures voulues du i)inceau chinois
et n'ont aucune relation avec les crochets du pt. Dumoutier jiour-
suit (1) : «Analysant le mot sanscrit sx^^mstiha, nous lui trouvons
une signification identique : su, radical qui signifie bien, excel-
lent, d'où fiuvida>i, prospère, (en grec EYEIûlIS.) — Asti, 3® pers.
sinff. de l'indicatif présent du verbe as, Otre, lequel n'est autre
que le sum des Latins et que EIMI (ESMI) des Grecs. — Ka,
sufïixe formant les substantifs. SxK'astika veut donc dire : ce qui
est bien, ce ({ui est excellent.» (2).
Nous croyons cette théorie plus plausible que celle d'Emile
Burnouf, citée ici pour mémoire : «Ce signe (de la croix,) est
celui que l'on trace sur le front des jeunes bouddhistes, et qui
était usité chez les brahmanes de toute antiquité. 11 porte le nom
de s\<'aslika^ c. à. d. de signe de salut, parce que le swasti était
dans l'Inde, ce que la cérémonie du salut est chez les chré-
tiens.» (3). L'arrière-pensée de l'auteur est, sans contredit, plus
transparente que son explication.
Ce sM'astika remonte, en Asie, à un âge asseî; reculé, puis-
qu'on le trouve mentionné dans le liamayana, (sur le navire de
Pâma.). D'autre part les livres bouddhistes prétendent que, lors-
qu'on voulut brûler le cadavre de Sakyamouni, on découvrit
qu'il était incoml)uslibh^ au moyen du feu naturel. Mais un jet
de flammes jaillit soudain du py inscrit sur sa poitrine, pour ré-
duire le corps en cendres. (4).
(1) Gust. Dumoutier; article cité : p. 329. Nous ne nans arrêteroD'S p-.is h l'assertion
de Tauteur qui reconnaît une croix dans les cinq points' du centre des deux tableaux m.ngi-
ques, (p. 321) ^o-foM '/Pj (^ et Lo-ehou Y^ §, attribués, le premier à TEmpereur
Foa-hi y^ ^^, 29Ô3 ans av. Jésus-Christ, le second au "Grand Vu 7^ 1^-" Tout ce
qu'on peut dire, c'es>t que ces points sont disposés en croix.
Quant au caractère ~| , dix, il ne semb'e pas importer une autre idée de perfection
que celle qui lui vient de son utilité dans le système décimal; c'est ai si que le i^3C le «dé-
finit ^^^M^ }^, "Le complément des nombres, (uu chiffres.)" Pris dans le sens de très, com-
plètement, devant un adjectif, il est oi\linairement accomjiagné du mot yj* fvn (parties,)
et avec lui i-ignifie entièrement; littéralement : dix i^arties "T" vT ehe-fen, (sous-ent. sur
dix.) Parfois, niais rarement, on se dispense d'ajouter fen, qui est alors sous-entendu;
V. g. "p SB che-ts'iuen, '"absolument complet;"" dans les deux cas l'explication est la même.
(2) Au mot swdstika, dîins le Dictionnaire d'apologétique de l ahbé Jautjeij, on lit :
"le sioastika expriine un souhait de bonheur, ce qui sans doute lui a valu sa diffusion."
(3) E. Bui nouf ; La science des Relir/ions.
(4) D"- Eitel; Titrée lectures on Buddhism. 2'ï edit. Hongkong 1873. — p. 13. L'au-
teur prouve que le Bouddhisme, au lieu d'être le précurseur du christianisme, n'en est que
I. LE rtî SVMBOLIQl'E. 5
Le rtî est connu au Japon sous le nom de Mang ziou (le si-
gne des 10.000 années,) et on le trouve souvent ainsi disposé :
fi
"iVr
M*
Si on l'a assimilé au fylfot, d'autres y ont vu le marteau, la
massue, le foudre, de Thor, le dieu du tonnerre, ou le Jupiter
tonnant des Scandinaves. C'est le monogramme de Vishnou et de
Siva; ou bien encore la «croix des Manichéens.» dont c'était, à-t-
on dit, Tunique image.
L'un des caractères les plus frappants de ce symbole, c'est
son universalité, dans le temps et dans l'espace. On le signale
dans l'immense région qui s'étend sur le parallèle des Iles Bri-
tanniques à celles du Japon, englobant le continent eurasien pres-
que entier, avec les rives africaines elles-mêmes et les archipels
de la Méditerranée, où il était en usage au temps de Confucius,
(551-479). (1). Il a même traversé l'Atlantique, ou le Pacifi-
que (?) on l'a rencontré chez les Péruviens et Mexicains du Nou-
veau-Monde, au Yucatan, au Paraguay et aux Etats-Unis. Il n'est
guère de fouille imjiortante qui ne le révèle, et le temps n'est peut-
être pas éloigné où Ton pourra dresser la carte exacte de son
aire géographique, plus étendue même que celle de la civilisa-
lion. Quand sera-t-ii permis de marquer le temps précis où nos
ancêtres, iraniens ou touraniens, se sont aventurés à l'esquisser?
Il semble hors de doute que le swastika, pour lui garder son
nom indien, a été avant tout et primitivement un symbole au sens
mystique et mystérieux. Nous verrons qu'on en a fait bien vite,
par une conséquence fort naturelle, soit un ornement, soit le
membre d'une ornementation décorative.
Avant de passer 'outre, mentionnons une théorie démodée,
plus ou me';;:; J.:. \cç. dans le principe, condamnée par une scien-
ce moins aveugle, écrasée enfin sous les répliques de spécialistes
autorisés. En 1872. M. Em. Burnouf écrivait dans son ouvrage
La science des religions: «Les archéologues chrétiens pensent que
c'est la forme la plus ancienne du signe de la croix : nous le
croyons aussi.... Quand Jésus eut été mis à mort " par les Juifs,
ce vieux symbole aryen lui fut aisément appliqué, et le svastika,
par des transformations successives, devint la croix hastée des
modernes chrétiens.» Ces affirmations si osées n'avaient pas paru
dans la Revue des Deux-Mondes qui, en 1868, avait eu la primeur
le plagiaire, (p. 14) en ce qui concerne la juaitie historique des récits sur la vie de N. S.,
copiés ou travestis vers le V^ ou VP siècle.
(1) Cf. Alexandre Bertrand, La Gaule avant les Gaulois. Ce passage est cité par
M. l'abbé Ansaiilt, qui donne une longue liste bibliographique d'ouvrnges relatifs à la
croix (jamniée.
6 r 110 IX ET SWASTIKA.
dos articles réédilês dans l'ouvrago sus-nommo. L'autour so bor-
nait à dire que «les catacombes les premières en date» offraient
plusieurs de ces ((sym])oles do rOri(MU indo-i>orse, en y attachant
le même sens métaphysique.»
«Ses assertions, dit Paul Allard, qui est ici notre guide (1),
peuvent se résumer ainsi : 1**, c'est la forme la plus ancienne du
signe de la croix; 2**, elle se rencontre à Rome dans les cata-
combes les premières en date; 3", ce symbole, étranger à l'Egypte,
à la Grèce et à la Judée, a été emprunté par les premiers chré-
tiens aux livres des Indiens et des Perses. Aucune de ces pro-
positions n'est exacte.»
Contrairement à la première, M. de Rossi affirme qu' «au-
cun archéologue moderne n'a émis une ]iarcille opinion, qui est
contraire aux résultats les plus certains des fouilles faites depuis
30 ans dans les Catacombes.» Dans le second volume de Roma
sotterranea, publié en 18G7, c. à. d. un an avant les articles de
M. Burnouf, le même auteur, (t. II. p. 318.) déclare que la croix
gammée, ne se trouve, à sa connaissance, sur aucune pierre tom-
bale portant gravés les symboles les plus anciens;» et il en donne
la preuve irréfutable. Enfin, «il lui parait évident que ce n'est
pas là une des formes originaires de la représentation de la croix;
mais plutôt une de ces combinaisons de lignes, que les chrétiens,
dans leur désir de représenter ou de dissimuler le signe sacré,
empruntaient volontiers à des sources étrangères.» En 1868, à
propos des articles de ^I. Burnouf, M. de Rossi a brièvement
résumé ce sujet et a prouvé que le ptj ne fait son aj^parition dans
les monuments chrétiens qu'à une époque relativement récente;
la croix gammée «apparait et se multiplie dans les régions ap-
partenant à la fin du III® Siècle et se maintient sur les monuments
du IV^» (2).
«En outre, M. de Rossi, dit Paul Allard, démontre que la
combinaison de lignes connue sous le nom de croix ycttiîr.:'?, loin
d'être propre aux Indiens et aux Perses, se retrouve chez tou
les peuples. Elle a été rencontrée sur des statues assyriennes,
dans des sépultures étrusques et samnites, et sur des j oteries
anglaises et italo-grecques... Sous l'Empire, les Romains la des-
sinaient souvent.» (3).
«La croix gammée, poursuit Paul Allard, n'apparait pas sur
les inscriptions chrétiennes, avant le IIP Siècle; sur les peintures
(1) Home souterraine, p. 311.
(2) BoJet. di arcli. crist. 1868. p. 90-91. — Nous ne citons plusieure de ces ouvrages
que de seconde main. M»"" de Havlez n'admet pas l'opinion des auteurs qui pensent
que le rt. a été imaginé /or^»«<c?ne>«i par plusieurs peuples.
(3) Cf. Journal officiel, 10 Janvier 1873. — De Mortillet ; Le s^inne de la croix arant
le Christianisme, p. 14:0-1.53. Paris. 18G6.
I. LK Ptj SVMnOLIQUE. 7
il en est (le niénie.» (1). Les ehn-tiens s'emparrrenl assez tard de
cette combinaison « Ibrt inoCfensive» de lig-nes. pour dissimuler
la croix, en l'aperecvant sur des monuments soit orientaux, soit
plus voisins d'eux. «Peut-être la ressemblance du siç^^nc dont il
s'agit avec le tnu des Phéniciens fut-elle la raison (pii le leur fit
adopter.» (Analogue est la genèse du mythe chrétien d'Oriihée).
On ne peut donc continuer à dire que le Christianisme a em-
prunté à la civilisation indo-persique le symbole de la croix, copie
ou contrefaçon du «uvish/^a, signe peu fré(|uent et peu ancien dans
les Catacombes.
Au surplus, en tenant comité de sa distribution géograi)hi-
que et des incertitudes de son origine, M. Burnouf serait embar-
rassé pour prouver que le ptî, qui ne veut ])as dire sijpu* do, sn-
lut, est exclusivoiuent aryen (*t nullement touranien. En tout cas,
là n'est pas l'origine de la croix chrétienne. (2).
Mais la thèse, ou })lutôt les corollaires sournois de la thèse,
plaisent à plus d'un savant, pour qui les recherches soi-disant
platoniques de la science déguisent mal d'autres préoccupations,
moins sérieuses et plus sectaires :
«L'emblème du Christianisme, assure >[. de Mortillet, est
tout bonnement emprunté aux vieilles religions indiennes. (3).»
Et l'auteur fait })asser sous nos yeux une longue série de croix,
plus ou moins croix, ({u'il dit antérieures à la venue de X. S. sur
cette terre. Mais, demande justement ^[. Ilamarvl, s'ensuit-il que
«le fait de la Rédemption est un mythe! Que X. ^>. n'est point
mort sur une croix? et que l'unique motif de l'adoption de ce
signe par les chrétiens est la vénération dont il était déjà l'objet
à l'avance? nous ne pensons pas que j\[. de Mortillet aille jus({ue
là!... Ou bien ces prétendues croix sont de simples figures géo-
(1) Par exemple, le /ossw D/o(?^«c.ç, dans le cimetière de Domitille, et le Bon PaS'
teur, dans le cimetière creusé sous le bois des Arvales.
(2) " On peut y voir une sorte d'emblème caractéristique de lu race aryenne ou
indo-germanique, à laquelle appartiennent presque tous les peu])les de l'Europe, ainsi que
les Persans et les Indous... On l'a trouvé chez la plupart de ces peuples et rarement
ailleurs.... Le mieux est d'y voir un emblème sacré, d'origine védique, caractérisant, non
une religion, mais un groupe ethnique considérable et dont la véritable signification est
restée pour le moins douteuse." Dictionnaire d'ApoIot/étique. par l'abbé Jaugey-Article
de Ms' de Harlez. p. 3025. — INIourant-Brock a soutenu dans son ouvrage ''Croix païenne
et croix chrétienne" (Paris, Leroux, 2^ édition traduite de l'anglais,) que la croix des
chrétiens était d'origine païenne et que ceux-ci l'avaient adoptée pour faciliter ainsi le
passage des religions anciennes à la l'cligion nouvelle. Pour ruiner le misérable échaf-
faudage d'allégations qui prétendent appuyer cette théorie, il suffit de remarquer que la
croix des chrétiens est un instrument de supplice, rappelant le Christ et sa Passion,
tandis que la croix accidentelle des païens est tout autre chose. Formelle, elle ne seniit
tout au plus qu'une amulette. — Cf. Diction, d'apofof/étique, p. 675.
(3) Musée préhistorique, pi. 99. — Cf. également ; Le siijne de la croix avant le
Christianisme.
8
CHOIX ET SWASTIKA.
métriques, résultat du croisement, en (luehjue sorte accidentel,
de deux lignes droites, ou bien elles sont postérieures au Christia-
nisme. La plupart rentrent
assurément dans la j^remiè-
re catégorie.» (1). Il l'ait re-
marquer à-propos que, de
fait, elles sont grecques, et
710/j latines. Au sujet d'une
libule en bronze, trouvée
en Grèce, et ornée d'une
croix gammée, (tournée à
droite), comme sujet prin-
cipal, (fig. '2.) l'abbé Ha-
mard continue : jp-^^ 2,
«D'ailleurs, la figure que M. de Mortillet confond ici avec
la croix chrétienne n'y ressemble que de fort loin : c'est la C70i.v
gamniêe ou le swashTja; or, comme la roue (pii eut elle-même sa
signification religieuse, spécialement chez les Gaulois, la croix
gaminée semble avoir été considérée dans l'antiquité comme
l'image du soleil, et, à ce titre, honorée à l'origine d'une sorte
de culte; mais ni l'une ni l'autre de ces figures n'est la croix
proprement dite.»
D'accord avec Paul Allard et l'abbé Martigny (2), qui don-
ne la variante ci-contre, (fig. 3.) il affirme que les
Chrétiens ne l'ont accepté temporairement que pour
cacher la vraie croix aux païens comme ils avaient
adopté certaines figures ou rébus sacrés, (fig. 4. 5.)
l'ancre, le poisson IX(h)TS, le palmier, le pélican, le
^i(j. 3. paon, et Orphée pour le Christ.
C'est dans le même but
qu'en Egypte surtout, le thau
sorte de potence, i)rise dans
l'alphabet hébreu, et la croix
ansée, symbole de vie ou d'im-
mortalité, eurent, sanctifiés par
cet usage, l'honneur de paraî-
tre sur des monuments chré-
tiens. Mais c'est un fait
bien constaté que, quand le ^'^- 4-
Christianisme put se montrer le front haut, il abandonna le py,
(1) Cosmos. — N" du 27 Août 1887. p. 87.
(2) Martigny, Dictiommire des antiquités chrétiennes, p. 168.
I. LE py SYMBOLIQUE. 9
le T, et la croix animée, (fig. G.) pour en revenir simplement à
la croix grecque ►!<, et mieux encore à la croix la-
tine -]-.
Le swastika n'est donc point une vraie croix, ou
la croix des Chrétiens n'est point d'origine païenne. Ce
résultat admis, et l'hypothèse contraire écartée, nous
sommes plus libres, grâce à ces considérations pré-
liminaires, d'aborder l'étude propre du ptl en Chine. ^iy. 6.
Les sinologues d'outre-mer et les lettrés indigènes s'accor-
dent à y voir la forme antique ou abrégée du caractère 3S'
qui signifie 10.000 et se prononce, soit comme la diphthongue
française oin dans le participe passé ointj du verbe oindre,
soit comme le son complexe oanne dans le nom de la ville de
Roanne. C'est donc avec raison et intention qu'on le figure wan.
Les dictionnaires chirois (1) confirment tous ce sens et cette
dérivation, ajoutant que, tracé sur la poitrine des idoles boud-
dhiques, comme la marque spéciale des divinités adorées par
l'école du Lotus Jj ^, il passe pour le symbole imprimé sur le
cœur de Bouddha. (2).
Les légendes qui parlent des 32 perfections du corps de
Gâutama (Bouddha), y ajoutent 18 espèces d'excellences, en com-
mençant par des ongles démesurément longs et en finissant avec
le ^ ^, caractère 10.000 ou swastika py sur la poitrine. Ce
Ptj, c. à. d. le fou sin yn ^^ tij> P|), «le sceau du cœur de Boud-
dha», est le résumé de toute l'intelligence bouddhique. En mou-
rant, Sakya-mouni aurait laissé à son disciple Maha-kashiapa le
Tcheng-fa-yen-tsang, «le pur secret de la droite doctrine.» Le
■wan^ ainsi figuré ptl, serait le symbole de ce principe ésotéri-
que, communiqué oralement, sans livres. (3).
(1) C'est ainsi par exemple que le -^ ^ 1^> cité par le diction, de K^ang-hi-, le
définit ?îl :«■ H î?.
(2) Fou sin yn "^ >L? Pp. On l'appelle sôtthika en pâli, ou suvatthika, et bkachiapa
en thibétain. Eitel, {Hand-book of chinese Buddhisni, p. 167, 2* édit.) donne, avec un son
thibétain différent, plusieurs équivalents chinois du son qu'il écrit svastika. Il ajoute
une explication, ( tirée des livres bouddhiques,) du mot sanscrit, c. à. d. ki sianp ivan té
tchesouotsi "^ M M M i, PJï ^, "felicis augurii myriades virtutum ubi cumu-
lantar." Il indique enfin quatre emplois de ce caractère.
(3) 'Ma.y ers ; Chinesereadcr'smanual. '-Eitel; Hand-hookfor the student ofChinese
huddhism, p. 1C7.
Edkins; Chinese Buddhism, p. 63. Plus récemment ce dernier auteur écrivait : "The
symbol man Ffc! on Buddha's breast has now, by Goblet d'Alviella, been traced to India
and Sicily B. O. 350, and to Asia Minor and Greece B. C. 600 to B. C. 1200. He states
it to be the symbol of the sun and the équivalent of the Egyptian urœus snakes, two in
number and known as the winged sun. In Thrace it reads mes for Mithras. This is curions
if true. The use of this mark is characteristic of northern Buddhism. It belongs to the
2
10 CROIX ET SWASTIKA.
Wells Williams, (page 1040» de son Dictionnaire,) lui rccon-
nail aussi un sens décoratif ornemental. Comme ft ^ J^ veut
dire «rornement qui a la forme du caractère rt», il l'appelle
Vitriivian scroll, le méandre gréco-romain. Nous reviendrons
dans un paragraphe spécial sur cette fonction particulière. (1).
Dans le 3® vol. des Notes and Queries on China and Japan,
(p. 98,) le D"" Eitel présente un aperçu des plus intéressants sur
ce symbole. Les pays pénétrés par l'influence Indo-bouddhique,
tels que les Indes, l'Indo-Chine, le Thibet, la Chine, la Corée et le
Japon, le regardent ordinairement «comme la réunion des signes
d'heureux présage, possédant les 10.000 vertus, et l'une des 65
figures mystiques que l'on peut reconnaitre sur les fameuses
empreintes des pieds de Bouddha. Cette interprétation prouve
bien, qu'au moins en Chine, le swastika est d'importation boud-
dhique.» (2). Ainsi, il n'y serait guère antérieur à l'ère chré-
tienne : de l'uluros découvertes pourraient bien infirmer la ri-
gueur de cette double conclusion.
image worshîp of this religion. As such it did not attain at ail to primitive Buddhism.
Magical signs with the hands are another feature of northem Buddhism. Primitive Bud-
dhism knew nothing of thèse things. When the early preachers of this religion were in
Afghanistan, Persia and adjoining countries, they adopted the magie there prevailing and
found it useful as a popular weapon to advance their interest with the common people.
This is the best account to give of the adoption by Buddhist of a sun-worship symbol,"
The Messenger. March 1893 p. 41.
(1) Les acceptions que fournit le récent dictionnaire de Giles présentent cette
particularité remarquable, que le caractère ni ne paraît qu'en composition avec ^ tse.
Le mot ainsi composé signifie "le caractère wan'\ ou bien "ayant la forme du caractère
ti>an'\
Outre l'exemple ci-dessus emprunté à W. "Williams, nous trouvons cet autre IT. ^r
tPi TT ' 'Balustrade dont les pièces décoratives ont la forme du caractère wan'\ nZ ^
^ ' 'Fruit ayant la forme du caractère wan". = Hovenia dulcis.
Enfin on pourrait citer deux autres expressions, dont Tune empruntée au ^U WL pÏ
(Cf. Dict. de K^ang-hi) attribue poétiquement une origine céleste au caractère wan, et
l'autre rappelle sa forme excentrique /p J'J ^M-
(2) M. Alabaster, dans son ouvrage sur le bouddhisme siamois : La roue de la Loi,
porte à 108 le nombre de ces figures. Cf. Dennys; The folk-lore of China, p. 49, Nous
reproduisons ici cette empreinte des pieds de Bouddha, copiée dans le travail de J. Fer-
gusson : Description of the Amravati tope in Guntur. ( Journ. of the Royal Asiatic Society;
vol. III. P. /. p. 159. - 1867.^ et coUationnée sur une photographie, malheureusement
pâlie, de son hel in-folio: *'Tree and serpent worship... in the first and fourth centuries
after Christ, from the sculptures of the buddhist topes at Sanchi and Amravati. — London.
India-Museum. 1868. — Cette empreinte des pieds de Bouddha s'appelle S'ripâda.
I. LE 1^ SYMBOLIQUE.
Il
Voici une Empreinte des pieds de Bouddha, avec les em-
blèmes ordinaires : le ichakra, ou «roue de la loi,» le trisul,
espèce d'oméga renverse, le swastika, ou if^ ; iorii^nnal est en-
cadré de lotus, (fig. 7.).
Fig. 7.
Sur la copie insérée ci-dessus, on reconnaîtra de vraies
croix latines, nettement tracées, à côté des autres signes;
ce qui incline à contester l'antiquité reculée de cette curi-
euse empreinte. Le bouddhisme a tant imité, et même il imite
tant, de nos jours et sous nos yeux, des rites et pratiques ex-
térieures du Christianisme! (1).
M. Dennys renvoie à une récente étude sur le travail éru-
dit de M. Waring (Cer amie art in remote âges,) où l'on disait:
(1) Cf. Hue; Le Christianisme en Chine, p. 18, 2® vol. — M»' Laouenan; Le Brahma-
nisme, passim. — Il est avéré que le canon des livres sacrés du bouddhisme, (bouddhisme
du Nord, notamment,) n'a été complété qu'à la fin du 16« ou au début du 17" siècre. (1573-
1619.) — Cf. Eitel; Three lectures on Buddhism-London, 1873. — p. 24. — et Hand-hook...,
p. 180. Le canon du Sud (Nankin) daterait de 1368-1398, celui du Nord (Pékin), de 1403-
1424.
12 CROIX ET SVVASTIKA.
«Une autre forme de la croix, dont l'auteur a réuni des spé-
cimens fort nombreux, est le fylfot.y)
En donnant l'explication habituelle du pb!, il l'estime autre
chose qu'un simple ornement, et il soutient que, chez les boud-
dhistes, cette croix a un sens absolument opposé à celui du
thdiU des Egyptiens, ou de la croix des Chrétiens, puisqu'il est
le symbole des sectes athées, mentionnées plus haut. (p. 3.).
«A la collection de faits rapportés par M. Waring, (c'est
M. Dennys qui parle), il faut ajouter que, quand les femmes
indoues lavent leurs pauvres chaumières et enduisent le sol,
en terre battue, d'un épais mélange de vase et de bouse de
vache, elles ne manquent pas de tracer un swastika sur le
seuil.» Elles prétendent en écarter de malignes influences. (1).
«Le D"" Eitel... fait ressortir que les Scandinaves, les Danois,
les Allemands et les Anglais attachent encore une importance
superstitieuse à ce charme magique pt, cher à leurs ancêtres
païens et aux bouddhistes chinois de nos jours. Jusqu'en notre
temps, le Marteau de Thor est employé parmi les paysans alle-
mands et irlandais, comme un talisman mystérieux pour écarter
la foudre.» [Mythes curieux du Moyen-âge ; article : Marteau de
Thor.) «Il n'est pas rare de voir ce symbole fondu sur les clo-
ches (d'Angleterre) et beaucoup d'entre elles portent cette mar-
que... Le fait que le dit symbole est commun au bouddhisme
et à la mythologie Scandinave dénote une origine identique
dans les temps reculés; — avant que la race aryenne eût com-
mencé ses migrations vers l'Ouest, alors que la dynastie des
Chang régnait encore sur la Chine, à l'époque de Cadmus, l'in-
venteur des alphabets occidentaux!» (2). C'est bien l'universalité
dans le temps et dans l'espace dont nous parlions quelques pages
plus haut.
Naguère on comprit mieux la fréquence avec laquelle les
poteries les plus anciennes reproduisaient ce ptî, en exhumant
(1) Les jambes si employées dans Tile de Man se rapprochent du fylfot... Ce ne sont
parfois que des lignes courbes, mais le plus souvent 3 angles obtus. Parfois on y compte
cinq ou six bras. Cette disposition rappelle la roue de la Loi, ou la roue de Bouddha.
Cette figure à trois jambes est commune au
Pendjab et dans le Nord de l'Inde, où elle
passe pour un charme. Certaines sectes la
placent dans leurs maisons, mais générale-
ment au-dessus de la porte, au témoignage
III III
de Dennys. En Chine cette place est ré- '^^V > T^
servee aux
pa-koua /\ ^b> trigramnies, \ ■« ■« vr j^j-^ 9^
disposés circulairement, { fig. 8. ) avec ou et- o
sans le yang |^ et le yn 1^, principe
mâle et principe femelle (fig. 9.). Le rc s'y voit aussi, notamment à Nankin. Cf. p. 19.
(2) Dennys; The folk-lore of China, p. 49.
I. LE py SYMItOLIQUE,
i:j
une des matrices en terre qui l'estampaient dans la pâte molle
des ustensiles encore à cuire. (1). (fig. 10.).
Fifj. 11.
Fi</. 10. Fig. 10,
Un dessin contemporain que je copiais ces jours-ci se pré-
sente ainsi, (fig. 11.). Le maçon qui l'a
exécuté a conservé, en l'orientant différem-
ment toutefois, la disposition de l'orne-
ment imprimé, il y a deux mille ans
peut-être, par le potier des stations lacus-
tres. (2).
On conviendra sans peine que, pour
l'œil qui n'est pas sur ses gardes, cette
figure, trouvée au lac du Bourget, a beau-
coup plus l'aspect d'une croix que d'un p^;
par là s'explique peut-être la séduction
qu'elle exerça sur les décorateurs chré-
tiens du IIP siècle. Ils y découvrirent avec
joie un équivalent facile à substituer sans
scandale au symbole préféré de leur reli-
gion.
J'introduirai ici le croquis d'un frag-
ment des vestes gammadiœ; ce sont d'an-
ciens tissus brodés, redevables de leur nom
à la présence de la croix gammée. L'Italie
en possède qui offrent des combinaisons
originales, (fig. 12.) (Cf. Cosmos. Mai 1887. p. 204.).
(1^ Dessin emprunté aux Comptes-rendus du Congrès des Orientalistes. Lyon 1878,
t. II; pi. VIII. "Palaffite de Grésina, Poterie du lac du Bourget. — Sistres et swastika
des Palaffites. — "
(2) C'est une grossière peinture au trait, noire sur fond blanc, exécutée sur le sou-
bassement qui porte la vitiine du Dieu du soleil, (tenant un coq dans un cercle,) dans la
pagode de San-wanq-miao ZL 3E ^, la "Pagode des trois empereurs" au bas de la col-
line du Fé-ki-ko ^t S ffil> à, Nankin. Ces trois Ifi à branches courtes surmontent ( une
pêche?) un fruit symbolique. La vitrine qui fait pendant est décorée d'une peinture ana-
logue, mais avec deux "JÏ seulement, de même orientation pourtant. Nous attirons l'at-
tention sur cette orientation, à cause d'une remarque, plus ou moins justifiable, du
nouveau dictionnaire chinois-anglais de Giles, d'après laquelle le signe ni devrait s'ap-
peler sauastika et non sioastika; les branches recourbées de ce dernier sont tournées dans le
sens delà marche des aiguilles d'une montre: in. M»' de Harlez admet cette dénomi-
nation.
Fig. 12.
\\
CROIX ET SWASTIKA.
Fig. 14.
Au reste, le vieil art occidental ne peut prétendre au mono-
pole de cet ornement. Voici que le numéro I de j^
la nouvelle Revue consacrée aux choses de la ^V/ni Tjfi)
presqu'ile coréenne, The Korea repository, donne V. ^A^
la rude illustration reproduite ici. (fig. 13.). Fi(j. 13.
C'est un pot à gentiane en pierre, (la gentiane remplace le
thé en ce pays,) récemment découvert dans un tumulus de date
incertaine, mais fort reculée.
Guimet, dans ses Promenades japonaises (p. 109.) esquisse
un cheval consacré à Quanon^ la Koan-yn JJ -Ç chi-
noise émigrée au Japon, lequel porte sur la croupe
un yî bien formé. (1). Une fin de chapitre de son
Petit Guide illustré (p. 186.) présente en cul-de-
lampe un blason japonais, sans indication de prove-
nance, (fig. 14.). C'est peut-être celui que Audsley,
(Keramic art of Japan), donne comme le blason du
daïmio à'Asciu : (fig. 15.). Le P. de Charlevoix
écrivait il y a longtemps : Avant Saint François
Xavier, Tévangile n'avait point été prêché au Japon,
cependant nous avons vu que les cérémonies du culte supersti-
tieux des Japonais paraissent copiées d'après les nôtres.» C'est
le fait (lu bouddhisme. «D'ailleurs le Saint Apôtre trouva que le roi
de Saxuma portait une croix dans son écusson, ce qui est sur-
prenant dans un pays où la croix est un supplice infâme. Cela
me fait croire qu'il y a au Japon quelques familles originaires
c-hinoises, qui avaient eu, à la Chine, connaissance de notre sainte
Religion.» (2). Il serait vraiment intéressant de savoir s'il
s'agit d'une vraie croix, d'un simple ornement crucifor-
me, ou d'un fi^, signe qui déconcertait un peu la
critique d'alors, et que l'on trouve fort ancienne-
ment employé parmi les marques de porcelainiers et
de faïenciers japonais. De Milloué (Petit Guide illus-
tré, p. 248. j attribue ce blason à «Shimadzou, prince
de Satzouma :» [i\g. 16.).
Fin. 15.
Fiy. 16.
(1) Est-ce pax inadvertance que le ÎjI est retourne? Le cas est fréquent dans les
illustrations européennes, où le fait est souvent dû aux exigences mal comprises de la
typographie en relief. Il ne faut donc point se hâter de décider, sur de simples dessins,
et avant d'avoir les originaux sous les yeux, s'il y a swastika ou sauastika.
(2) Histoire du Japon. Louvain, 1828. — Livre I. p. 31. — S* François-Xavier écri-
vait en 1552 au sujet des Japonais : "Dans ce pays, j"ai travaillé longtemps et avec ap-
plication afin de connaître, d'après toutes les anciennes traditions, si les Japonais ont
jamais eu connaissance de Jésus-Christ ; et j'ai fini par me convaincre, qu'ils n'en avaient
jamais rien connu. A Cangoxima, où nous sommes demeurés pendant une année, je me
suis apei'çu que le souverain et ses parents avaient une croix blanche dans leurs armoiries
de famille, mais néanmoins qu'ils ignoraient entièrement le nom de Jésus-Christ." Lettres
de S. François-Xavier. Tome II, p. 230. Edition Pages.
I. LE py SYMBOLIQUE.
IT)
George Moore, dans son très curieux ouviaiic The los;t tribeK,
(Londres 1861.) reproduit, page 215, ce double détail fort signi-
ficatif, qu'il dit emprunter aux bas-reliefs indiens de Sanchi, et
qu'il explique comme représentant Bouddha ou la rouo de la Loi,
(le bouddhisme).
(fig. 17.). On ne peut
qu'être frappé de la
disposition spéciale,
en forme de croix,
qu'afïectenl ces qua-
tre py. Ils cor-
roborent sans con-
tredit des affirma-
tions du D"" Schlie-
Fig. 17.
man
«Les signes yî et ►!< (fig. 18.) ont été, dès les temps les
j— 1 plus reculés, les symboles les })lus anciens de nos
r— ' ^—^ ancêtres aryens... Je suis à même de prouver que cet-
^n I — te croix, ainsi que le Uj, étaient, pendant des milliers
* — d'années avant J.-C, des svmboles relii»-ieux de la
plus haute importance, chez les premiers ancêtres des
races aryennes, en Bactriane et dans les vallées de TOxus, à
l'époque où les Germains, les Indiens, les Pélasges, les Celtes,
les Perses, les Slaves, les Iraniens, ne formaient qu'une seule
nation et parlaient tous le même langage.» (1). Il y a là quel-
ques exagérations qui se corrigent d'elles-mêmes.
Aucun archéologue n'ignore maintenant qu'Assurbanipal (900-
830) parait avec une large croix au cou dans un bas-relief nini-
vite au British Muséum. Au même Musée, Samsi-Voul, (ou Ra-
man III. 822-809,) porte aussi cette croix pattée; si bien qu'un
enfant se figurait voir des évêques dans ces statues mitrées! L'n
collier royal, des bracelets, des harnais assyriens en sont aussi
décorés. (2). A Londres encore, une peinture égyptienne, datant
de 15 siècles av. J. C. montre la croix grecque au cou d'ambas-
sadeurs asiatiques apportant le tribut à un Pharaon. Tout cela
est si connu, a été rappelé si souvent, que nous n'osons repro-
duire ici la gravure de ces documents. Contentons-nous de redire
qu'on aurait tort d'y signaler autre chose que des amulettes orne-
mentales.
Elle est bien singulière aussi la vignette que George Moore
dispose en cul-de-lampe à la page 10 de son ouvrage The lost
(1) Rapport sur les fouilles de Troie, p. 48.
(2) Cf. Lenormant; Histoire ancienne des peuples de l'Orient ; 4*" vol. p. 105,
20G, etc.
J6
CROIX ET SWASTIKA,
Fi'i. 19.
Tvibos cl qu'il intitule «Tarbro de Bouddha,» sans indifiucr
où il la i)rcMid (lig. 10.). Los amateurs d'analogies pi(iuan-
tes y verront sans elïort une croix sur
un pit3destal, une crux ge)m)nita, florida, de
même style que plusieurs aulr(^s tirées des Cata-
combes. Leur en fera-t-on un crime, et n'y a-t-
il là qu'une pure coincidence, absolument for-
tuite? Tâche ardue que celle d'en décider :
reste à savoir si de pareilles représentations ne
sont pas dans les Indes postérieures au sacrilice
du Calvaire.
hc Bôdhidruma ^ ^ i^ « Tarbre de Bouddha» [BodhUvoo,
ou Bo-troe des Anglais,) est le pippahi^ le bô, ou ficus rehVy/osa,
ù l'ombre duquel Sakyamouni fit sept ans de pénitence et devint
Bouddha. Le tâla, sorte de palmier, (Borassus flahelliformis) est
également cher au bouddhisme. Dans })resque toutes les .'incien-
nes religions, notamment en Asie, on a retrouvé ce respect pour
un arbre sacrè^ reste indubitable des traditions jiaradisiaques sur
«l'arbre de la science du bien et du mal.» Un bas-relief du
Louvre représente Sargon (Salmanazar) devant cet arbre mysté-
rieux, symbole d'immortalité, toujours vert, odoriférant, chargé
de fruits. «L'arbre de vie, la plante de vie», est un thème cou-
tumier pour la sculpture, la peinture et la glyptique de la Chal-
dée. Qu'on l'identifie avec tel ou tel végétal des Indes, c'est la
même plante que le célèbre soma, plante sacrée des anciens rites
aryas, et il faut y voir l'un des emblèmes les plus élevés de la
reli«-ion. (Cf. Viaouroux, La Bible et leti découvertes ïnodernes.
3^ c^d. L p. 199. )^
Il va sans dire que les légendes de la race jaune présentent
aussi leur «arbre de vie, d'immortalité. » Elles le nomment K'iong^
chou et le placent sur le mont K''oen-len (Indou-kouch), sorte de
paradis terrestre, où la Si~\K-ang-mou "^ ^ -^, la «mère du roi
de l'occident, » lient sa cour. Cet arbre prodigieux, tout de jade
et de chrysoprase, a 10.000 coudées de hauteur et 1.800 pieds
de circonférence; il ne porte de fruits que tous les 3.000 ans.
Les fées en donnent alors à leurs favoris qui deviennent immor-
tels. Taoïstes, lamaïques ou bouddhistes, les artistes chinois,
mongols, thibétains, japonais ou coréens^ reproduisent à l'envi ce
motif, sous sa forme hiératique et conventionnelle, emprunté pro-
bablement, avec la légende elle-même, au folk-lore hindou. En
réalité, les Brahmanes révéraient le ficus indica : les Bouddhistes
lui ont substitué le ficus religiosa. Pauthier {Chine moderne I.
p. 188.) mentionne un phou-ti, ou bô-dhi^ planté dans un temple
thibétain de Pékin. Notons en passant que la croyance à ce para-
dis de V Occident^ auquel préside Amithâbha Bouddha, (la lumière
substantielle, infinie,) qui porte «l'étrange croix du swastiha pt »
sur la poitrine, est postérieure au Christianisme et en contradiction
I. LK py sv.MHoi.inri:,
formelle avec le nirnhia, annihilation; car elle suppose un honlieur
sans fin, en excluant les renaissances de la métempsycose. ('<;
dogme, exotifjue aux Ind(^s, inconnu du bouddhisme S('|)tentrional
avant l'an li7, popularisé au V" siècle, encoici ignoré en IJiinia-
nie, à Ceylan et au royaume de Siam^ ce culte accom|)agnant
habituellement celui de la vierge Koan-yn. a la Déesse de la misé-
ricorde,» est originaire du Cashmir, du Néi)aul, et dénote l'in-
fluence des idées Gnosti({ues de la Perse. Ces ra))prochements
donnent à réfléchir. Le nom d' A^nithâlthii, ou Amida, est actuelle-
ment beaucoup plus répandu en Chine (juc celui de JUjuddfia-
Sakyamouni. (1).
En ce pays, le s\'^\%stiha s'est glissé jusque sur les })lus hum-
bles objets de ménage. Voici le dessin exact d'une vulgaire
brosse, où trois ,*-v,t:C—f.-^v -/.:,:.-;*•.■
py se dessinent .•.:.;:.ir«fî:. ...... ••î.r.. r; r??».. .iilll
en crins de cou-
leur sur un fond
uni : (fig. 20.).
riiiiimiHH'.iHiHniiimiuiiiniHHiiiiiiiniiiiiiiiurnmaTn
Fifj. 21.
Les femmes chinoises retiennent leur
chignon avec une sorte de navette en ar-
gent, ornée parfois de deux j^ émaillés
en bleu foncé (fig. 21.).
Certains gâteaux, vendus sur la rue,
portent ce py imprimé dans la pâte avant
la cuisson.
J'ai trouvé, à l'étalage d'un brocan-
teur de Nankin, bien achalandé en dinan-
derie chinoise, un simple chandelier de
laiton ainsi conçu : (fig. 22.). Le ^tusée
Guimet en possède d'analogues.
J'ignore si c'était un ustensile réservé
à des usages rituels ou domestiques. Il est
curieux de le rapprocher d'une sorte de
lustre ou suspension, dont on peut voir
plusieurs spécimens dans la pagode boud-
dhique de Long-hoa (|| ^) près Chang-
hai, (fig. 23.).
Fia. 22.
(1) Cf. Eitel; Three lectures on bti(jl({hi)i))i, p. 97,
Sonia, Patra, Tâla, Bôdkid ruina et Amithâbha.
Item; Handbook... aux mots
IcS
CROIX ET SWASTIKA,
^
r
Fi(jure 23.
I. LE Py SYMBOLIQUE. 1 î)
Sur les Concessions étrangères do la mOnw ville, siirnalons un
Fin. 24.
carreau ajouié en \K)i-
caro, éniaillô en vert,
et servant do grille à
une bouche de soujji-
rail. (lig. 2i.). On
l'emploie aussi à for-
mer, par juxlai osition
et encastré dans la
maçonnerie, des clai-
res-voies très bien
comprises. (1).
Voici une varian-
te assez élégante du
rb!. Je l'ai copic'e sur
une enseigne japonai-
se, longue planche
verticale, hupiée en
noir, (avec caractères
cursifs en or), dont les
quatre coins, renforcés en tôle, présentent chacun un ptj résultant
de quatre T enchevêtrés, découpés dans la plaque même, avec
assez d'ingéniosité, (fig. 25.). Par le même artiiice un double pt
se détache dans les anses d'un Jnang-lou chinois, (fig. 20.).
Près de Nankin, au-dessus de l'entrée d'une maison neuve,
en dehors de la
porte de T'ai-p' ing-
}non i'J^^^f^), sur la
p;irtie l'orniant lin-
teau, ajiparait uni-
cjuement un py ^^("
10 centimètres dans
un cadre, le tout en
. . ^''•'^- ^^- ' relier, (fig. 27.).
Plus haut (p. 12.) nous avons mentionné que cet usage était
en vigueur au Pendjab. En Egypte, c'était parfois la ])lace du signe
I I (fig. 28.). Les Hébreux y ont mis le T mystérieux, figure
^t"" de la croix que les chrétiens devaient y installer (pielques
Fitf.2S. siècles plus tard. (2).
Fir/. 25.
Fia. 27,
(1) On donne improprement ce nom (le ^yocfva-o à des terres-cuites à i)âte jaunâtre,
très-nombreuses en Chine, à Ciiuse de leur resseniblauce avec la poterie fubri<iuce dans la
ville portugaise de Boccaio. Hiiniide, la pâte a été moulée et parfois re-
maniée à lébauch ir; parfois aussi on y reconnaît le trav-.iil du oiselet sur
la terre séchée, avant la mise au four. (y. Petit Guide illustré du musée
Ouimet. p. 219.
(2) A titre de ccnijaraison, nous deirsinons ici le Sru-astai/d. (fig. 29.)
autre diagramme de bon augure pour le DJaïais/ne et le Vishjiouïsine. Les Fio
:?()
CHOIX KT tSWASTIKA,
Parmi los imagos poi)iilairos onluminôos, dont on fait une si
active cons(pmmalion aux ai)proc'h('s du nouvel an chinois, il
s'on vend une très caractéristicjue intitulée : g ^i| ^Ju i^ ki-sianij-
jou-i.
Au contre d'une couronne de fleurs, deux enfants, ou génies,
descendent les marches d'un perron, sous un portique somptueux,
qui rappelle les fonds d'architecture conventionnelle de nos vi-
traux. Ces gracieux baml)ii.s fléchissent sous le i)oids d'un grand
}/ur}i-})no d'or {jf^ '■^) plus gros ((u'eux, lingot fondu habituelle-
ment en forme de sabot. Comme maints souliers dans les chemi-
nées d'Europe la nuit de Noël, le yuon-});u) regorge des présents
de la nouvelle année. On y distingue un jon-i (^p ^,) sorte de
sceptre (1) dont le nom signilic «à vos souhaits, à votre gré»;
— des perles précieuses ; — une branche de corail réi)uté de
l)on augure en Chine comme sur certains rivages do la Méditer-
ranée; — une paire de nœuds, rébus et calembour tout-à-la fois,
éciuivalent de ((félicité,» — un che-tse (^rfî ^) ou fruit rouge
du diospyros kaki, — enlin, deux grands jJî
(fig. 30.) ainsi orientés, et complétant toute la
série des bonheurs ou des l)énédictions que
Ton ])uisse désirer pour soi ou souhaiter à au-
trui. Nul ne peut donc s'y méprendre : les py sont
ici des emblèmes de félicité. (2).
Le dessin suivant (fig. 31.) est calqué sur
l'en-tête en rouge d'un registre ou cahier de com-
ptes ; c'est encore un sigle de l)on augure et un
rébus parlant, où le rtî figure bien décidément avec son sens de
Fi'j. 30.
^
h
Fiyj. 32,
Chinois le trjuluisent par « Wt ki-siang "heureux présage." Sa
disposition cruciforme est assez accentuée. Cf. Eital ; Haiidhook of
Chiiiese biiddliism. L'art chinois de M. Paléologue, p. 229, l'appelle
Ciie-li-molm (^ ^'J |"^ «Hj et le représente ainsi : (fig. 32.).
(1) 'Lq joa-i é lit adis un insigne de commandement. Le taoïs-
me l'avait adopté comme une m:irque de puissance surnaturelle et
superstitieuse. Il est devenu un simple objet profane, emblème
dheureux présage, sans caractère officiel. Cf. Paléjlogue. Art
chinois, jj. 299.
(2) Cet ensemble paraît être la transcription chinoise et graphique du .sapta ratna
sanscrit et bouddhique, (scptem pretiusaj, "les sept joyaux." Les livres des bonzes en
contiennent Ténumération ; mais l'identification est incertaine, ou contestée, pour plusieurs
d'entre eux. Ce sont probablement : l'or, l'argent, le lajîis lazuli ou le jade verdâtre, le
ciistal de roche, (la goutte d'eau pétrifiée pour 1.000 ans), les perles, l'agate, l'ambre, ou
le rubis, etc.. Cf. Eitel; Handhook of chinesehtiddhism; \^. \2?t. La traduction chinoise du
sapta ratna est T'si-pao '\t ^f .
I. Li: rb! SYMiJOLign:
21
Figure 31.
l'J
CROIX ET SWASTIKA.
bénédiction. Le carattère si compliqué du centre doit se décom-
poser en quatre autres caractères :
5^ hoang = jaune, doré;
^ h in = Tor;
■^ wan = 10 000, ou le RJ ;
pg liang = taël, l'étalon (monnaie fictive) qui
équivaut au poids d'une once d'argent.
Aussi, à Tentour, ressortent d'abord les deux py , — assez
clairs désormais pour le lecteur, — reliés par quatre sai)è(|ues,
le tout sur des yuen-pao, ling-ots d'or ou d'argent, avec le )^§ -^
hié-tse, qui signifie
nœud ; ces entrelacs
prennent souvent cet-
Fiu. 33. Fiy. 34. ^e forme : (fig. 33.
et 31.).
En haut, l'effluve bouddhique, l'influence céleste de la pros-
périté. Puis, la corbeille est intitulée : Tsiu-pao-p'en ^ *^ ^
«le vase qui renferme tous les trésors.» Le pourtour exhibe la
devise alléchante et emphatique : Je tsin teou kin 0 JÉ ^ ^ •
«Il entre chaque jour un teou (boisseau) d'or. » En bas enfin on
lit l'enseigne de la boutique de papeterie : K'ing long hao tche
M r^. SÈ Sî • ^^ ^^ magasin de la grande félicité,» situé dans la
rue de la Porte du Sud, Nan-men (^ P^), séjour du bonheur
dans toute ville chinoise. Notons que cette porte s'appelle elle-
même TsU'pao-men (|p^ ^ f^) «la porte très précieuse, la porte
des trésors», auprès de laquelle s'élevait encore, il y a 30 ans,
la fameuse Tour de Porcelaine, abattue par les Rebelles.
Le ptî s-'est si bien acclimaté en Chine qu'une maison russe
de Batoum, qui y exporte du pétrole en concur-
rence avec le pétrole américain, a cru bien faire en
adoptant ce signe pour sa marque de commerce,
trade mark, imprimée sur toutes les caisses. On y
remarquera pourtant une légère modification, dont
le type, du reste, n'est pas introuvable en Chine. (1).
Les bras du rtj sont repliés à angle droit une se-
conde fois. (fig. 35.).
Les numismates recherchent des piai^tres, dollars, ou carolus,
contrefaits sous l'Empereur Tao-koang jg ^ (1821-1850), pour
la paie des soldats. Le fac-similé de ces pièces, inséré dans le
travail de Wylïe : «Les monnaies de la dynastie actuelle», pré-
sente trois Ptî . L'un, caractérisé par ces bras deux fois recour-
bés, termine une inscription, en caractères sigillographiques, qui
Fin. 35.
(1) Cf. notamment infià p. 27 et 30. A Chang-hai, la maison Jardine, Matheson
and C" imprime sur ses cotonnades un flacon orné des Pa-Koua entounint le ijanij et le yn.
I. LE py svMnoLiQui:. 23
entoure le Génie de la longévilé et indique l;i valeur de cette
piastre. Les deux autres, au revers, ornent une sorl(; de vase
entre des caractères mandchoux, qui nous apprennent que la inèce
a été* fondue à Taiwan, dans l'île de Formose. (1). (fig. 3G.).
Fia. 3C.
TJne sapèque dessinée dans le 2*^ vol. du Kin-cJie-so (2) (^
^ §^) montre encore le ptj, (fig. 37.) lequel
figure ])resque toujours dans les conihinai-
sgiis ornementales qui surchargent les piao-
tse (® ^), coupures ou billets de banque,
si usités en Chine.
A un autre ouvrage chinois de numis-
matique indigène [T'sien tclie sin pien §^ jg
^ |g) nous emprunterons les quatre dessins
de ces bizarres poinçons, qui ont dû servir,
soit à la frappe des monnaies, soit à l'im-
pression de billets, coupons, lettres de chan-
ge, sur papier, étoffe ou cuir, soit plutôt à l'estampage en creux
sur métal, du py ^^ ^^ quelque autre marque. On pourrait y
voir également des sceaux, des timbres et des cachets. A
première vue, on accordera difficilement à l'auteur de l'ou-
vrage^ que ce sont «des monnaies russes ou mahométanes,
Fia. 37.
(1) '^ Coins of the Ta-ts'inf) di/nasti/, hy '^'ylie. Journal de li Soc. asial. de Chant/-
hai. 1858-1859.
(2) Le ^/»-c/ie-.so, (Rec'.ierches sur les instruments en métal et en pierre), est un
ouvrage d'archéologie peu ancien.
2\
CROIX KT SWASTIKA,
d'après les dires des marchands étrangers.» (I). (fig. 38).
Fil/. 38.
Mais c'est en vertu d'une ignorante méprise, moins d(Uileuse,
que le Kin-che-so [^ ^ ^) insérant les lac-similé de cinq mé-
dailles catholiques, les l'ait passer pour des monnaies européennes.
On aura sans doute remarqué que l'un des poinçons devait
imprimer un Ptî irrégulier, pourvu d'un retour additionnel, (cf.
suprh p. 2'2 ), si l'on peut se lier à l'exactitude du dessin an-
nexé. (2).
J'ai lieu de croire que la forme ci-contre n'est
qu'une variante ornementale, due au caprice in-
ventif d'un architecte européen: (fig. 39.). Je n'ose
l'assurer pourtant. C'est le résultat d'une construc-
tion géouTétrique tellement simple qu'elle a pu
être obtenue fortuitement.
Je ne la mentionne que pour mémoire, comme
transition aussi avec le paragraphe qui va suivre.
Fin. 39.
(1) Voici le texte chinois : f^ >(j»
^. HJfc M W 0 ffl.W
S - M H î^ «. fi- 1: - PB H M «\ W S - M «. R
'3.~ m ^ ^\m± -^ >P ffi) *J. ^ â^.^ H ^ w.fft ^
ffi » »f. S ia ^ iS A «f H.
(2) Le Po-Koa-Voii J^ D* I® "Figures d'un grand nombre d'antiquités" recueil da-
tant des Sonri /^C (composé vers l'an 1200,) contient plusieurs reproductions d'objets ana-
logues aux poinçons (?) à rt. i présentés à la suite de quelques cachets, et encore plus
bizaiTes de forme. Cf, p. 16. L'ouvnige les donne comme d'anciennes monnaies en métal
(étain, cviivre,) aussi vieilles que les bronzes des Césars de Rome. Après tout, les anti-
ques sapèques en couteaux et lamelles des collections numismatiques laissent à cette attri-
bution de monnaies une certaine vraisemblance. Le Fo-Iœu-t'oa été traduit en anglais,
en 1851, ])ar P. Thoms. Cf. Bibliot. si/iica d'H. Covdier, i>. 294, — Itc7n, Journal of the
lioyal As. Soc. 1 et 2« vol.
CHAPITRE II.
LE Ft! ELEMENT DECORATIF,
a <J I
§ I. LE FH ISOLE.
Exemples pris en Chine. — Passementerie, pierres et métaux.
§11. LE Flî COMBINE.
Exemples concrets. — La «grecque» chinoise et japonaise.
Méandres, damas et entrelacs.
CHAPITRE II.
LE Ft ELEMENT DECORATIF.
D'après quelques-uns des exemples cités précédemment, il
est manifeste que le PK symbolique tendit promptement à devenir
décoratif. L'étude même des monuments chinois nous amène donc
à le considérer sous son aspect ornemental, isolé ou bien faisant
partie d'un tout où l'intention symbolique est moins sensible.
Nous avouons que la distinction entre la croix gammée symbole
et la croix gammée ornem,ent est plus théorique que réelle dans
bien des cas, et, qu'en fait, une partie de notre dissertation em-
piète et chevauche nécessairement sur l'autre. Mais, à cette dis-
tinction notre travail gagnera un surcroît de clarté, et la classi-
fication des divers types qui nous restent à étudier en sera d'au-
tant plus aisée.
Aussi, pour obéir au même dessein, je subdivise encore cette
partie en deux paragraphes. Dans le premier, § I, — le pt se
présente isolé, sans attaches, mais répété dans un système plus
ou moins compliqué où on lui a réservé un rôle prépondérant,
jouant, pour ainsi dire, sa partie en sourdine dans une symphonie
ornementale. Dans le 2®, § II, — on le verra combiné, rattaché à
une structure générale, relégué au second plan et n'ayant plus la
valeur d'un motif intéressant par sa propre figuration. Au reste,
les exemples parleront plus clairement que nos explications.
§1.
Nous empruntons notre premier spécimen à un crépissage de
date fort récente. C'est celui du soubassement du kiosque de la
grande cloche de Nankin, relevée en 1886. (1). Les bonzes taoïstes
qui desservent la pagode annexée ont appelé les maçons du pays.
Sans penser à mal, ceux-ci ont noirci l'enduit de ravalement des
briques, puis, par-dessus, ont gratté cet enchevêtrement de lignes
(1) Nous donnons plus loin des détails complémentaires sur cette cloche qui nous
intéresse à un autre titre. Pour le moment nous nous bornons à renvoyer à un excellent
article paru à ce sujet dans les Etudes Reliffieuses, (N" d'Octobre 1888) et signé du
R. P. Golombel S. J.
28
CROIX ET SWASTIKA.
blanches et de swasiikas. Les pèlerins et visiteurs, — marchands,
paysans ou lettrés, — ne s'occupent pas plus de ces graffiti asiati-
ques, en allumant leurs bâtonnets superstitieux sous la cloche,
qu'ils ne raisonnent lé sens et la portée de leur culte envers ce
fourreau de métal de 20.000 kilogrammes, transformé en ido-
le. (1). C'est une simple variante, dans des dessins géométriques
analogues, usités en pareille place. Les pagodes en fournissent
tant d'exemples qu'ils ne sollicitent même plus le regard, (fig. 40.).
x_x_x
^
X X X X X X X
Fig. 40.
Nous réunissons ici divers types de galons, de fabrication
courante, où les fl^ font tous les frais de décoration, et dont l'éco-
nomie s'affiche assez d'elle-même. (fig. 41. A — . B- — . C — . D — .).
[jËf IILig
V ::^ ^ ''■''' ^iff a ^ ■'''■' Y aï ■'^
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c
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»^^^J>J»'^^>^J>J
'ir^'^d^tfiiàLé
D
Fig, 41.
(1) Elle mesure 7 mètres de circonférence et 4 m. 50 de hauteur.
II. LE py I^ÉCORATir
•29
Une urne déterrée à Bologne, en Italie, porte sur sa panse
une double ceinture de y^, juxta-
posés comme dans le galon de
la figure B. {Cosmos 1887. p.
205.) (fig. 42.).
J'ai vu des chasubles ca-
tholiques bordées de ce galon,
et l'on me montre un fong-hoang
{M* IIL phénix,) superbement
brodé, qui le porte en collier.
Un autre galon beaucoup
plus typique est celui qui pare
le costume de guerre, (surtout
ou cotte de mailles,?) des qua-
tre mandarins militaires en mar-
bre, qui gardent, à Nankin, les
approches du tombeau de Hong-
ou, le fondateur de la dynastie
des Ming. (1368-1399). Cette
passementerie est soigneusement sculptée en relief et contraste,
par son fini, avec le dessin ridiculement médiocre de l'ensemble
des personnages. Nous ignorons si, aux autres sépultures de
Moukden et des environs de Pékin, le ^ s'accuse aussi nettement.
Peut-être aurons-nous occasion de revenir dans un travail spécial
sur les éléments décoratifs de cette bordure étrange, (fig. 43.).
Fiy. 42.
^ c=:) <3 <3e>
\(»
Fig. 43.
Plaçons ici deux y^, formant claire-voie à-jour dans la paroi
de fer d'un grand hiang-lou (Ç j[j brûle-parfums), de la cour
intérieure d'une pagode, (fig. 4i.).
Cette ornementation se présente par-
fois moins heureusement sur les dal-
les de pierre, également ajourées, de
certains p'ai-Zeou ()}$ ^) oU p'ai-fang
(S^ J)J), et portiques commémoratifs
semblables, (1) selon le type de ce
panneau d'un autre hiang-lou de jp^^y 44
(1) Owen Jones, Grammaire de rOrnement, pi. XLV, a relevé cet ornement, ainsi
(li.si>o5;é, sur den monuniOTits pors;uis.
30
CHOIX ET SWASTIKA.
Nankin, où la forme du py, légèrement altérée, semble singer
une large croix, (fig. 45.).
Dans la grande rue du Nan-men, à
Nankin aussi, une grille en fonte de fer, d'un
aspect semi-européen, agrémente le milieu de
ses barreaux verticaux, trop grêles, par un
lozange très allongé, où s'agence assez bien
un vrai rlf. (fig. 46.).
Un hoa-t'siang (:ff J|§), (mur en claire-
voie,) de cette ville, nous apporte un type
plus curieux qu'élégant; on a disposé les tui-
les courbes, qui souvent composent ces claires-
Fiy. 46.
Fi{/. 47.
voies, au milieu d'un mur, de façon à leur faire supporter et en-
cadrer un py occupant le centre d'un décor mal concerté. Un
cercle reçoit sans peine un pentagone ; mais il faut violenter un
carré, ou un lozange pour l'inscrire dans ce pentagone, (fig. 47.).
Tout autre est l'aspect d'une belle pierre sculptée, couchée
par terre, près de la mission catholique à Nankin, dans la grande
rue conduisant du Han-si-men ^ W P^ ^ l'ancien Palais im-
périal. Il est impossible d'en déterminer actuellement la prove-
nance; les ruines sont si
abondantes dans cette vi-
eille capitale de la Chine,
qui les respecte, hélas, si
peu! (fig. 48.). Sur une
illustration moins rudi-
mentaire que la nôtre on
admirerait comment l'ar-
tiste a su varier et pon-
dérer sa composition, en
sauvegardant la symétrie
Fii/. 48.
requise pour son œuvre.
II. LE rt DÉCORATIF.
31
Une potiche multicolore m'a fourni l'originale indication d'un
î^ obtenu par la distribution mi-
partie d'émail rose et d'émail vert,
(fig. 49.).
On remarque souvent des se-
mis réguliers sur des papiers, des
étoffes^ des parois d'intérieur, des
fonds quadrillés, selon le tracé sui-
vant, pris sur l'envers d'une carte
à jouer, de 25 millimètres sur 60.
Cet usage rationnel d'en décorer
ainsi le revers, est-ce une mode
que l'Occident a imitée de l'Orient,
ou réinventée à son tour? (fig. 50.).
Le couvercle d'un vieux vase
à sacrifices du Po-kou-Vou montre
exactement la même combinaison. Le Lou^king-t'ou 7^ ^^ @,
recueil des illustrations correspondantes aux 6 livres canoniques,
figure ainsi la paroi d'un autre vase rituel, (fig. 51.). Le îfj est
i
W
J
'éM.
m
îM
Fig. 52.
Fig. 50. Fig. 51.
obtenu sur la carte ci-dessus par le même procédé que dans le
blason japonais de la page 14 : un carré à peine
entamé, (sur l'original que nous transposons,) par
quatre minces lignes blanches. Une autre famille
japonaise portait ce blason si caractéristique (fig. 52.)
analogue du fylfot ou de la roue-à-jambes de l'île de
Man. (1). (Cf. p. 12.).
Une troisième famille du Nippon arborait le blason, (fjg. 53.)
dessin si commun en Chine, qui se retrouve, cousu
en velours noir, sur les jambières de l'uniforme
bleu-clair des soldats tartares, «hommes des ban-
nières» k'i-jen "1^ J\^. C'est presque l'amulette en
jade, gage de richesse, dont une sapèque, simple
ou couplée, koU'laO't'sien "É"^ ^, constitue le thème
(1) Petit Guide illustré du Musée Guimet. p. 176.
Fig. 53.
3*2 CHOIX KT SWASTIKA.
sullisamment éloquent, (fig. 54.). J'insisterai de nouveau sur ce
fait que, dans beaucoup des spécimens déjà
représentes, les croix gammées ne sont pas
tracées dans leur sens habituel. Est-ce parce
que l'auteur de la planche originale les a
dessinés directement sur le bois à graver et
~Z. .^ dans leur vrai sens, sans prendre garde que
l'impression les retournerait ou les orienterait
différemment? De plus savants répondront et décideront d'un
point qui ne peut être établi que sur une quantité notable d'ob-
servations. Nous inclinons à croire que les dessinateurs du Céleste
Empire ne distinguent plus, s'ils ont jamais distingué.
Le plus nouveau des dictionnaires chinois à l'usage des eu-
ropéens, celui de H. Giles (Shang-hai 1892,) prétend, avons-nous
dit à la page 13, que le sauvastika fti «le 4® signe de l'empreinte du
pied de Bouddha, » ne doit pas être confondu avec le yî s'wastiha
ou «marteau de Thor» qui a les branches tournées vers la droite.
H. Giles n'explique pas sur quoi il base sa distinction; il n'admet
pas, évidemment, que les populations des bords du Gange, grâce
à leur parenté indo-germanique, aient jamais eu connaissance du
marteau de Thor, le dieu Scandinave. Ces Scandinaves auraient-ils
emprunté leur marteau aux Indes?
M. Tabbé Hamard écrivait déjà en 1887 : «Régulièrement,
les crochets du swastika doivent être dirigés vers la droite ; quand
ils ont une direction contraire, ils s'appellent proprement sauvas^
tika; on a beaucoup disserté sur l'origine et la véritable signifi-
cation de ce signe. Ce qu'il y a de plus probable, c'est que, à
l'origine, c'était un emblème du soleil lançant de toutes parts ses
rayons, d'autant que dans les védas, le soleil est appelé une roue
d'or ou une roue brillante. La roue elle-même a joué dans l'anti-
quité, spécialement chez les Gaulois, le même rôle symbolique.
Le swastika n'en diffère que par ses crochets qui ont pour but
d'indiquer la direction du mouvement. On a pensé qu'ils indi-
quaient soit le soleil du printemps, soit celui de l'automne, selon
qu'ils étaient tournés à droite ou à gauche.» (1).
Pour contribuer à fournir les documents à l'aide desquels
sera tranché peut-être ce différend, notons qu'au seuil, garni
d'une lame de laiton, d'une boutique chinoise de Changhai, on
a, par de gros clous en cuivre à tête ronde réalisé un système
(1) Cosmos. 1887. p. 204. En fait, les spécimens de la page suivante montrent presque
tous des iri.
II. LE py i)K^:onATir.
.{:{
ovidcnimcnt syml)oliqiie de décoration, dont la croix constitue les
éléments principaux. (1). (fig-. 55.).
./\
• ••
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m
J3L
Fit/. 55.
Le semis composite de l'étoffe représentée au frontispice de
l'ouvrage de Audsley, ( Kermnic art of Japnn) procède de la même
pensée figurative, semble-t-il. (fig. 56.). Le ptl y est en noir; le
reste en or sur fond noir aussi. Quant aux deux autres signes
qui alternent, on y lira peut-être le caractère k'eou P, bouche et
le caractère i g,, ou bien encore ki 2*- Audsley n'indique pas la
provenance de ce morceau sinico-japonais ; il nous manciue donc
un des éléments qui pourraient mettre sur la voie d'une explica-
tion plausible.
Signalons la planche XIV du même ouvrage, (hg. 57.). L'é-
toffe qui recouvre rétagère, supportant le vase reproduit, se pré-
sente avec plus de netteté et offre moins de complications :
3 lignes droites se croisant normalement et emprisonnant des pt!.
répétés dans chacun des carrés de ce treillis. Le système n'est
autre, en dernière analyse, que celui de nos graffiti nankinois,
insérés à la page 28.
a
Ft!
5
Fy
B
Ft!
m
D
m
p
Ul
D
B
Ft!
s
Ft!
a
Ft!
m
D
in
u
i/i
D
B
Fy
B
Ft
B
Ft!
Fi(^. 56.
Fig. 57.
(1) lie format de ce livre nous oblige h la figurer en deux lignes. Dans la seconde,
la Chauve-souris forme le rébus usuel, basé sur ce fait que le son chinois fou signifie à la
fois cet animal et le honheur. Ce genre de calembour, auquel se prêtent admirablement
les quelques centaines de monosyllabes de la langue chinoise, est des plus communs. Le
seuil représenté a plusieui's mètres de longueur.
3\ CROIX ET SWASTIKA.
§ n.
Audsloy nous fournira encore le début de ce paragraphe et
son lien avec le précédent. Nous avons à relever, on s'en sou-
vient, quelques exemples où le py n'est plus isolé, (quoique ré-
pété), mais relié, rattaché, combiné avec un ensemble dont il
forme partie intégrante, sinon princi})ale. Car il ne faut pas ou-
blier que, dans un système décoratif de cette sorte, l'attention se
portant de préférence et exclusivement sur un motif, en change,
à son gré et tour à tour, le sens subjectif et par conséquent aussi
la signification suggestive. En vertu de ce travail de transposi-
tion arbitraire, les formes principales peuvent devenir subor-
données.
Appliquant même cette théorie au py , si nous voulons dé-
composer, analyser, disséquer la croix gammée, nous la trou-
verons formée d'une croix -f- i et de quatre lignes parallèles deux
à deux, s'embranchant à angle droit sur chacun des bras de la
croix. Ou bien si l'on préfère s'en rapporter au nom même de
croix gammée, c'est, avons-nous dit, la disposition dans un ordre
particulier de quatre gammas, opposés par la tête autour d'un
point central.
Or, dans les exemples empruntés soit à Audsley, soit à cer-
tains monuments originaux, la présence du pt! est-elle formelle ou
simplement matérielle? Est-elle voulue, intentionnelle, ou simple-
ment accidentelle? N'y doit-on signaler qu'un croisement, une
intersection, un raccord, un artifice commode ou ingénieux pour
relier symétriquement deux motifs de mouvement contrarié?
Owen Jones (1), estime que l'ornement grec était un orne-
ment inférieur, en tant que système, vu qu'à ses yeux l'art est
symbolique par essence. Les ornements chinois, où entrait le ptf
originairement symbolique, pourraient peut-être se prévaloir au
moins de cet avantage sur les rinceaux, les volutes et arabesques
de l'ornementation hellénique ou gréco-romaine. On objectera
que l'art classique contenait aussi les éléments du pb! dans la
a grecque)). Mais, cela fût-il exact, le ptj y était-il autre chose,
avons-nous demandé, que le résultat d'une rencontre fortuite, le
fruit d'un renversement d'allure, d'un échange de direction, un
cas d'aiguillage sur une autre voie, comme cela se pratique par
nos ornemanistes modernes? Les yeux des Grecs le saisissaient-
ils par sa signification figurative? Etaient-ils capables de l'isoler
dans ce système décoratif, purement géométrique, imaginé par
(1) Grammaire de l" Ornement.
II. LK ptî DKCORATIF.
ri
Fiy. 58.
le désir d'innover, de varier, ou l)ien rencontré par un chanceux
hasard, (fig. 58.) ou encore trouvé sous bénéfice d'inventaire
parmi le lot, l'héritage des
traditions venues des ancê- _^...^_-^ __
très, lesquels n'avaient i)as ^-|-|
su lui garantir à jamais sa
valeur représentative?
Il est vrai qu'on objectera de nouveau : vos
Chinois eux-mêmes sont-ils plus aptes que les Grecs
et les Romains à l'elfort d'intelligence, requis ])Our
analyser, élaguer, dégager le symbole, le motif i)rin-
cipal, parmi l'encombrement des accessoires? Ainsi,
— nous venons au concret, — dans l'exemple sinico-
japonais (fig. 59.) est-ce le ft| qui est le motif prin-
cipal, on bien l'espèce de croisé écossais qui le re-
çoit? Libre à chacun de répondre comme
il lui plaira. La discussion de ce puéril
problème serait de mince profit; mieux
vaut soumettre à l'examen du lecteur quel-
ques-uns des plus saillants exemples sur
lesquels s'engagerait le débat.
On pourrait les répartir en plusieurs
catégories. La première comprendrait
ceux du type des figures GO et 61, où
le py résulte, par construction, du simple
croisement des lignes, sans être le but Fi<j. nu.
spécial du dessinateur.
Dans la deuxième catégorie on rangerait les exemples où les
rt) entrent en composition avec les lignes droites. Deux sections
subdiviseraient cette dernière catégorie : la première comprenant
1
Fig. 60.
Fio. (il.
30
CROIX KT SWAS'I'IKA.
V/>N
\///\ \\
VV^
S
M
F\q. 0:
uniqiKMnont dos angles droits, ((ig. 62. et G3.); Taiilro, des an-
gles aigus et obtus, (fig. Gi.).
Le système liguré ei-eon-
tre et analysé plus haut s'ex-
écute avec plus de richesse
encore, comme le montre un
des rares blocs de marbre
blanc, ({ui subsistent, à Nan-
kin, de la décoration ])rimi-
tive du tombeau de lloni)-
ou, le fondateur de la dynas-
tie des Mimj. Nombre de
((chinoiseries» exploitent cet-
te combinaison. C'est un mo-
tif répété à foison dans les
})la({ues de cérami([ue grise
que les sculpteurs indigènes
se plaisent à ciseler, en re-
lief, en creux, ou à jour;
c'est également un des thè-
mes préférés qui ornent les
chaussures d'étoffe, les co-
tonnades imprimées, les sa-
tins, les tafïetas et les ve-
lours estami)és, tissés en noir
ou en couleur pour hal)iller
les élégants. Il présente
une ressource décorative tou-
te indiquée quand il s'agit
d'égayer une paroi nue, un
ravalement, un champ uni,
un fond dépourvu de sail-
lies. (1).
Aussi, M. Audsley ne
craint-il pas de l'appeler (de
méandre japonais par excel-
lence». Or, les Japonais le
tiennent probablement des
Chinois. Car l'auteur exagè-
re, à notre avis, en affir-
mant^ dans son Introduc-
tion, que les Japonais trouvèrent peu à prendre chez les Chinois,
Fia. G3.
±i</. bi.
(1) Je l'ai rencontré souvent, dans la région de Nankin, ressortant en argent sur la
plateforme des lourds étriers et sur les larges boutons en fer damasquinés du harnaclie-
nieut des mules, chevaux et ânes.
II. LE rtî DKCOIIATII'.
37
ajmj^jmj^
FLg. 65.
I5I51SIS1S1S1Î
Fig. m.
Il est plus heureux, croyons-nous, quand il fait observer que
le fret (méandre) ou zigzag^ est une des caractéristiques de l'art
ornemental à l'origine des ])euj)les. Pourtant, à moins de mettre
la Chine hors de cause, nous ne partageons qu'imi)arfaitement sa
manière de voir sur le point suivant : «L'art grec, dit-il, compte
plus de variétés de méandres (fret) que l'art japonais; et, à notre
connaissance, on ne
trouve jamais dans ce
dernier la forme carrée
continue, si commune
dans le premier. La
fig. I de la pi. II, (lig.
65.) prise sur un j)lat
de porcelaine, est celle
qui s'en rapproche le
l)lus. On verra, par com-
paraison avec la gra-
vure ci-jointe (fig. 66.),
que l'amour de la variété a engagé l'artiste à se départir de la
division carrée, sévère et uniforme, du modèle grec, pour ado})ter
une division de parties longues et hautes alternées. La ligne qui
forme le dessin est continue, comme chez les Grecs; ce qui rend
l'exemple intéressant, car les grecques en lignes ininterrompues
sont rares dans l'art
japonais. La figure "2,
(fig. 07.) représente
lui e des formes les
plus fréquentes. On
pourrait l'appeler une
grecque oblongue et dis-
continue, chaque partie
étant parfaitement dis-
tincte... La figure 3.
(fig. 68.) est un autre
exemi)le de méandre in-
terrompu. » (1).
Ces remarques ne sauraient s*appliquer sans réserves à lart
chinois. Dans ce dernier, la répartition régulière de la grecque
en carrés parfaits n'est pas rare; de nombreux exemjiles pour-
raient être apportés à l'appui de cette assertion, mais on les
tirerait principalement d'anciens objets en métal, en céramique
et en marbre.
Nous accordons toutefois que le dessinateur chinois de nos
jours allonge le plus habitu(^llement en rectangles la partition
Fia. 67.
l-l
1
^\
n
Fig. (SS.
(1) G. Audsley. Keramk art of Japon. — Londoti. — 1881, — p. 8.
;i8
CROIX ET SWASTIKA.
carrée do sa grecque
indigène.
^1
L'exemple suivant comi)lètera
noire pensée : (fig. 69.)
Il est réduit de moi-
tié d'après l'original :
le bord supérieur d'un
hiang-lou (brûle-parfums)
en marbre blanc, mal-
beureusement mutilé, qui
git à Nankin dans un coin
Fiy. 09.
des ruines du tombeau
des Ming. Sur la panse s'enroulent de belles sculptures de dra-
gons impériaux : rare et intéressant témoin de Tbabileté techni-
que des praticiens chinois, au début du XV" siècle !
Les mêmes ruines nous conservent une grecque plus étirée
encore ; elle se développe sur le dos des quatre mandarins civils
en marbre grisâtre qui gardent depuis cinq siècles les abords de
la tombe impériale. Leur uniforme oificiel est en effet couvert de
broderies finement et scrupuleusement sculptées en relief, avec
les moindres détails
lj]
[r|
h
Fia. 70.
du costume manda-
rinat d'alors. Ce
motif, tracé d'un
pinceau bien souvent
très sûr, à main le-
vée, orne d'innom-
brables potiches en
porcelaine, (fig. 70.).
Un vase plus vulgaire et bien plus ancien, trouvé dans la
République de San Salvador, offre une combinaison rudimentaire
dont l'effet optique est
presque le même. (1).
Elle passerait sans pei-
ne pour un ornement
chinois : (fig. 71.).
Une boîte coréenne
en fer, que j'ai eue entre
les mains, fournit cette
décoration damasquinée
sur son couvercle in-
crusté d'argent : (fig.
72.). Un médaillon cen-
tral y montre le carac-
tère cheou modifié se-
lon l'usage courant.
ÊJfËllÊlIÊllBÊlEJE
Fig. 71.
(1) Cf. La Nature. 14 nov. 1891.
II. LE ptî DÉCORATIF.
M)
Aux exemples de méandres continus, qu'Audslcv prétend si
rares au Japon, nous ajoutons ee niotif cliinois, omettant les vari-
antes peu compliquées, qui essaient d'en rompre la monotonie :
(fiir. 73.). C'est
une des orne-
7 / /-y /"T-/ i^-Zy r^ / rn ri7 EL mf-ntalions ha-
l)iluelles des
Fiu. 73.
ai^Bij^
zones de rac-
cord sur ces
hauts brûle-parfums, d'allure monumentale, (|ui ornent les cours
de pagodes, et dont l'étude, étendue à la Chine entière, serait
si fructueuse. Toute
une classe de méan-
dres s'y adapte aus-
si à des partitions
triangulaires, selon
ce type copié dans
le Ou-miao (|^ }^) de i^Vi/. 74.
Nankin, (fig. 74.).
Nous compléterons ces données, un peu épisodi(iues, par ces
réflexions empruntées à Owen Jones : « Les méandres chinois
sont moins parfaits que tous ceux dont nous avons parlé. (Grecs,
celtes, arabes, mauresques, etc.,). De môme que les méandres
grecs, ils sont formés de lignes perpendiculaires et horizontales,
qui s'entrecoupent, mais ils n'ont pas la même régularité, et le
méandre est plus généralement allongé dans une direction hori-
zontale. Ils forment d'ailleurs le plus souvent des méandres bri-
sés, c. à. d., qu'il y a la répétition constante de la même frette
placée à côté l'une de l'autre, ou l'une au-dessous de l'autre, sans
qu'elle forme un méandre continu.» (I).
On entrevoit notre réponse : ce sont de justes obs rvations ;
toutefois il nous semble hasardeux d'atïirmer que « les méandres
chinois sont moins parfaits» que les autres. Leur tracé est tout
aussi élégant, tout aussi varié, tout aussi heureusement adapté
à la surface à décorer, surtout quand le py J domine. A ces mé-
rites, les Chinois ont ajouté, nous le verrons, celui d'ajourer ])ar-
fois leurs méandres, de les édifier, d'en faire des balustrades,
des membres utiles de la construction, non de purs ornements
rapportés, appliqués par superfétation.
Nous groupons dans deux planches plusieurs des grecques,
chinoises ou autres, éparses en divers ouvrages européens, ou
copiées d'après nature, choisissant les plus typiques, avec celles
où le rtj se rencontre mieux accusé. A l'aide de ces motifs, le
lecteur établira plusieurs comparaisons utiles. Il se souviendra
(1) Grammaire de VOrnement, y. 35.
\0
CHOIX Kr SWASriKA.
I
I.
H n^ H [TiifBr^rBr
m.
LJ
I I [
^
TV.
17
K^X.^
VI.
"p pJ
E
vil.
viii.
mm^
II.
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pJ cL
v
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~p PJ
pTB-
IX
•
1
1
l-l
1— 1
F>g. 75.
II. LK py DÉCORATIF.
X.
XII.
xm.
nu ra m ra
XYI.
PBf^IHJ
XVII.
ni
ni
XIV. XV.
D
D
D
d
3
V-
A
XVIII.
D
a
XIX.
XX.
/'/'/. T'î.
'r? CHOIX i:t swastika.
aussi que plus d'un peintre, plus d'un architecte moderne, séduit
par leur grand ctïot décoratif, s'est contenté de reproduire telle
frise à s\K'astihas, ombrés et ligures parfois avec leur déformation
pcrsi)ective. (1). (lig. 75. 70.).
Il va sans dire que cette grecque, si souvent nommée, est en
réalité le lei-\^en des Chinois, ('^H 35;;). Et nous nous en occupons
ici un peu i)lus longuement; car ])lusieurs de nos faux plf ne sont
dûs, croyons-nous, (ju'à des variations sur ce thème original de la
grecque, que Ton devrait i)lus justement ai)peler une chinoise, si
l'on en croyait les habitants du Céleste Em])ire, tellement ils la
considèrent comme i)arliculière à leur art indigène.
Eug. Flandin, dans son Voyage en Mésopotamie (2), mentionne
des grecques sur des monuments de cette région, grecques qui
seraient ainsi d'origine ninirite. Il est vrai que M. Terrien de la
Couperie émet une opinion quelque peu dilïérente : «Le prin-
cipal ornement de l'art chinois, dit-il, est une sorte de grecque
ou ))ièn}}dre.. . (jui semble congér.ial avec le goût chinois... Ils
l'appellent le yuu-Iei-ouen g f| 3J[, «l'ornement du tonnerre et
des nuages.» Ils expliquent (juil dérive de quelc(ue ancien symbole
signifiant le tonnerre.» On nous le i)rouve juir plusieurs textes
chinois. «Bien que nous puissions refuser d'admettre cette expli-
cation, il nous faut avouer que la grecque peut être originaire de
Chine; puisque c'est une forme si simple qu'elle s'est présentée
plusieurs fois indépendamment et spontanément un peu partout.»
Nous avons appliqué cette observation au pt auquel elle convient
a fortiori. (3). «Il est assez curieux de remarquer que la grecque
est presque inconnue dans l'art ussyro-babylonien ; mais qu'on la
rencontre souvent dans l'ancienne Egypte, en Judée, à Ilissarlik,
en Grèce, et aussi, sous une forme recourbée, sur des bronzes
primitifs du Danemark.» (i).
Millin d'abord (5), Pauthier ensuite, ont attiré l'attention sur
ces ressemblances entre des arts si différents. A propos d'un
vase contemporain de la Guerre de Troie, (6) ils suggèrent, avec
(1) Dans ces deux planches, les numéros I. II. V. sont pompéiens; VI. VIL X.
XIV. XVI. XVII. grecs; III. VIII. IX. XI. XII. XIII. XV. XIX. XX. chinois;
XVIII. vient du Yucatan, et le IV. est à la fois persan et chinois.
(2) Cf. Le Tour du Monde. 18G1. 2« semestra ; p. 78.
(3) Plus justement encore elle s'applique à la croix, ornement plus simple que la
grecque et le uZ , dont elle est le point de déi>art à tous deux. Maspéro {L'Archéologie
éiiiqytienne •^. 281, fig. 201), prouve, par Un exemple frappant, que la croix était un des
éléments de Y Ornementation courante en Egypte. Sans grands frais d'érudition, on pour-
rait étendre la preuve à tjute l'antiquité.
(4) Oriiiia from Bahylonia and Elam of thc carly Chinese civilisation. i>. 188.
(5) Cf. également, de Millin; Atlas d'un voyage dans le midi de la France. Imprimé
en 1807. Une mosaïque encadrant le combat de Thésée et du Minotaure, (trouvée à Aix
en 1700), est composée d'entrelacs que Von dirait chinois.
(6) Pauthier; Chine moderne T. I. p. 205.
II. m: py i)i;<;nn AI iK
I »
quelquos I)()nnes observations do drlail, plusicni's explications
bizarres, excusables pourtant chez ^[iIlin. \ ii l'(''lal des rechcrclies
ai'chéologiques à son époque. [Monumcnls nnliqui-s iurdits T ]
p. 13->).
Peut-être serait-ce ici le cas de })roduir(î ccilains li(fn-l.'<i:uHf
(ift ÎIÈ)' "^^ii*s à compartiments ajourés^ où ces j^ résultent du
hasard seul de la construction, ordonnée à un autre but, ou bien
du caprice du maçon qui les a combinés. Les modèles en sont
des plus variés; en admirant la soui)lesse et rimj)révu du dessin
de ces claires-voies, on se prend à souhaiter que rarchil(;cture
européenne s'en approprie plus souvent les ressources charmantes
et presque infinies. Les découpages de certaines fenêtres gréco-
byzantines, les entrelacs persans et mauresques à jour, des vi-
trages à la mise en plomb un peu lourde, les meneaux fleuris du
style gothique flamboyant et Renaissance, mais, avec plus d'évi-
dence encore, certaines œuvres chinoises elles-mêmes, montrent
l'heureux parti décoratif qu'on en pourrait tirer. Si la place ne
nous faisait défaut, nous nous
arrêterions spécialement à cel-
les de ces claires-voies où l'œil
arrive, sans grand eftort, à dé-
couvrir notre croix gammée. De
même, dans ce découpage ajouré
en bois, si souvent exécuté par
tout menuisier en Chine, les vi-
des, (les c/air.s en langage techni-
que), figurent des croix grec-
ques, tandis que les pleins des- 2,.,v,
sinent des py. (fig. 77.).
Les dessins de nom-
breuses tapisseries anti-
ques, conservés grâce aux
bas-reliefs exhumés à Nim-
roud, ne sont pas sans
analogie avec certaines
combinaisons chinoises.
Quelques-uns des car-
reaux d'une étoiîe à com-
partiments, donnée par le
Wen miao se tien W'ao ^
M %^ ^ ^ comme pro-
venant du tribut d'anciens
rois vassaux du FiLs du
ciel, sont ornés du pU
(fig. 78.). Fi,,. 7s.
W CHOIX KT SWASriKA.
Lii Chine a encore employé les dessins géométriques de co
style pour former certains entrelacs, tracés en briques émaillées
sur de larges parois revêtues de faïences multicolores. Je citerai
comme spécimen les murs extérieurs du pavillon du tombeau de
Yonp-lo ;^< ^JJI, [Che-san-ling + ^ F^J , près T'chang-p'ing-tcheou
^ ^j'H. au Nord de Pékin), et j'en ai trouvé des traces à la sé})ul-
ture de son père, Hong-ou, à Nankin. C'est, on le sait, une tradi-
tion assyro-chaldéenne, devenue indo-chinoise, recueillie et con-
tinuée par l'art persan. Aussi, verra-t-on sans trop d'étonnement
la croix gammée se détacher décorativement sur le fût du minaret
de Souk-el-Gazel, magnifique production de l'art iranien du XII®
siècle. (1).
(1) Cf. Le Tour du Monde. 1885. l^r semestre, p. 159. "La Perse, la Chaldée et la
Susiane, " par Jane Dieulafoy.
Item, .année 1886, l**" semestre, p. 93. et p. 101. Plusieurs des dessins persans
(v. g. sur le Minaret de Chouster), s'identifieraient avec certains motifs sinico-japonais.
C'est le cas aussi de la décoration, constellée de croix latines, de la façade du"
tombeau de Midas en Phrygie.
CHAPITRE III.
CONSTRUCTIONS ET Ftî •
Ebénisterie et menuiserie. — Claires-voies et balustrades.
— Architecture.
i«as>'S<
CHAPITRE III.
CONSTRUCTIONS ET ftJ
Une «'uilre particularité des constructions du Céleste Empire,
ce sont ces enchevêtrements de bâtonnets, de barreaux, de min-
ces tringlettes en bois, analogues en menuiserie à ce que les
hoa-tsiang (^ JH) sont en maçonnerie. Si la plupart sont con-
çus d'après le système asymétrique et bizarre, qui est une
des caractéristiques populaires de l'art chinois, (fig. 79.)
et qui semble parfois rappeler le
jontoiement réticulé ou craquelé
des murs en pierres meulières,
(fig. 80, 80 bis), nous en avons où
le ptf se dessine aussi, (fig. 81.).
P
FIfi. 79.
Fii/. 80.
Fi</. 80 b's.
=^
H-i I r-^.
Fi[l. 81.
Voici une figure représentant un pavillon fort ancien, d'après
le Lou-king-tou /^ J§i H, (illustration des G livres canoniques)^
avec deux exemples de ces curieux motifs. Dans celui de l'étage
supérieur, le j^ semble à jour, ou bien obtenu soit par de la pein-
ÏS
CHOIX ET SWASTIKA.
ture, soit par des applications de céramique en couleur. La ba-
lustrade de Tétage inférieur est au contraire une claire-voie, dont
les barreaux, d'un dessin très contourné, mais encore de mode
actuellement, forment par leur intersection deux py bien ac-
centués, en place honorable, et voulus sans conteste, au moins
comme ornement, (lig. 82.).
1
Fia. 82.
Les rt! du haut, (comme ceux de l'étoffe de tribut, suprà
p. 43.) sont orientés vers la droite; pas plus que précédemment,
je n'en tirerai ici de conclusion positive, interprétant cette par-
ticularité comme une distraction de dessinateur, ou un cas de
non-retournement de la gravure pour l'impression, si l'orientation
du rt! n'est, en soi, chose parfaitement indifférente. (Cf. p. 16.).
Disons toutefois que le dessin de la balustrade inférieure est
incomplet : construite, elle manquerait de solidité. Au reste, ces
dessins n'offrent aucune garantie d'authenticité; nous les donnons
uniquement comme spécimen du goût chinois moderne. Une
preuve entre dix. c'est la présence de ces angles de toits si re-
III. CONSTUUC'llONS ET flf . 'i'J
courbés : d'anciens dessins, d'anciens monuments, (v. g. les bas-
reliefs de Kia-siang-hien ^ jj^ 0,, au Chnn-torif), et le pat^odin
en pierre de Si-hia-chan, près Nankin), démentent la vérité de
ces détails architectoniques^ relativement récents en Chine. Ainsi,
nos critiques d'exégèse et d'archéologie sacrée restituaient na-
guère, en style de Vignole, le temple de Jérusalem et son mobi-
lier liturgique, décrits par Moïse.
Il y a donc profit à transcrire ici une très judicieuse remar-
que de Biot, applicable à d'innombrables illustrations originales
tirées des ouvrages chinois : «Ces figures, dit-il à propos de des-
sins extraits de l'édition impériale du Tcheou-li (]^ jpg), ces
figures ne doivent être employées qu'avec le correctif d'une criti-
que prudente. Leur premier défaut, c'est d'être postérieures au
texte de beaucoup de siècles. Elles expriment donc les opinions,
les conjectures des antiquaires chinois, plutôt que des objets
réels.» (1).
Rien à ajouter à ces lignes. Elles expliqueront au lecteur
pourquoi, aux dessins fournis par les recueils indigènes d'anti-
quité chinoise, nous avons préféré, sans contester la valeur rela-
tive de ces derniers, la reproduction directe des objets eux-mê-
mes, toutes les fois que nous l'avons jugée praticable.
Je ne détaillerai pas longuement ces assemblages compliqués
de frêle menuiserie, soutenant et emprisonnant les écailles de
placunes, qui laissent filtrer la lumière du sud dans les T'ing ^
ou salles d'architecture chinoise. Il y aurait pourtant à y glaner
d'heureux motifs. Le Japon a exagéré, avec moins de raison en-
core, ce goût de l'asymétrie dans les combinaisons de ses cabinets
de laque et d'ébénisterie; il en a même abusé, sans mesure, jus-
qu'au plus ridicule enfantillage.
C'est du même système aussi, et en vertu des exigences du
même style, que procèdent les dessins de ces lan-kan f^ ^ ou
balustrades, que les Chinois prodiguent le long des corridors qui
réunissent ou bordent les pièces principales, ou bien qui forment
les garde-fous des promenoirs, galeries et vérandas, aux di-
vers étages des Kiosques et tours de pagodes. L'ingéniosité in-
ventive et patiente des ouvriers chinois, laquelle triomphe si bien
dans le détail, n'a pas dédaigné cette occasion de varier à l'envi
les combinaisons géométriques de ces capricieux panneaux à jour.
Le revers de la médaille est que ces claires-voies, cette grêle
menuiserie, ces balustrades à assemblages multiples et hors de
saison, accentuent encore le caractère éphémère, et ruineux par
avance, des constructions de la Chine, relativement si indigente
en anciens monuments.
(1) "Le Tcheou-li ou Rites des Tc/icon, traduction d'Edouard Biot. — Paris,
1851." p. 601.
lO
r.UOlX KT SWASTIKA.
^
m
mm
Il n'y a pas à s'y nu'i)i(Mulrc, voici bien un py, dont ragence-
ment symétrique compose presque à lui seul les diverses sections
de la balustrade minuscule d'un baut hiai^g-loH § ^ ou brûle-
parfums, vi-
sible encore r^T — " — -^ t^. — H — r!> r^^-: — ^ — r^
à la pagode
du T-che)}tj-
hOciiKj mi no
la cité de
Cbang-bai. (fig\ 83.).
Le spécimen suivant
constituerait peut-être ce
que j'appellerais un faux
i^ij. (fig. 8i.) faux, dans
l'intention du dessinateur,
au sens expliqué précé- 2r,v/ 84.
demment.
En debors de sa disposition bien curieuse, il olïre un sérieux
intérêt par sa provenance; c'est un des singuliers ornements, en
relief, que Ton voit sur un seul côté de la cloche en fer, suspen-
due sous le vestibule de la Pagode Militaire, Ou-miao jÇ ^ffi' ^
l'est du Pé-ki-ko :[[; gi ^1], à Nankin.
Cette cloche est de fabrication récente. Mais on n'ignore pas
que, pour établir leurs moules, les fondeurs chinois.se contentent
aujourd'hui de faire des surmoulagcs d'anciens bronzes et qu'ils
conservent religieusement, pour leurs objets rituels, des galbes
déjà vieux au temps de Confucius. Au reste, ce motif paraît aussi
dans certains panneaux à jour d'ustensiles en fer.
Je n'hésite guère à rapprocher ce méandre d'un ornement de
la même famille tracé sur l'orbe d'un vase grec très ancien, en
or. L'art chinois, étudié plus à fond, réserve et fournira d'autres
surprises. (1). (fig. 85.).
©
©
©
®
©
Fi</. 85.
Le py, en dehors de sa valeur symbolique et alors même
qu'il ne serait pas la résultante fortuite du tracé de lignes aven-
(1) Les arts du métal, p. 24. Album jiaru chez Kouam. Paris 1890.
fa
III. CONSTllUCTIONS El rt . .'il
tureuses, a dû tenter de bonne heure rornonianisU,' chinois en
quête de motifs singuliers, par sa structure bizarre, dcscquilibrée,
symétrique et asymétrique à la fois. Je n'ai pas îi dire qu(;l parti
l'art sinico-japonais a su tirer de cette asymétrie, trop vite désap-
prise par notre art moderne pseudo-classique. Ce qui caractérise
en efîet le py, c'est certainement, (i)lut6t que sa croix centrale),
la présence de ses bras rei)liés à angles droits, de ses quatre
gammas tournant dans le même sens. Or ce gamma se trouve
implicitement dans un grand nombre des conceptions
de l'ornement chinois, qui, dédaignant les harmonieuses
volutes, les floraisons cadencées et la souplesse un i)eu
banale des enroulements ioniques ou corinthiens, de
l'art occidental, leur préfère les retours brisés, cassés.
abruptes, dont on voit ci-contre une des composantes
typiques principales, (fig. 86.).
Appliqué au ptl, le procédé a donné sans etïort rorncment
(fig. 87.). Nous accumulons à la suite, sans beaucoup
d'ordre, quelques spécimens, soit de balustrades ré-
elles ou figurées, soit de galons et encadrements
usuels. Un grand nombre reproduisent d'une façon
schématique des types de balustrades observées dans
la ville de Chang-hai, où on les y compterait par
milliers, comme dans toute agglomération chinoise,
distribuées en panneaux limités, ou bien en longueurs indé-
finies, (fig. 88. page 52 ).
On voit que parfois le thème adopté dérive plutôt de la grec-
que continue, (fig. 89.), bien que plusieurs des combinaisons,
isolant les rt deux par deux, ne semblent guère s'y ratta-
cher, (fig. 90.).
Fir,. 80.
b
n
/Vf/. b7.
MmMm
3
n
c
Fùj. 89.
Sî^ ^ S
Fit/. 90.
Pour éviter l'excès des classidcations arbitraires, nous ne
î
52
CHOIX ET SWASTIKA.
Fia. 88
III. CONSTRUCTIONS ET pt!
53
ferons pas un groupe à part d'une série qu'on sulxliv iserait volon-
tiers, comme ci-dessus, en motifs rattachés, et en motifs géminés
et renversés, (fig. 91.).
j^^ ^F^i^ n^Ji^ r^jFir,
Fi(j. 91.
Cette particularité se rencontre dans les petites balustrades
en céramique délicatement exécutées au-dessus des i)orl('s d'en-
trée des maisons. On en fait aussi des bordures de cadre. Ce
n'est qu'une variante de cette autre balustrade copiée aussi sur un
de ces dessus de portes ornementées, (fig. 92.). Nous avons pré-
o o o
t) C) o
T5' -es ^
Fia. 92.
/A///////y/^/>'
I
^////w^
ûm^'^^''^"
i
1
venu plus haut que nous
ne figurions ici que des
réductions schématiques;
l'aspect vrai, et meilleur,
serait celui de ce frag-
ment, (fig. 93.), dont
l'original est en bronze.
Plus tranché est le
groupe, qui comprend
des méandres où des
éléments, en partie iden-
tiques aux précédents, se
combinent d'une façon analogue, avec cette difïérence que, tous les
angles restant droits, l'ensemble des motifs s'oiïre à l'œil oblique-
ment, (fig. 94, 95 et 96.). Cette inclinaison à 45"^ des axes principaux
^
I
Fuj. 93.
,) l
CROIX ET SWASTIKA.
Fui. l).").
"J^^^^^^^J^
Fie/. 9G.
donne naissance, par un eiïet d'opti-
que très connu, à des sensations
visuelles tout autres et produit, en
général, un décor moins pauvre d'as-
pect. Tel est le cas de ce panneau
carré, laqué or et rouge, et formant
une robuste balustrade, (fig. 97.).
Nous avons dit que les angles
restaient droits : la règle n'est pas
inexorable, et de sa violation résulte
le modèle suivant dont l'économie
est très saisissable : les axes hori-
zontaux n'ont pas varié ; seuls, les axes verticaux, demeurant
parallèles, se sont inclinés sur la gauche, (fig. 98.).
Fi(/. 97.
Fig, 98.
On ne saurait analyser les principales formes de ces Icin-kan
(tfl W' balustrades), sans signaler un motif des plus chinois qui
en occupe le plus souvent le centre et auquel le py ne sert parfois
que d'accessoire, d'encadrement. Ce motif central c'est le Jii ^-,
«joie», modifié et régularisé selon la forme ornementale du
caractère. Il nous intéresserait, sans aucun doute, par la forme
cruciale qu'il afïecte ordinairement. Nous y reviendrons un peu
plus loin, (cf. p. 67). Il se prête admirablement par sa distribu-
tion symétrique et en dehors de sa signification littéraire et litté-
m. CONSTULCTIONS ET ft! . .'>.")
raie («heureux augure, joie, réjouissance»), au rôle décoratif
qu'on lui réserve en celle occurrence.
C'est une pratique, du reste, usitée en Chine que de; concré-
tiser, pour ainsi dire, certains carac-
tères plus populaires. Ainsi le caractère
/<>tt jjîg, bonheur, répété à satiété dans
rornementation du Céleste Empire, suf-
fit à remplir, sans trop se déformer,
le panneau latéral d'un lit chinois
que j'ai sous les yeux. (fig*. 99.).
Parfois aussi portes et fenêtres en gar-
nissent leurs frêles châssis.
On trouve à acheter des théières
qui ont la forme de cheou ^ « lonçié-
vite)); mais il est difficile de réaliser
une adaption pratique plus malheureuse
d'un souhait théorique, si tentant pour maint indigène, qui
borne ses désirs aux félicités palpables de la vie présente! (1).
Le mur ruiné d'une ancienne pagode, à quelques kilomètres
de Tchen-kiang, dans le site pittoresque connu des étrangers sous
le nom de Bungiilo\<\ conserve le travail, délicatement sculpté
sur céramique, dont nous donnons ci-dessous un croquis. Ce sont
des py en réseaux, sur lesquels on a jeté le caractère fou ^g,
((bonheur», symétriquement répété, (fig. 100.). L'ordre et la
Fi'j. 90.
Fia. 100.
(1) Cf. Paléologue. L'Art duiiois; \\ 151, 101.
.m;
CHOIX KT SWASTIKA.
t'anlaisie s'y allient dans une niesuiv i)loine de goût. En bordure
s'allonge une sorte de large frise, sur laquelle se recoquillent des
feuilles d'acanthe ou d'arliehaut, d'une opulente floraison, improvi-
sées librement, avec un brio digne de certains acrotères grecs.
^
%■
I
I
CHAPITRE IV.
LITURGIE ET ASCETES
§ I. Exorcismes. — Vases rituels h croix. — Caractères
cruciformes et autres. — La croix dans le système monétaire
chinois. — Galons avec py •
§ II. Ta-mo est-il S. Thomas? — Son culte au Se~t'choan
et sa croix. — Croix au Tibet. — Le patriarche Dharma. — Jiso
sauveur d'âmes.
§ III. Tchang Tao-ling, V^ pontife des Taoïstes. — Liou
Toiig-ping et son épée. — La SUwang-mou et la reine de Saba.
)l
CHAPITRE IV.
LITURGIE ET ASCÈTES.
§ I.
Nous avons dit : le rtJ contient implicitement, et comme
partie principale, un signe géométrique qui est la croix +. A
diverses reprises, des auteurs, des voyageurs, des missionnaires,
ont donc émis cette opinion que, dans un grand nombre de cas,
le rt, employé symboliquement^ n'est peut-être que le signe dé-
généré de la croix; et que, par contre, la croix, reconnue sur
d'autres monuments relativement modernes, ou signalée sur
plusieurs objets d'art ou de culte, peut n'être aussi qu'un ptl mal
interprété, incomplet, ou intentionnellement transformé.
Au témoignage du P. de Prémare (1) «dans l'ancien livre
Tcheoii-li (|^ jg), il s'agit de chasser le malin esprit : si tu
veux, dit le texte, te délivrer de lui, prends deux morceaux de
bois, place-les en forme de croix au moyen de l'ivoire; i)uis jette-
la dans l'eau, et le malin esprit ne pourra plus te nuire». L'au-
teur de cette citation fait remarquer que, par ce rite d'incanta-
tion ou d'exorcisme^ on atteignait, d'après les commentateurs
chinois, les quatre points cardinaux : le Nord et le Sud, par le
(1) De Prémare, VestU/es des principaux dogmes chrétiens... (Canton, 172.^). Etlité
pour la première fois par M. Bonnetty. 1878. p. 2'47. — Nous n'avons gar.le d'accepter
aveuglément toutes les conclusions, tous les raiiproclicments, ni même toutes les traduc-
tions de l'érudit auteur, dont les desiderata, en ces matières, sont bien connus.
Une bienveillante collaboration nous vaut la bonne fortune de pouvoir offrir au
lecteur, (Appendice A, à la fin du volume), une discussion consciencieuse ù-propos d'un
prétendu texte chinois nous révélant que Boanrf-ti, l'un des plus anciens pei-sonnages de
l'histoire, aurait "joint ensemble deux morceaux de bois en forme de croix, afin d'honorer
le Très-haut". Bien que la réfutation de ce fragment ait déjà occupé la critique, celle-
ci reconnaîtra que le R. P. Havret n'a pas pris une peine superflue eu nous communiquant
le fruit de ses recherches sur ce point.
Le texte allégué, extrait des Annales de philos, chrétienne (XII. p. 45S) avait motivé
cette réplique assez vive de Ms«- de Harlez : "Le nom même de Hoany-ti ou tout autre nom
du même souverain est entièrement absent du Shou-king, comme du Shiking, et de tous
les anciens livres de la Chine, dont les auteurs n'ont pas l'air de soupçonner son existence".
00
CHOIX ET SWASTIKA.
trait vertical, l'Est ot l'Ouest, par le trait horizontal. Il ajoute
que LieoH-eul-tclii, auteur chrétien, adirme que, sur les anciens
vases, au lieu des trois caractères t'sai ;j«*, hin Ç, et <sai |J, on
mettait toujours une croix».
Si ces renseignements sont exacts, cette croix, légèrement
modifiée, a pu, dans certains cas à déterminer, donner naissance
au py. Les symboles, de forme si voisine, ont i)U s'échanger l'un
pour l'autre en Extrême-Orient, selon la pratique que nous avons
vue temporairement en vigueur dans les Catacombes, (siiprà p. 8).
Personne ne niera, du reste, que quand on dessine une croix
horizontalement, avec la main, au-dessus d'un objet, comme on
le fait dans maint rite religieux, le signe formé peut se confon-
dre, pour l'œil que le suit, avec le tracé du ptj. Les sacrifica-
teurs de la liturgie gréco-romaine, comme les sorciers du gri-
moire chinois, pouvaient dessiner, au gré des spectateurs, l'un ou
l'autre de ces signes en «atteignant», de leur geste rituel, chacun
des quatre points cardinaux.
Du Halde avait déjà résumé ainsi divers
renseignements fournis par les missionnaires :
«Il reste encore des traces de la Religion
de la croix, et c'est une tradition que cette
figure -j- a la vertu d'empêcher les maléfices».
[Description do lu Chine. T. III. p. G't).
La croix ligure tout au moii s comme
ornement sur plus d'un objet chinois. En
voici trois exemples bien explicites et très
caractérisés, que j'ai relevés à Nankin.
L'une de ces croix est répétée quatre fois
en relief sur une grande cloche de fer de
la pagode de Ki-ming-se ^ P,^ ^ qui, à l'est
du Pé-ki-ho ft >(î|i ^, domine l'amorce de
l'ancien rempart des Song. Elle mesure 6^ de
hauteur, (fig. 101.). La cloche porte de larges
caractères dévanagari, accompagnés de leur
figuration en caractères chinois.
La seconde croix est copiée sur le beau
soubassement de marbre blanc qui supporte
la statue de Koan-yn, dans la pagode de
Koan~yn-se J^ -§ ■^, à l'est du tombeau des
Ming. Cette croix, de 10^ de diamètre, d'un
relief très accentué et d'une très fine exécution, se détache trois
fois sur ce soubassement, où elle occupe une place importan-
te. (1). (fig. 102.).
La troisième croix, haute d'environ 40 centimètres, peinte
en noir sur fond blanc, est prise sur le piédestal d'une vitrine
Fi(/. 101.
(1) Dans la dernière partie de ce trav.iil, nous aurons à reparler de cette pagode.
IV. LiTiiuiii: i:t ascktes. «il
à poussah, faisant, face au nord, dans le prcmifr t^in'j ^ d en-
trée de la même
pagode. Chacun
des bras de cette
croix porte le
caractère cheou
^ «longue vie»,
(flg. 103.).
Inutile d'in-
sister davantage
sur ces exemples
authentiques, fa-
ciles à multi-
plier. Je me per-
mets seulement
de clore la série
par le croquis ci-
après : le cher-
cheur y compte-
ra sans peine
huit croix et huit
rlf, parfaitement
Fit/. 102.
Fio. 103.
()•>
CHOIX ET SWASTIKA
tracés. C'est un dessin obtenu i>;u' le croisement des brins do
cordelettes, (en
fibres de clia-
mcereps)^ sur
le cadre for-
mant le fond
horizontal d'un
lit chinois. (lig.
104.).
Ces croix or-
nementales se
distinguent à
première vue
de types très
différents, où
la disposition
cruciforme se
rencontre aus-
si, sans présen-
ter autre cho-
se que la dis-
tribution géo-
métrique de
deux lignes se
recoupant au
centre à angles
droits.
Etudions cette nouvelle classe de signes. Les dessinateurs
chinois, de toutes les industries utilitaires ou d'art décoratif,
s'ingénient, depuis des siècles, à ornemaniser, sous une forme
symétri({ue, plusieurs de leurs caractères^ devenus dès lors et
tout à la fois : symboles, ornements, devises et talismans. Nous
ne croyons pas oiseux d'en fournir quelques exemples, des plus
habituels^ où la croix se démêle avec si peu de peine, que des
critiques, (non des pires), s'y sont mépris, croyant y saisir quel-
que vestige indiscutable de christianisme. En fait et actuelle-
ment, bien qu'il soit imprudent de nier la part d'influence possi-
ble, probable parfois, de ce dernier, ce ne sont le plus souvent
que de fnusses croix. (1).
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Fi'/. 104.
(1) Quoi qu'une certaine critique en écrive de nos jours, les anciens missionnaires
n'étaient i^as unanimes dans l'interprétation outrée de ces Vestiges du christianisme. Rap-
pelons que l'ouvrage du P. de Prémare S. J. n'a pas été publié par la Compagnie de Jésus.
(Cf. supià p. 3). — Nous copions un alinéa des Mémoires concernant les Chinois (T. I.
p. 149 et seq.) priant le lecteur de ne pas perdre de vue, en parcourant la suite de notre
travail, les quelques remarques consignées dans cette page : "De bons missionnaires,
IV. Lrr[:iu;ii: v/v Asri:Ti:s.
i\:\
r
C
Fii/. 105.
L'un de CCS types, où l'on a prétendu Irouvn- unr- iï'^un:
cruciale, a frappé le P. de Maillac, qui, dans
son Histoire de Chine (1), le reproduit sous
cette forme : (fig. 105.).
Ce serait le caractère Fou (f^), brodé
anciennement sur les habits de cérémonie.
«Le caractère Fo, disait l'Empereur Chun
(^ 2.221 av. J.-C.) est un symbole du
discernement que l'on doit avoir du bien
et du mal». D'après une autre planche,
l'Empereur, monté sur son char impérial,
porte encore ce caractère brodé sur le de-
vant de sa robe, comme aussi plusieurs des
officiers de sa cour. Il orne également une
sorte de tablier circulaire s'attachant aux
reins, et porté par Hoang-ti (^ ^ 2.600
av. J.-C.) inventeur des habits de céré-
monies et de sacrifices. On le retrouve en-
fin jusque sur le drap mortuaire des funé-
railles impériales, (fig. 106.).
Un seul volume du Lou-king-t'oii -^ J:§
^, «illustration (graphique) des 6 livres
canoniques», présente passim une ving-
taine de personnages en pied, revêtus de cette robe ainsi ornée,
sous les dynasties à peine historiques des Tcheou ^, (1122) des
Fio. 106.
qui avaient porté en Chine plus d'esprit que de discernement, plus de piété que de
critique,... décidaient sans façon que c'étaient { le C/eoM-Ai>?</, le Chi-king, le Ll-ki, etc.),
des livres, sinon d'avant le déluge, du moins de peu de temps après; que ces livres
n'avaient aucun rapport avec notre Histoire (de Chine), et qu'il fallait les entendre
dans un sens purement mystique et allégoxique, typique et figixratif. En conséquence, ils y
trouvaient des choses merveilleuses, des prophéties en bon nombre, et des symboles du
règne spirituel du Messie, qu'ils prouvaient très bien avoir été connu, espéré et attendu
dans les beaux jours de la Dynastie des Tcheou... Le pas est encore plus glissant pour
de bons missionnaires que le zèle dévore et qui arrivent d'Europe avec le préjugé général
que le soleil éclaire l'Occident de tout son disque et ne laisse tomber sur le reste de
l'Univers que le rebut de ses rayons..." I/auteur avoue que la suite des études de cea
"Figuristes" pour prouver leur système "a été très utile à ceux-mèmes qu'il a le plus
égarés,... leur facilita la prédication de l'Evangile, et finit par les désabuser eux-mêmes
et les mettre en état de faire remarque^ aux Lettrés néophytes les traces sensibles de la
Religion et de la Révélation qui brillent dans tous les King"\ — Ces extraits sont tirés
de l'article intitulé Antiquité des Chinois, du P. Martial Cibot (1727-1780), enterré
à Pékin.
(1) Histoire générale de la Chine, d'après le Tong-kien-kang-mou, par le P. de MojTa
de Maillac. T. I. pp. 27, 118, 336. Le P. de Maillac, né en 1660, mourut en 1748. Son
Histoire fut publiée par Grosier, qui eut tort de la modifier trop souvent. Au dire
d'Henri Cordier, le manuscrit est h la Bibliothèque Nationale.
(il
ciioix r/r sanastika.
m
m
m
m
T'.^in ^, C^iO) et des Ilnn }^, (— ?()() + ?-2:?). W rahl)é Ansaiill
avait reproduit i>{)Ui' 1< s besoins de sa thèse la « Porte et Irise du
temple aztèque, (aiU'ien >[exi(iue), à rKxposition luiiverselle de
1889)). (1). ^[ettant hors de cause l'exaetitude de cette reslilution,
— et cette assertion do l'auteur de l'arliele : lu frise de ce temple
présente ui)e
multitude de ^IIIZIZIIZ^ZIZII3I^^II^ZZZZ^I^n^^^^ZI^
croix latines,
— nous ferons
remarquer que
le motif niexi-
ciiin est tout
aussi bien chi-
nois, (fiu". 107.)
Le motif d'un vieux vase de broijize, dessin un peu barbare
du Kin-che-so ^ Ç 5^;, pourrait passer pour une variante de
celle (•om])inaison cruciale, où les croix sont assez saillantes.
(lig-. 108. \
liU
151
m
m
M
Ficj. 107.
^^^7r==r7i^^^^^^^
Fùj. 108.
Plus curieuse encore est la plaque de métal dessinée au re-
vers de la même page. C'est une sorte d'écumoire, de passoire,
ou bien un couvercle perforé de \ ase rituel ; la fumée de l'encens
ou les vapeurs des parfums et des mets passaient par ces cinq
ouvertures en croix, (fig. 109.).
Le caractère che -p, 10, dut être également, par sa for-
me cruciale, l'occasion de plus d'une erreur sur l'interprétation
de son vrai sens. On a prétendu que les anciennes monnaies de
la Chine portaient la croix. «Marco Paulo remarque dans son
récit que les monnaies de la Chine portent une croix et l'histoire
(1) Le C orna pondu Ht ; 25 Oct. 1889. p. 2G5.
Fin. 10:i.
IV. i,riTiu;iK i:r ascètes.
des monnaies de iEm))iro, que je raijporto do nu-n \()\i\<sf
firme l'assertion du célèl)re X^énilien»,
dit Marchai (de Lunéville), dans les
AiDiiilcii de PliiloH. chréiienup. 18.")3
p. 152. Est-ce exact? a-t-on confondu
avec elle le pt, dont nous avons cité
plus haut quelques exemples? (p. 23).
Est-ce le chiffre -f- qui a usurj)é cet
honneur de passer pour une croix?
11 n'est pas rare, on le sail, dans
la numismatique de la Chine, (sa nu-
mération est basée sur le système
décimal), comme en témoignent les
fac-similé ci-joints. Le lecteur aura
sous les yeux le point de départ, le
prétexte probable de cette erreur,
(fig. 110.). Les
sapèques les
moins ancien-
ne s sont mar-
quées de ce
chiffre; isolé,
il joue assez
bien, pour les
non-initiés, le
rôle d'une faus-
se croix.
De grandes
sai)è([ues, va-
lant dix peti-
tes, i)oi-tent na-
turellement ce
dernier chiffre
en vedette. (1).
(fig. 111.).^
Tiie sa]iè-
que de moyen-
ne grandeur et
assez frubte est
♦J.'j
(■on
F la. 110.
Fin. 111.
(1) Cf. Coi)is of thc proinit <1y)i((x1ll of Clù)>((, />>/ S.W. lîushdl "SI. 1). Joinvaf <>/ t/if
N. C. D. of thc Royal Askd. Soc. 18S0. — New seiits. N" XV. p. 11)5 d .voy. lig. l-^ô.
\)
66
CHOIX ET SWASTIKA.
ainsi figurée dans le second volume du King-che'fio. (fig. 112.)
Le revers d'une autre grande sapèque
(datant de 1621) olîre encore ce chitïre
10 cruciforme, sans aucun autre signe.
(1). (lig. 113.)-
Joseph Hager, dans un travail sur les
médailles chinoises, donne le dessin d'une
monnaie (actuellement à Paris), que le
P. Amyot faisait remonter aux Tclieou^ soit
à plus de 2.000 ans, mais qui serait du pre-
mier siècle de notre ère. Le signe de la
croix latine, valant 10, y occupe une place des
tôt
Fit/. 112.
plus notoires. (2)
Fiç. 113.
Au lieu de copier la figure de son ouvrage, nous jugeons
préférable de puiser directement à une source indigène beaucoup
plus riche, c. à. d. au King-che-so même. Le second volume nous
présente, avec de courtes légendes, une quinzaine de ces figures,
(1) Ce fac-similé est calqué à la page 7 du 17* kiuen de l'ouvrage chinois
lis»
On pouna remarquer dans la notice explicative l'expression tano che ^ 'V ->
littéralement "vaUnt 10". 5Ç S :^ ^> :^ 8! îS 0. 5Ç SC X ^s ï ^
fê II « ^ +. «■ W. t 1=- ;^ ^. ffl II iî:, BJ fil è ^ H B^B
;è *i. -fô S 1 % ^ m ^< ^,m R^^ j> m -m n^^ m ^
B ;fc ^^ ^ P «. 75 tS ^ :^v J. fî if ». a JK: w « ^n.
wn ^ mjn ^ m >h ^ m.iii ^ m % m ^^.^^ ti^
m t. m.
(2) "" Description des médailles chinoises du Cabinet impérial de France, par Joseph
Hager. Paris. Imprim. impériale, 1805".
IV. LITIIUWFC ET ASCKTfcS. liT
(sapèques ou moules), \)ixvnù lesquelles il ftous est loisible de
choisir.
F
E
I D
Au eommencenient de son règne (0 —
22 i\]). J. C), Tui-urpaleur Wniui Mninj J
^ fit Tondre une série de monnaies en
cuivre mélangé d'étain dont voici cinq
spécimens différents, (fig. 114.).
L'une d'elles (fig. A.) porte sur sa face
l'inscription horizontale J. + (Ja-che «cin-
quante», et, en ligne verticale, les CATSiV-
ières ^^Ta-t'siiœn «Grande monnaie». (1).
La lig. B. porte les caractères 0 ( = )
-f- Se-che «quarante» et J|f ^ Tclioanff-
t'siuen «Forte monnaie».
La fig. C. ^ -f- San-che «trente» et
f}^ ^ Tchong-Vsiuen «Moyenne monnaie».
La fîg. D. ^ -f- Eul-clie «vingt» et
£jj| ^ Yeou-f'siuen «Médiocre monnaie».
Enfin la fig. E. porte — - -f- l-clie «dix»
et ^^ ^ yao-t'siuen «Petite monnaie».
Une pièce encore plus réduite, (fig. F.)
portant les caractères J|[ — Tclœ i «valant
un» et >J^ ^ Siao-l'siuen, servait d'unité
B
Fig. 114.
monétaire. La fig. 115 en reproduit la forme d'après un moule
dont le dessin se trouve, ainsi que celui des figures précédentes,
dans le 2® volume du King-che-so.
(1) Le revers de cette pièce représente le soleil, la lune et les sept étoiles de lu
constellation boréale.
G8
CROIX ET SWASTIKA.
Fiff. 115.
N'avions-nous pas rai-
son d'écrire que la croix
latine, (en réalité le chil-
IVe X), n'est })oint chose
rare dans la numismati-
que chinoise? Il ne sau-
rait être de médaillicu'
bien pourvu qui ne le con-
tienne plusieurs lois. En
quelque sorte, la Chine,
comme le Portugal, au-
rait ses «cruzades».
Nous retrouvons ce si-
gne 10, presque aussi
isolé, dans plus d'un fac-
similé; en feuilletant tel
recueil de monnaies, on
découvre même qu'une
croix de S. André, ayant la valeur de quatre
unités, surmonte deux caractères mandchoux,
au revers d'une sapèque de moyen module. (1).
(fig. 116.). Croix grecque, croix latine et croix
de S. André ornent donc bien «les monnaies de
la Chine» ; mais on sait en quel sens cette aiïîr-
mation est exacte.
Dans une promenade à travers les carac-
tères chinois, l'œil se trouve souvent sollicité
à reconnaître de pareilles fam^ses croix. Peut-on
les désigner autrement dans ces trois Koii-
wen ("^ '^) (anciens caractères en forme d'hi-
éroglyphes), insérés par le P. Amyot à la fin
du Tome I des Mémoires concernant les Chinois?
(fig. 117.)-
A ces cons-
tatations un
peu puériles
de ressemblances par à peu près,
on pourrait joindre la forme anti-
que (fig. 118.) et la forme actuel-
le "iJf , que Dumoutier compare aux
signes égyptiens, (fig. 119.). Elle Fiij. 118.
paraît former le ho-tree, l'arbre
de Bouddha, l'arbre sacré, qui sert de vignette à l'ouvrage de
George Moore. (Cf. supvk p. 16).
C> © ^ ffl "©
Fig. 117.
Fig. 116.
f*)
Ô
9 ?
Fig. 119
(1) La croix oblique est l'abi-égé du chiffre E3 quatre.
IV. LITLIU^IK i:r ASCKTKS,
(?.)
m
Des vases de porcelaine sont uniquement (l«'(or<'S de
pies In -^- , fou jjig , ovi chooa :J , de eouleur, ju\la))Osés et
du haut en bas, parfois en relie!", sur le ])lanc de l'émail
Sur le pourtour de la bobine d'un gland
de soie très allong'é, trois «rZ/eou ^ » s'(în-
lèvent vigoureusement en teinte claire, (iig.
120.). Dans un assortiment de passemen-
terie ou mercerie indigène, plusieurs vari-
antes de galons chinois, vus à Nankin, oCfrent
ces alternances originales : (fig. 121, 122, 123.).
m
Ltl
m
/•/'/, 120.
nuiiti-
s«rrés
i±i
m
Fin. 121.
•M/*
Fif/. 122.
X T J_ T
-L T J,
T -L T J. T
J- T JL
T i. T _L
Fï
^
Fy
1
Ft!
T -L. T -L
nr j. T
-L T ± T J-
T J. T
d- T J. T
Fig. 123.
^Assez fréquemment le py est le motif principal, comme dans
telle étotTe, recouvrant un soulier de la dernière mode, où ce si-
gne ressort et résulte en blanc.
Un nieou-yeou-che ^ ^
Ç , pierre sonore admise dans
certains orchestres chinois, af-
fecte la forme du caractère
m ^. (fig. 124.).
Le voici, plus fourni et
plus décoré^ sculpté en relief
au pignon d'un mur de chaque
côté d'une porte. (fig. 125.). Fia. 124. Fia. 125.
]
70
CHOIX KT SWASTIKA.
Beaucoup de chandeliers eu
celaine, se rapprochent de
ce galbe, autant que le
permet la destination mê-
me de l'objet, (fig. 12G).
Ce qui explique la pré-
dilection générale pour
cette forme, c'est que le
sens de ce caractère HL
est se réjouir. Aucun n'est
plus populaire en Chine.
Un jour chaque année, à
Nankin, on le porte en
chaise mandarinale, escor-
té de toute la garnison
militaire, à travers toute
la ville, de yameii en y.i-
men; sorti le matin, il ne
rentre que le soir et sa
promenade est l'occasion
d'un festival de premier
ordre. Or des lampes de
pagode, ainsi que des mil-
liers d'ustensiles profa-
nes, le montrent sous sa
forme ornementale qui
admet de nombreuses mo-
difications, (fig. 127, 128,
129.).
étain, en cuivre, voire même en por-
Fig, 127.
±=t
Fig, 126.
Fig. 128.
i
^^ gg i-
±±.
M n
Fig. 129.
Autour du thème suivant, (d'une valeur purement symboli-
IV. LITURGIE ET ASCÈTES. 71
que, à vrai-dire), (fig. 130. et 131.) les variations abondent.
Fiij. 1:^0. Fiy. 131.
Gravé et doré, il paraît souvent à la tcte des cercueils chinois,
(fig. 132.). L'usage est d*y faire figurer un motif décoratif, per-
sonnage, symbole, ou scène pittoresque, qui atteint parfois un
certain degré de richesse. Les chrétiens le remplacent habituelle-
ment par le chiffre de N.S. et de la S. Vierge, et modifient légè-
rement ces caractères ornemanisés, pour les transformer en croix
réelles, si ces ornements passent pour superstitieux.
Le spécimen de la figure 133, copié aussi chez des menui-
siers de Nankin, montrera que cette transformation en symbole
chrétien est des plus aisées. Nous ne donnons que la partie cen-
trale de l'ornementation, souvent assez élégante, sculptée en léger
relief, dorée sur fond rouge, plusieurs détails ressortant en or
vert. Ce motif ressenil)le vaguement aux croix de consécration,
Fin. 133.
peintes sur les piliers de certaines églises polychromées. Parfois
les barres transversales et verticales, plus nombreuses, font pen-
ser à une déformation, à un reste des linéaments incompris de
notre IIIS, ou Chrisme symbolique. D'autres variantes y joignent
7;> CHOIX i;i' S\\ ASriKA.
deux crramls py ; mais un mocIcUmU in'iMupècho d'en fournir le.
dessin conscionfiiMix.
,1e n'ai quà l)aisser les yeux
pour reneontnM- le earactère choou
^ ainsi l)ro(lé sur le velours de
mes souliers iiulii>'>nes. (Qg. 13 'i.).
.l'ai sur ma lal)le une Feuille im-
}>rimée en rouu'e, daprès une pier-
re seulpice, (jui porte en titre :
(( Les cent manières d'écrire le ca-
ractère cheoii ».
L'enCa lillage ciiinois s'y est
donné libre carrière pour pai'faire
la centaine; ])lusieurs de ces idéo-
o-ranunes, alTectant une disposition
Fi(j. 134.
Fi'>. 135.
IV. LITURGIE ET ASCETES.
i:\
Fi'j, 136.
symétrique, pourraient compter pour de fausses croix. Le sou-
bassement en pierres de
la façade du Club du
Kiang-si, [Kiangsi hoel-
koan ÛC W # SI), i^
Nankin, montre, gravé
en relief, cet étrange ar-
ranorement de croix et de
fy , au milieu d'une or-
nementation exubérante,
(fig. 135.). Dans la figu-
re 136 prise sur une po-
tiche moderne, nous
avons en outre un ex-
emple de fï 5 fortuits
peut-être, dûs à un croi-
sement de lignes. Une
base d'autel bouddhique,
tout récent, de la petite
pagode nankinoise de Si-
fang-se W 1^ ^ i nous
fournit ce dessin : (fig.
137.) Au même endroit,
j'ai relevé ce tracé moins
simple : (fig. 138.).
Je pourrais allonger
encore la série de ces
croix travesties ou plutôt
de ces signes crucifor-
mes. Le profit serait
douteux. Ainsi dans un
assez vaste ensemble de
fenétrages à comparti-
ments récemment exécuté à l'intérieur d'un Guildhall, [hoei-
koan ^ ^f , maison de ville, club, hôtel d'une corporation),
de Changhai, la croix fortuite ^ se détache plusieurs
fois, parfaitement isolée du reste. Toutefois, il n'existe
là, comme dans une foule de cas, qu'une relation purement
graphique et matérielle, avec le symbole du Chrislianisme.
C'est affaire de simple coïncidence; les menuisiers auraient
certes évité cette forme s'ils avaient cru qu'on i)ouvait y soupçon-
ner une croix véritable.
Je doute, jusqu'à preuve du contraire, que le hasard seul
doive intervenir dans une autre série de croix, de forme non
équivoque, bien certainement voulue, fondues en relief sur bon
nombre de vases liturgiques.
Les recueils chinois, à défaut des collections privées et publi-
10
Fig. 137.
Fia. 138.
7i CROIX ET SWASTIKA.
ques, offrent des suites de ces bronzes et vases rituels sufTisam-
ment classés pour guider l'amateur parmi ces mille profils, gal-
bes et formes, si typiques, où la fantaisie s'est donné carrière,
évitant presque toujours la vulgarité. Même pris à part, les
motifs d'ornementation qui les couvrent mériteraient une étude
détaillée, riche en surprises pour qui oserait l'entreprendre.
Parmi ces motifs, nous ne nous attacherons qu'aux ornements
cruciformes. Le P. Cibot, présentant une planche, que nous
compléterons en recourant aux dessins originaux, écrivait : «Ces
vases sont remarquables par les croix clairement tracées qu'on
y voit. J'en ai trouvé plusieurs autres de cette forme, avec des
croix dont les Chinois ne disent rien; cependant, comme ces vases
étaient pour les sacrifices, et que ce sont les seuls où l'on trouve
des croix, il n'est pas croyable que ce soit un pur hasard. Com-
me ils n'ont aucune inscription, je ne voudrais pas garantir qu'ils
fussent aussi anciens que le dit l'antiquaire chinois; (Dynastie
des Chang 1^ , 1766-1122); peut-être ne remontent-ils que jusqu'à
Hnnx%, (—206 + 221), ou même au T^ang g. (618-907).)) (1). A
la page 64 nous avons parlé d'un vase orné de croix (fig. 108);
ajoutons que sur l'anse on remarque ce signe ^jf, si fréquent dans
l'art Scythe, éginétique, étrusque ou perse primitif. Les figures
139, 110, 141, 142 nous fourniront les types principaux de ces va-
ses rituels, (nous en connaissons une trentaine d'exemples), où la
croix occupe une place tellement honorable, qu'on serait tenté de
la comparer avec la disposition de la croix, inscrite aussi, bien
en vue, sur le pied du calice de la Messe catholique. Elle y indi-
que la partie que le Prêtre célébrant doit garder tournée par
devers soi; peut-être la croix des vases chinois, au cas où elle
est unique, remplissait-elle une fonction analogue. (2).
Ces objets liturgiques, ainsi marqués de la croix^ ont dû
exister en bien grande quantité, et être d'un usage bien commun,
puisque les seuls recueils Lou-king-t^ou aC î^ H. Kin-che-so
^ Ç ^, et Po-koU'Vou tu "É" H i^ous en conservent vingt-six
dessins différents. Sur ces dessins, (c. à. d. sur la face antérieure
(1) Lettre de Pékin sur le (ténie de la langue chinoise par un Père (le P. Cibot) de la
C" de Jésus, missionnaire à Pékin. — Bruxelles, de Boubers, 1773. La dernière phrase
de la citation est à méditer : "peut-être ne remontent ils que jusqu'à... etc." C'est insinuer
qu'ils sont probablement postérieurs à l'ère chrétienne.
(2) Le v:ise de la figure 139 est accompagné de cette légende explicative ;
15 i« :ft. tJ-v §5 £ -^ A ^» n 11 55. Tf r ^. ^ -t -â-, t: -
jf H ffi.$« r =? 0. f f\-^ ië 4.m ^ w >i> f Jrt m ¥.
r^ ¥ J# ¥.ft ¥ i H g 5. iSl ^ A fij §§. ^ ® # il» &
S :S :3e Jy A « ^,M i. m li> UUK n M. ^. X m i^
■xniji mM ^jnm *t » m «■ 4.â m ^ m.ij 4jir
A.t' iu :ê ® t*. m ^ -à K m 'é. i^ ^.^•' m f!. M ^.^ *
« 4. H âa 0 ^, ffiî |jt lg ^ -É- j^ H U ;è ^, ^ jy ji jlfc, I
IV. LITURGIE ET ASCETES.
Fig. 139.
70
CROIX ET SWASTIKA.
Fig. 140.
IV. LITURGIE ET ASCÈTES.
Fig. 141.
78
CROIX ET SWASTIKA.
Fig. 142.
IV. LITURGIE ET ASCÈTES,
70
du vase regardant le public), quatre vases portent trois croix
Habituellement, la croix, unique ou trois fois répétée, se voit
vers le bas, entre ou sur deux anneaux encerclant le vase au-
dessous de ce que nous appellerions le nœud du calice, car notre'
calice eucharistique a eu cette forme. Toutefois, une' disposition
contraire, quoique très rare, se remarque aussi. (1). (Cf. fio 143 )
Fig. 143.
(1) Le Po-lou-t'ou, (ouvrage en 1« livres, reiiforjnnnt i-lus dv «KK) gravures) a
80
CHOIX ET 8\VASTIKA.
A la vue de plusieurs des croix des pages précédentes, le
lecteur a pu s'écrier : «Mais ce n'est pas là notre croix! telle et
telle est un ornement; celle-là est fortuite; celle-ci n'en est que
le travestissement; telle autre est un simple décor géométrique!»
Est-il bien sûr, })ourtant, que dans iiitcun cas on ne peut signa-
ler, sans témérité, le moindre rapport symbolique ou ornemeulal
avec notre croix?... Dans l'impossibilité où nous sommes de
trancher cette question, assez complexe, et qui ne sera résolue,
si elle doit l'être jamais, que pièces en main, à l'aide de longues
recherches archéologiques et ethnographiques, contentons-nous
de mettre sous les yeux du critique quelques données, pouvant
servir, soit à mieux poser le problème, soit à en préparer la
solution, sauf à le compliquer provisoirement.
îi II.
Parmi les traditions qui ont, sur ce point, le plus intrigué,
sinon dérouté la sagacité des historiens ou des sinologues, se
})]ace sans contredit au premier rang celle qui a trait à Tamo
^ 8 (I), le personnage réel ou légendaire, venu jadis du Sud-
Ouest en Chine préchant une religion étrangère.
Au dire de John Kesson, les Annales chinoises témoignent
que «pendant la l'' année, appelée K'ai-yupn ^ 7C (^n 719 apr.
J.-C), le roi de Fou-lin ou Ta-t'sin ^ ^ P'^y^i tribut à l'em-
j)ereur Iliuen-tsong '^ ^ et lui envoya un prêtre d'une grande
vertu, appelé Tn-mou-tou^ (corruption peut-être du nom de
Thomas), très savant dans les sciences mathématiques.» (2).
Naguère encore, le voyageur anglais Colborne Baber, au
retour d'une exploration au Se-t^clioan pg )\\ , consignait les
lignes suivantes. Outre les documents nouveaux qu'elles appor-
tent, elles résument une grande partie de ce débat d'histoire
religieuse : «De temps en temps on a publié de vagues rensei-
gnements sur une secte chinoise qui adore une divinité appelée
Tamo, et regarde la croix comme un svmbole reliorieux. C'est
cette histoire qui a conduit les missionnaires catholiques romains
inspire le travail "A dissertation on the ancient Chinese Vases of the Shanfj dynasty, from
1743 to 1496 li.C. London 18.^1". L'auteur, P.P. Thonis, ne fait pas même allusion,
senible-t-il, à ces vases lituels à croix, bien qu'il reproduise un certain nombre des figures
originales, regravées par un chinois pour sa publication.
(1) On trouve nussi d îis les ouvrages bouddhiques : ^ H™ ,7|iijt Ta-li-tuo, ou
encore Tavnl-mo-iié ft M ft BP. ( Kitel, pag. 43 et 181).
(2j Tlic Ciosd and the Dra[:<jii, London. 1854.
IV. LITURGIE ET ASCÈTES.
81
à identifier Tamo avec S. Thomas, et à accepter comme prouvée
la tradition sur la visite de cet Apôtre en Chine. D'aulru part, le
Tamo du bouddhisme est, si je ne me trompe, un i»atriarche
bien authenti(iue, qui vint en Chine au VP Siècle. 11 était donc
vraiment curieux
de découvrir dans
ce temple une ima-
ge sculptée de cet
Apôtre, du Chris-
tianisme ou du
bouddhisme, le re-
produisant avec des
traits hindous bien
caractérisés, le teint
foncé, surtout avec
une croix latine sur
la poitrine. Voici
un croquis som-
maire de ce sym-
bole, qui est scul-
pté en relief dans
l'original et colorié jr^f,^ 144
en rouge, (fig. 14i.)
Les images de Tamo sont nombreuses dans les temples du
Su-tchuen, et il est presque toujours, — je pourrais, je crois,
m'aventurer à dire toujours, — représenté avec la figure noire,
ou très-brune. Je n'ai jamais entendu parler d'un autre cas d'un
portrait de Tamo portant une croix». (1).
Nous croyons pourtant qu'il s'en trouve, car l'auteur a raison
d'énumérer parmi les caractéristiques de cette secte, «qu'elle
regarde la croix comme un symbole religieux». Les mission-
naires du Se-f'c/ioan pourraient sans doute en fournir la prouve
péremptoire. Rappelons que le pt est spécialement le symbole
ou emblème de Dharma. (2).
Dans un récent voyage au même mont Omi, le Rd Virgil
C. Hart signale aussi «une statue de Tamo, le dernier des Patri-
arches indiens qui vinrent en Chine. Il est prestement troussé,
avec la chevelure, la barbiche, la moustache et les sourcils tout
(1) Eoyal Geogr. Society. { Sapplementary papers; Vol. I. part I.) Traveh and
Researckcs in Western China. By. E. Colborne Baber. — London. 1882. — Bien que ce
Tamo ait la peau noire ou foncée, l'endroit s'appelle pourtant Pé-foii-se H f^ "^. "ïo
sanctuaire du Bouddha blanc." Ce nom lui vient d'une autre particularité.
(2) On a dit que les Vestales portaient à leur collier "un einb'ème cruciforme,
réminiscence du Fc hindou." Revue d'Ethnographie. Juillet Ac-ùt 1885.
M
82 CROIX ET SWASTIKA.
bleus». (1). Les idoles bouddhi(iues à cheveux bleus sont partout
des plus communes.
Qu'était-ce en somme que ce Tamo? De quelle nation était-
il? D'où venait-il? Où a-t-il existé? Quel est le fait ou le mythe
qui a donné naissance à celle légende? Des réponses plus ou
moins heureuses, des explications plus ou moins plausibles ont
été fournies. Une des plus positives et des moins anciennes est
celle de M. E. II. Parker, qui distingue deux Dharmii ou Tamo,
puisqu'on s'accorde à identifier ces deux prononciations, l'une
indo-sanscrite, l'aulre chinoise : «Le premier apôln^ du boud-
dhisme en Chine est DJuirma... Il était fils de Hiang-yiih, roi de
l'Inde méridionale; en 520 de notre ère, il vint en Chine par le
Sud et la voie de mer; puis il s'attacha à un temple appelé
Shao-ling^sse. Il ne faut pas le confondre avec un autre Dharvfia,
un peintre qui vint par terre au Se-t'choan de 580 à 605». (2).
Ce dernier est-il le Tamo de Baber, portant la croix latine? C'est
peu probable, ou bien ce peintre était en même temps un mis-
sionnaire et un ascète, cas fréquent alor?;^
Le P. Trigault, dépourvu des ressources de l'érudition mo-
derne, faisait déjà ressortir cette coïncidence : quand le boud-
dhisme pénétra en Chine, en l'an 65 de notre ère, «Sainct Bar-
thélemi Apostre publioit la loy Evangélique en l'Inde supéri-
eure;... mais l'Apostre Sainct Thomas espandoit les raisons
Evangéliques en l'Inde inférieure vers le midi». A propos des
ressemblances entre les cérémonies bouddhiques et les nôtres,
il ajoute : «En récitant leurs prières, les bonzes redisent souvent
un certain nom, qu'eux-mêmes confessent ne cognoistre pas;
iceluy est prononcé comme Tolome. Ils semblent peut estre avoir
voulu honorer leur secte par l'autorité de l'Apostre Bartholo-
me». (3). II est difficile que ce vocable Tolomé soit le même que
celui d'Omi-to-fo, ou Amida-Bouddha des bonzes de nos jours.
On jurerait du reste que leur superstitieuse ignorance s'est
ingéniée à embrouiller l'écheveau de ces traditions, devenues
incohérentes ou contradictoires, si l'on s'en tient, pour le dé-
brouiller, aux représentations graphiques, même avec les livres
bouddhiques sous les yeux. Le Musée Guimet est assez riche en
statues de Tamo, et le conservateur, M. de Milloué, a écrit à
leur sujet : «En 65 de notre ère, sous le règne de l'Empereur
(1) Western China, a journey to the great buddhist centre of Mount Omei, p. 205.
Boston 1888. Ailleurs, le voyageur manifeste son étonncment en voyant aux environs de
T^chenO'tou, ^ ^), la capitale du Se-tchoan, des croix rouges ou blanches, cousues sur
les habits des enfants, soit par devant, soit par derrière.
(2) Journal de la Soc. Asiat. de Changhai, Vol. XXIV. N» 3. — 1889-1890.
(3) De Riquebourg-Trigault. I p. 175. — Histoire de VExpédition chrestienne au
royaume de la Chine. Traduction de l'ouvrage du P. Nicolas Trigault. Lyon, Cardon, 1616.
IV. LITURGIE ET ASCÈTES. 83
Ming^ti, le missionnaire bouddhiste Dharma, appelé aussi lioiihi'
Dharma et Dharma râja, fonda quelques monastères et une potite
communauté qui vécut modestement sans faire beaucoup de pro-
grès. Ce Dharma, en chinois Tâ-mo, a été pris un moment pour
TApôtre du Christ, S. Thomas, comme lui grand faiseur de
miracles». (1).
Le même Guide parle d'une statue de ce Ta-mo, représenté
«la barbe courte et frisée, un pan de son manteau rejeté sur sa
tête», (p. 71). Une autre statue de bois le montre «en costume
de prêtre, tenant un soulier dans sa main gauche», (p. 109).
C'est aussi l'attitude de celle que l'auteur décrit ainsi à la page
178 : «Belle statue de bois bronzé, du XIV® siècle : le prêtre
Dharma sortant de son tombeau, drapé dans son linceul, et un
soulier à la main». (2).
Généralement donc on admet que ce Ta-mo, est le 28" patri-
arche, (ou selon une autre manière de compter, le l*"" des six
patriarches); il vint trouver à Nankin l'empereur Ou-ti |^ ^,
fondateur des Liang ^ , qu'il éblouit par ses doctrines ascéti-
ques et ses exploits légendaires. Pourtant il délaissa Nankin,
pour se rendre à Lo-yaiig f:§ ^ au royaume de Wei |^. L'an-
niversaire de sa mort se fête en Chine le 5® de la 10® lune. (3).
Au cours d'un «Dialogue avec un philosophe chinois sur
l'origine du monde», rapporté par du Halde, [Mémoires concer-
nant les Chinois, IIL p. 54), on rencontre quelques mots irrévé-
rencieux de ce philosophe lettré contre Ta-mo, «ce fainéant con-
templatif,... ce personnage si vanté, qui est venu d'Occident à la
Chine, et passa, dit-on, neuf ans, sur la montagne Tsong, dans
une contemplation continuelle». Que deviendrait le monde, se
demande le philosophe, si Ta~mo trouvait beaucoup d'imitateurs?
Tout naturellement on doit pouvoir signaler des traces de
ce Tamo dans les pays, jadis tributaires de la Chine, qui lui ont
tant emprunté en fait de coutumes, de littérature et d'usages
superstitieux. La Corée et l'Annapi lui ont peut-être pris celui-
là. D'après M. de Milloué, (p. 137) la secte Zen-siou, sorte de
bouddhisme chinois introduite au Japon par le bonze Do-guen
«prétend avoir conservé intacts les principes de son fondateur
en Chine, le missionnaire Ta-mo [Bodhi-Dharma ou Dharma-
râja))). Nous ne savons si les statues du Musée Guimet et les
(1) Petit guide illustré du Musée Guimet. p. 65.
(2) Cf. pp. 160, 241, 2.38, etc., ouvrages de bronze, de bois ou de faïence,
(3) Cf. Edkins, Chinese buddhism, London, 1880. p. 92. Lauteur y explique la
raison de la sandale, caractéristique de certaines statues de Ta-mo dans les pagodes
actuelles. Elle a trait à une particularité de sa vie apocryphe. Bretschneider, ( Afetiiceval
ResearchesJ, traite un peu légèrement l'opinion des missionnaires catholiques, qui
soupçonnaient dans le mjijhe de Ta-mo un vestige de l'Apostolat de S. Thomas. — Cf.
Gaubil, Astronomie Chinoise, p. 56.
8'l CnOIX ET SWASTIKA.
types conserves au Royaume du Soleil Levant, en Corée et en
Annam, le figurent avec la croix latine, la croix grecque ou le f^.
Aux Indes, il semble que sa caractéristique soit autre, à
moins que, comme on l'a soutenu plusieurs fois, le py ne soit
que le symbole réduit de la roue de la loi, la tchahra hindoue,
qui est toujours, dit Fergusson, « un objet de culte ou au moins
de bénédiction. On le trouve toujours honoré et généralement
placé au-dessus des autres emblèmes. Je serais porté à dire que
c'est le symbole de Dhcirma». (1). Cette ,1. » 1
interprétation rendrait moins singulier le "^K" 'o^ 'M\
changement ou l'équivalence de la roue, ^^
du ?t. de la + (fig. 145) et enfin la pré- ^^' ^^^'
sence de la f au cou de Ta-mo au Se-f/chonn. Ces étapes de
la roue à la croix latine f seraient plus clairement marquées.
Si la tchahra, ou «roue de la loi», symbole de la tradition
bouddhique, du Dharma hindou, [Dhama, en pâli, d'après Eitel,
et Tamo en chinois), a pour signe algébrique le PH , il est moins
surprenant de rencontrer la croix, même latine -J-, sur la poitrine
du Tn-mo chinois. (2). Dharma est aussi un des personnages de
la triade bouddhique.
Pauthier, ou plutôt Bazin, suggère une interprétation assez
piquante et l'appuie de détails historiques plus précis; resterait
pourtant à savoir si nous n'avons pas affaire ici à un troisième
personnage, différent de Ta-mo l'Apôtre, et de Dharma le peintre.
Les Annales ou les traditions locales de la Chine, (où l'on con-
dense souvent ainsi plusieurs personnages en un seul), mention-
nent un peu partout des ascètes ou ermites comme celui dont
il s'agit dans le passage suivant : « Au nombre des passagers
célèbres du N{ian-k''ing-fou ^ ^ jj^ on cite le prêtre ou bonze
Thsân, (le brillant), qui vint de Ta-mo (Damas? demande l'au-
teur), dans le Royaume du Milieu, sons le règne de Youen-Thsoung
de la Dynastie des Thang (de 713 à 756 de notre ère). Ce re-
ligieux de Damas, n'avait, selon la tradition que ses vêtements
de religieux et un vase pour recevoir sa nourriture. Ce fut à
San-thsou que Thsân arriva pour communiquer et propager sa
doctrine, et il expliqua cette doctrine, cette loi ( fà), dans une
vallée déserte de la montagne Houan (canton N.O. de Tsien-
chan). Il finit ses jours et fut enterré au sein d'un monastère situé
(1) Fergusson, Handhook of Architecture, p. 157. En réalité "tourner la roue de la
loi, Dharma Tchakra, c. à. d., propager le bouddhisme", est une expression figurée qui a
son pendant en celle-ci : " prêcher la Croix, la religion chrétienne ".
(2) Nous avons donné plus haut, d'après les dessins de George Moore, les signes
caractéristiques en question. Voir, page 212 de son ouvrage The lost trihes, ce qu'il dit de
cette "roue bouddhique". Il renvoie lui-même à divers passages de la Bible, faisant
remarquer que Sakyamouni, né vers 623, peut avoir connu Ezéchiel, ou ses prophéties,
dont tant de détails semblent reproduits par le Bouddhisme.
IV. LITUUGIE ET ASCÈTES. 8.*»
dans une vallée de la montagne susnommée. L'empereur Youen^
thsoung, des Tluing, lui conféra le titre honorifique posthume de
«maitre de la contemplation spirituelle et miroir de la sagesse».
Ce religieux dont il est ici question fut vraisemblablement un des
nestoriens de Syrie qui se rendirent en Chine i)our y prêcher
le christianisme au VII® et VHP siècle de notre ère et dont le
Monument de S i-ng an-fou, érigé en 781, porte témoignage». (1).
M. Dabry de Thiersant cite un ouvrage chinois, le Kien-yu-
tou qui parle d'un «petit état» nommé Tii-mo-s:(\ (Damas,)» en-
clavé dans le Ta-t><in-kouo^ et «d'où sont venus les étrangers qui
ont apporté en Chine la religion lumineuse)). (2). L'auteur fran-
çais fait encore cette remarque, (p. 33) : «Le bouddhisme porte
en Chine le nom de Fo-hiao, religion de Fo, ou Tnmo-hino. re-
ligion de Tamo. Quelques personnes ont cru que ces dernières
expressions s'appliquaient à la religion de S. Thomas. C'est une
erreur. Tamo est le nom chinois donné à Bodhi-Dharma, etc.,
venu en Chine en 495». (3).
L'histoire démêlera peut-être l'inextricable imbroglio des
traditions contradictoires qui gravitent autour de ces noms. On
peut afïîrmer, en attendant, que la légende, ou, si l'on veut,
l'histoire semi-légendaire de Tamo compte parmi les plus répandues
et les plus populaires de l'Extrême-Orient. Nous souhaitons vive-
ment que l'on continue à collationner les textes indigènes, à
signaler les indications du folk-lore local, et surtout les monu-
ments archéologiques, où les traces de ce personnage restent les
plus visibles.
La cinquième des «douze grottes, Che eul long -f- Zl }lo| >*
que l'on visite à Koan-yn-men , l'une des portes de la «grande
enceinte» de Nankin, est dédiée à Ta-mo, «saint bouddhiste, dit
un des bonzes gardiens de ces grottes, venu en Chine de l'Occi-
dent, sous Ou'ti, des Liang, vers 502, et qui prêcha et voyagea
dans beaucoup de pays». Une correspondance du Nortli China
Daily-News (17 av. 1890), décrit ainsi cet endroit : «La grotte de
Ta-mo porte le N"* 5, et se trouve en haut d'un escalier que l'on
atteint par un sinueux et étroit sentier. C'est une petite anfrac-
tuosité dans le roc, laquelle n'a rien de remarquable ni d'attachant.
La caverne est juste assez large pour abriter deux bonzes boud-
dhistes, un chien et une demi-douzaine d'images. L'idole, Ta-mo,
(1) Chine moderne, de Pauthier ; 2« partie r«r Bazin. — Paris, Ditlot, 1853. p. 81.
L'auteur renvoie au Ta-t'sing-i-t*onp-tche, K. 56, f° 44, verso. — Ihm à la OiotrraphU
spéciale du Chensi, en 60 vol. chinois. K. 77, f"* 26.
(2) Dabry de Thiersant. — Le Catholicisme en Chine an VHP Sitde. Paiis. — p. 24.
(3) D'îi^près Eitel, Bodhidharma est le 1" patriarche pour les Chinois, (le 28' pour
leslndous). Ils le nomment ^ j^ I^C SP- Fils d'un roi de llnde du Sud, il s'appela
d'abord Bôdhitara et vint en Chine en 520, apportant le patra ou palmier, horasnts
flahelliformis.
86
CROIX ET SWASTIKA.
occupe le centre, et une représentation plus grande de la même
divinité se dresse dans un des angles. Un «bouddha riant», le
belliqueux déva Wei-to, et la déesse de miséricorde, (c'est un
des noms de Koan-yn)^ sont les autres idoles. Tamo est repré-
senté sous sa forme habituelle, sévère et laide. Rien ne le dis-
tingue d'une centaine d'autres idoles. L'autel porte l'inscription
symétrique: g ft Êî S ^Ë S ^ ± A ; g tt g j^ fT # W ^'« >>•
Je puis témoigner de l'exactitude de cette description. Dans
une des plus vastes de ces grottes, (creusées jadis dans les con-
glomérats rocheux d'une falaise haute de 60 mètres par le Yang-
tse-kiang, qui les baigne encore de ses grandes eaux), on a dis-
posé une pagode de style banal, dont les pieds trempent dans
une mare limpide formée par les suintements du roc, perforé de
couloirs très pittoresques. A l'entrée on a reproduit en léger
relief et en grandeur naturelle la gracieuse image à large auréole
de la déesse Koan-ijn g| -^ , d'après le dessin du fameux Ou
Tao-tse. C'est une œuvre de haut style. (1).
A quelques pas de là, dans la paroi même de la falaise, on
a gravé le caractère ^ haut de plus de trois mètres. Au dire des
bonzes, l'empereur K'ien-long l'aurait tracé d'un seul coup de
pinceau, (fig. 146.). En regard (fig. 147.) nous lui opposons
Fig. 146.
Fig. 147.
(1) Une pagode de la ville de Nankin appelée Ouo-fou-se ^ ^ ^, se vante
aussi de posséder une Koan-yn, œuvre originale de ce Ou Tao-tse ^^ Js ^, célèbre
IV. LITURGIE ET ASCÈTES. 87
l'esquisse réduite d'un autre chpou nankinois, incisé sur une dalle
et mesurant 80 cent, sur 1™ 25. C'est le chef-d'œuvre callii^Taphi-
que d'un haut mandarin de nos jours, devenu Amiral du Yanq-
if^e-kifing, et nommé Wang, qui l'aurait aussi enlevé sans retou-
ches, d'un seul trait. Plus admiré qu'un tal)lcau de g-rand maître,
cet idéogramme est journellement visité et estamj)é dans le lieu
de divertissement appelé Mo-tch'eou-hou ^ f^ jj^j le «Lac de
Sans-Souci», à l'Ouest de Nankin.
Pour qui connaît ou soupçonne l'état réel et comi)lexe du boud-
dhisme, du taoïsme et du confucianisme en Chine, ces trans-
formations de traditions anciennes, ces emprunts déguisés aux
mythes primitifs des sectes voisines, cet amalgame des prati-
ques les plus diverses, cette évolution sans terme de croyances
sans fondement, cet apport d'observances vaines et de symboles
inexplicables, tout cet ensemble de conditions qui font que, si
la vérité religieuse se développe en raison et progresse en clarté,
les fausses religions dégénèrent et accumulent des ténèbres cha-
que jour plus épaisses, tout cela, dis-je, rend les investigations
plus ardues, moins assurées, moins fructueuses, sans leur rien
enlever, ni de leur intérêt, ni de leur utilité.
Voyez, par exemple, ce qu'est devenu pour nos chercheurs
et interprêtes de religions comparées, ce que j'appellerais le
«thème Jisô, » au Japon.
Cette étude n'est pas indifférente à celle que nous essayons
sur le rtj et la croix en Chine, puisqu'on a voulu y voir le souve-
nir altéré de Jésus, le «sauveur,» titre vénérable, lié désormais
à la -|- instrument de salut.
Le Musée Guimet possède deux statues de bronze de Jisô,
œuvres du XVIIP Siècle. L'une est ainsi cataloguée: «Jisô,
tenant le bâton à sistre, debout sur un lotus décoré d'un swastika.a
[Pptit Guide illustré, p. 177.) — Une autre grande statue de bronze
de la même date, consacrée en 1723, nous est présentée par le
même Guide (p. 171.) comme «le Bodhisatva Jisô, sauveur des
âmes, debout sur le lotus, tenant le bâton à sistre et la boule
précieuse.» Ailleurs, on le voit «assis et méditant, la tète ap-
puyée sur sa main droite,» ou bien «la tête ceinte d'une gloire
ronde, ornée de fleurs de lotus» (p. 182.); et partout il tient «le
bâton à sistre et la boule.» Précédemment, (p. 161), le Guide
nous a averti que «c'est un ancien prêtre, qui s'est, dit-on, réin-
3f>us le nom de Godoshi au Japon. Cette pagoile sinico-thibétaine, renferme, comme celle
des environs de Pékin, un "bouddha couché ', sorte de mannequin richement hubillé,
reposant sur une espèce de divan son)ptueux, dans une vitrine oblongue ; telles ces figures
de martyrs en cire que l'on voit dans une châsse, sous certains autels, disposés selon la
mode italienne. Cette pagode, une de celles où ont lieu les ordinations bouddhiques, alors
que se pratiquent les brûlures rituelles sur le crâne r.asé dos bonzes, possèile, avec divers
autres trésoi's, une bil)liothèque thibétaine, don impérial.
88
CHOIX ET SWASTIKA.
carne plusieurs fois. Il aurait vécu dans plusieurs mondes, et
notamment en Occident.» C'est une des idoles les mieux connues
au Japon, puisque le Musée Guimet exhibe encore dans une autre
salle «six statuettes en bois, du XIV Siècle, représentant les six
principales formes du dieu J/.sô. » (p. 180).
Du reste, M. Guimet nous a résumé lui-même la biographie
légendaire du héros en question: «quant à Jisô, c'était un des
bienheureux Bouddhas; mais il abandonna son état divin, pour
descendre sur les mondes inférieurs. Il a ainsi visité six mondes
particuliers, où les bouddhas étaient méconnus. Ce dieu, dont le
nom ressemble à Jésus, est venu sur notre terre, s'est incarné
dans le corps d'un prêtre bienfaisant, qui guérissait les malades
et sauvait les âmes. Sa grande préoccupation est de tirer de
l'enfer les petits enfants condamnés pour des fautes commises
dans les existences antérieures ; il veut les affranchir des péchés
originels, et c'est surtout pour cela qu'il a quitté le ciel ; ... il tient
dans une de ses mains la boule de pierre précieuse, et dans l'au-
tre le sistre à anneau, sorte de caducée qui lui sert à conduire
les âmes ». (1).
Quoi qu'il en soit des traditions religieuses, indigènes et
exotiques, qui ont donné lieu à ces légendes réelles ou supposées,
on devinera aisément dans ces lignes une parodie criminelle, à
peine déguisée, des miracles de N.S., de l'œuvre de la S. Enfance,
du dogme du péché originel, parodie gâtée encore par l'intention
peu généreuse de ridiculiser certaines images catholiques. Quant
à définir, dans ces rapprochements sacrilèges, la part de respon-
sabilité du bouddhisme japonais, et celle de l'ignorance ou de la
passion antireligieuse du voyageur d'Occident, c'est une tâche
oiseuse et répugnante à la fois. «Malheur, a dit un incrédule, à
qui tourne en dérision ce qui peut sauver une âme ! » En se
bornant à classer ses collections ethnographiques, M. Guimet eût
plus sûrement travaillé pour sa gloire. Si nous nous occupions
de son livre, nous aurions à relever aussi, parmi nombre de
bévues, l'aberration sectaire qui l'aveugle au point de lui faire
risquer un inepte blasphème au sujet «du sacré cœur de Bouddha!»
Il est vrai que n'osant en prendre tout l'odieux, il l'attribue à
l'invraisemblable malignité d'un bonze japonais. Pendant ce
temps, les grotesques singeries du culte bouddhique à Paris font
sourire ici les moins croyants des catholiques, avec les plus ratio-
nalistes des protestants, mieux au fait de la réalité des choses en
Extrême-Orient. Et la presse locale s'amuse des naïfs occiden-
taux, assez jobards pour admirer des élucubrations envers les-
quelles les bonzes ne cachent pas leur mépris.
Quant à l'action moralisatrice du bouddhisme, un récent
travail de M. l'abbé Desgodins démontre que, si ce culte ne verse
(1) Em. Guiiuet, Promcnadts japonaises, — Paris, Charpentier, 1883, p. 88.
IV. LITUIIGII-: HT ASf:KTi:S. 80
pas partout, comme au Tibot, dans Ifs faii^^'-os do lOhscriiilé ou
les tur|)itudes d'un naturalisme tellement ahjecl que l'énoneé n'en
est tolérable que grâce à l'impudeur du latin, il demeure désor-
mais sans influence aucune pour le relèvement moral des poi)u!a-
tions asiatiques. (1).
§ III
A côté de Tamo et de Jisô, le mythe semi-historique de
Tchang Tao-ling a eU également le privilège de piquer la curiosité
de ceux qui se sont laissé entraîner à recueillir les restes, même
défigurés, des usages et des dogmes chrétiens en Chine. Nous
ne prétendons pas que chacun de ces traits, presque efîacés,
surchargés, faussés peut-être, de l'image primitive, ait une éîrale
valeur pour en reconstituer les contours exacts et la vraie plnsio-
nomie; mais là où le temps, aidé de la malice ou de la folie des
hommes, a fait table rase, ou à-peu-près, du plan original, les
moindres indices ont leur prix, ne fûl-ce qu'à titre hypothétique;
ils servent de jalons indicateurs dans la recherche de la pensée
première, de la tradition des anciens âges. Puis, il ne faut pas
oublier qu'un trait, insignifiant en soi, peut acquérir une impor-
tance majeure, dès qu'il sera rapproché d'un autre trait, aussi
incompréhensible que lui, tant qu'ils étaient restés isolés. Ce
sont des matériaux épars, jadis mis en œuvre sur un plan ra-
tionnel bien défini, mais dispersés de nouveau; la critique essaie
de les restituer dans leur ordre voulu et significatif, sans se
laisser décourager ni par les lacunes, ni par les méprises, ni par
les incertitudes elles-mêmes de l'interprétation. Chaque jour
Térudit recompose ainsi des inscriptions jugées longtemi)S illisi-
bles, des monuments disparus, des mosaïques disloquées et en
miettes. C'est à ces titres aussi que nous résumerons ce que les
Chinois racontent de Tchang Tao-ling 5i ?Ë \^M et de ses succes-
seurs. On jugera, après lecture de ces détails, s'il est improbable
que le souvenir du Christianisme, et même le culte de la croix,
aient laissé des vestiges en Chine.
Encore actuellement, le Taoïsme, qu'on a défini le bouddhis-
me habillé à la chinoise, a pour chef spirituel un des descendants
de Tchang Tao-ling, premier pontife souverain des taoïstes, et
petit-fils à la huitième génération de Tchang Liaiig Jg ^, con-
seiller du fondateur de la dynastie des Ilau. Ce chef marche de
(1) Cf. Revue des Reliions, 1893 — page 206.
12
00 CHOIX ET SWASTIKA.
pair à-pou-près avec le Yp}i-chenc}-}ioi}o ffif ^ 2* ' ^^ rrjclon ofTi-
ciel do Confiicius, et les bon/es de la secte lui paient un tribuf,
plus ou moins consenti, en diverses Provinces. (1).
Voici les traits les plus niar([uants de la vie de Tchang Tao-
ling. Nons laisserons le lecteur l'aire les rapi)rochemcnts et nous
n'indiquerons les allusions possibles que par quelques mots entre
parenthèse.
A la naissance de ce futur bienfaiteur des hommes, l'an 34
de notre ère, un météore lumineux traverse le ciel obscur, comme
une flèche de feu, et vient mourir à la porte de sa maison; (étoile
des mages). Agé de sejit ans, il lit, relit, médite et commente
le Tno-te-kiufi 3^ f^^ |f^ de Lao-Uc, le Sahya-mouni du Taoïsme :
(Jésus au Temple). Il parlait souvent d'une tortue, morte il y a
3.000 ans, et que le roi de T^chou avait fait mettre dans une boîte
entourée d'étolïes précieuses, puis placer dans la grande salle du
temple; (le tabernacle, ou l'arche, sa figure). Il aimait à gravir
les montagnes, à contempler de là le spectacle de la nature et à
y instruire ses disciples; (c'est le jeûne des 40 jours au désert,
le sermon sur la montagne, etc.,). Ayant inventé une drogue
d'immortalité, il l'avale, et passe subitement, de l'âgée de soixante
ans, à l'âge d'un jeune homme, fort et bien fait; (la Résurrection).
(2) «Le maître, dit M. Imbault-IIuart, voulut gouverner ceux qui
faisaient profession de sa doctrine à l'aide de la honte y). L'emploi
des châtiments corporels lui répugnait ; il préférait en appeler
à la conscience et à Ihonneur naturel de l'homme. 11 fit donc
un règlement spécial, ordonnant à ceux qui tombaient malades,
de mettre par écrit tous les crimes, toutes les fautes dont ils
s'étaient rendus coupables, depuis qu'ils étaient au monde, puis de
jeter cet écrit dans l'eau « comme pour faire alliance avec les
génies » ; par là, les malades prenaient l'engagement de ne plus
retomber dans les mêmes péchés, et consentaient à ce que la
mort fût leur châtiment, s'ils violaient leur parole. « Quand ce
règlement parut, tous avouèrent aussitôt leurs fautes: d'un côté.
(1) Nous empruntons ce qui suit presque entièrement à l'ouvrage de M. le Consul
Imbault-Huart : "2/a légende du premier pape des Taoistes^\ — Extrait du Journal
asiatique. P;iris. 1885. — Nous y avons lu avec surprise (p. 5.) : "Le Tsi-chô-tsuan-tcheng ,
sur les génies et démons et l'absurdité des fables qu'on rapporte sur leur compte, par un
Père chinois catholique, nommé Pierre Houang Fei-tien (1879). On y trouve presque
tous les textes relatifs à toutes les divinités, mais quelquefois écourtés pour les besoins
de la cause". Nous voudrions croire à quelque erreur ou gaucherie de rédaction; mieux
renseigné, INI' Imbault-Huart hésiterait à maintenir sa remarque désobligeante, peut-être
involontaire. — Sur l'organisation du Taoïsme, cf. Mercury de Changhai, 29 Août, 1892.
(2) Ces travestissements sont encore dans la manière chinoise. Comparez ce que les
pamphlets anti-européens de 1891 disent de la religion chrétienne, et voyez comment ils
exposent nos croyances, d'après nos propres livres de doctrine, incompris, ou dénaturés ù
dessein.
i
IV. LITUUGIE KT ASCKTES. 01
ils obtinrent la guérison de leurs souffrances ; de 1 autre, ils
furent maintenus désormais dans le droit chemin par la })<'nséc et
la crainte de l'humiliation. Ils n'osèrent plus commettre le»
mêmes fautes que ])ar le passé et changèrent de conduite en pour
du Ciel et de la Terre. Les criminels, qui jusqu'alors avaient
violé les lois, devinrent en ce temps des hommes vertueux. » (1)
(Souvenirs confus de la «loi d'amour» substituée à la «loi de
crainte»; baptême; extrême-onction; repentir; sacrement de pé-
nitence. . .?)
«En Tan 157, le septième jour du l'"' mois de la 2® année de
l'Empereur Heng des Ilan }|| , à midi juste, Tcharu) Tuo-ling
réunit sur la montagne des nuages (Yun-chan, ^ ^) sa femme
et deux de ses disciples préférés; pui il s'éleva en plein jour au
ciel avec eux ; (transfiguration, ascension?) Les autres disciples,
qui étaient venus lui faire leui-s adieux, le suivirent longtemps
des yeux, mais il disparut dans les nuages, et on ne le revit
jamais. » (2)
Un des descendants de Tchang Tao-ling, qui, sous le nom de
r'ai-p'mr^-fao «chef de la grande paix», joua un rôle prépondérant
dans la Rébellion des Bonnets jaunes (172 à 178 de notre ère.) «invi-
tait les malades à se prosterner et à penser à leurs fautes; puis il
leur faisait boire une eau miraculeuse. Plus tard, une fraction
de ces sectaires fit bande à part; ces disciples séparés se nom-
maient Tsi-tsiou «offrant le vin,» et prenaient pour devise foi et
sincérnté. Chez eux il était défendu de mentir; «les malades
faisaient eux mêmes Taveu de leurs fautes, » Cette société établit
des auberges et des hôtelleries gratuites. (Confession, messe,
extrême-onction; œuvres de miséricorde cori)orelle des monastères?)
L'an 748, un descendant de Tchang Tao-ling reçut de l'em-
pereur le titre de T'ien-che Ji êijî « maitre céleste. » Les Song
les honorèrent également. En 1016, on leur bâtit un temple
taoïste et ils furent exemptés des impôts. Les Mongols ou Yuen
les favorisèrent. En 1276, Koubilai-hlmu^ ({ui gardait tant de
chrétiens nestoriens à sa cour et leur laissait prati(juer leur culte
devant sa tente, donna à un autre descendant de Tchang Tao-liug
un sceau en argent, avec la charge de présider à la religion du
7'ao (raison) dans le Kiang-nan. Enfin, en 1278 «un édifice
religieux, décoré du nom de Tcheng-y-sse .^ — -^ » temple du
vrai un,» fut élevé à Pékin, pour servir de résidence à l'un des
descendants du même personnage.
(1) Chensien-t'-cfioan %^ \i\ fj biographies de 84 luimortels par Ko Honij -^j 8Ç>
dit Pao-p'o-tse JS fr "î"^ philosophe taoïste du IV« Siècle.
(2) La biographie insérée, avec le portrait du héros, dans le KUti-tse-t/itcii/ioa-rchiHtn
(méthode illustréi de peinture d'un atelier de JVan-fàn J, insiste sur la noble.sse et la
majesté de sa démarche. Nous avons analysé cette méthode dans le N° de Juin 1890 det
Etudes religieuses et littéraires, par des Vhis de la Compagnie de J éaus.
92
CROIX ET SWASTIKA,
Sans doute, c'est une mélhodo défcctucuso et scal)reuse tout
à la fois que celle de ))rocéder uni(|ueiuent j)ar rapprochements
et analogies; l'expérience ])rouve de reste qu'elle a souvent con-
duit aux plus absurdes identilications et interprétations histori-
ques; plus d'une thèse retentissante et erronée s'est échafaudée sur
l'abus de cette manière. Soutiendra-t-on pourtant que la légende
et les faits positifs qui gravitent autour de ce pontife suprême,
ses descendants, leur doctrine, l'organisation de leur secte, n'of-
frent aucun ra|)j)ort avec le christianisme, qu'il n'y a jamais eu
ni emprunt, ni imitation, que ces traces de ressemblances sont
toutes absolument fortuites? Nous souhaitons voir cette secte de
Tclinng Tao-livg mieux étudiée et plus connue; on découvrirait
peut-être comment elle a pu contribuer à conserver et à i)opula-
riser en Chine le souvenir et la pratique du culte de la Croix.
Notons qu'encore actuellement on vend autour de nous des
centaines de statuettes, figurant un autre hércs thaumaturge,
Liu Tonçi-ping g }]g] ^ , avec une sorte de guitare ou d'épée
sur le dos, laquelle revêt habituellement la fornu^ très accentuée
d'une croix. Et pour qui ignore la nature de l'objet qu'a voulu
re; résenter l'artiste, c'est une croix plus qu'autre chose. Maint
chevalier du bon vieux temps, sur le point d'expirer au champ
d'honneur^ embrassait, faute de crucilix, la garde de sa longue
épée.
Quant à Liu Tong-ping, il naquit vers l'an 755 de notre
ère, alors que Horissait l'église chrélienne de Si-n<jiin-fou (1). Sa
fête se célèbre le 1 4" jour de la 4® lune, et un drame tno-se s'ap-
pelle (de songe de Lin Tong-piiup). Instruit dans les arcanes
de l'alchimie, il possédait l'élixir d'immortalité, qu'on a voulu
identifier avec ïopiinn. Exposé à dix sortes de tentations, il les
a toutes surmontées. C'est alors qu'il obtint cette é])ée d'un
pouvoir surnaturel, avec laquelle il tua tous les dragons de l'em-
pire, délivrant le globe terrestre de toutes ses misères, pour
quatre cents ans, dit la légende. Décidément, «nous sommes
venus trop tard, dans un monde trop vieux!»
L'ouvrage de M. Imbault-Huart, auquel nous avons fait plus
haut de longs emprunts, contient aussi certains détails sur un
sujet familier aux écrivains taoïstes, c. à. d. sur la visite de la
Si-\<-ang-mou W ïE # « '♦'^ mère du roi occidental», (résidant
sur les monts K'oen-len g^ ]^ aux abords du Tibet), à Ou-ti,
des Han, ami de la doctrine du Tao, (Raison). Selon d'autres,
Meou-\<-ang g ^ «le roi magnifique», serait allé, la 17*^ année
de son règne, visiter la Si-M'ang-Tiiou elle-même, en Perse, 985
(1) "Au moment de sa naissance, un parfum délicieux se répandit dans la chitm-
bre; une musique céleste se fit entendre et une grue blanche descendit du ciel sur sa
maison". Comme à Bethléhem, comme aux bords du Jourdain ! — Cf. Catalogue du
Musée Guimet, 1883, pp. 05, 100, 142; et Pauthier; Chine moderne. V^ vol. p. 426.
IV. LITUUGIE ET ASCÈTES. ÎKi
ans avant Jésus-Christ. (1). Pauthior [Chnio.. I. p. 94) railh* les
missionnaires catholiques, qui ont signalé, dans ces légendes,
des souvenirs de la visite de la Reine de Saba à Salomon. Tout
lecteur impartial, peu ébranlé par le persiflage de Pauthier,
hostile a priori, se prononcera moins vite contre la vraisrmblance
de cette hypothèse. L'examen de ces analogies nous entraînerait
trop loin. Elles ne semblent pas aussi absurdes aux Lettrés
chinois^ comme le prouve le lait suivant, qui clora l)ien ce
chapitre.
«L'empereur Yong-tcheng lHJE (1723 — 1735), fils de K'ang-hi,
ayant ordonné aux Missionnaires des Provinces de se retirer, voulut
justifier aux yeux de tout l'Empire, une conduite qui paraissait
condamner celle de son père. Pour cela il ordonna aux Ibin-liu, faca-
démiciens impériaux), de réfuter les livres de notre sainte Heligion,
qu'il avait fait demander et qu'il leur envoya. Ces Docteurs les
examinèrent avec soin, pour se mettre en état d'obéir à l'Empereur,
qui avait cela à cœur. L'examen dura six mois, et finit i)ar une
Requête, où ils lui disaient humblement qu'ils ne pouvaient réfuter
les livres des Européens, sans tomber en contradiction avec les
King et sans s'exposer à la risée de tous les lettrés. La chose
finit là, et les Missionnaires portugais ont encore les livres qu'on
leur avait demandés, et qu'on leur rendit sans rien dire. Ce n'est
qu'après la mort de ce Prince que les ^lissionnaires ont su celle
anecdote». (2).
(1) — Ces visites font, parait-il, le sujet des si curieux bas-reliefs de Kut-ifiainihicn
^ W /f>^ au Chan-tong, sculptés en l'an 147 de notre ère dans le temple des ancêtres
d'une famille Ow. -Cf. Journal of tlie Royal Geogvaphical Soc. of London. t. XL, 1870.
Article de Markliam. Item, Douglas, Ancient sculptures in China. — Sur la .Si-uantjmuu,
cf. May ers ; Chinese reader's Mavuah — Voir aussi sapj'à p. 19.
(2) — Article du P. Cibot. S. J. — Mémoires concernant les Chinois— t. IX., p. 380. —
Le P. Cibot, qui relate cette histoire, raccompagne d'intéressantes notes, ( p. 377— ."^87 ),
pour établir ses théories sur la Religion prin)itive des Chinois, laquelle était la rraie. Il
s'arrête à diverses traditions sur le Déluge, la Sainte Vierge et son divin Fils. Cf. M»' île
Harlez, Eeligion ancienne des Chinois. Ou y soutient le monothéisme, des premiers Chinois,
adorant en Chang-ti Jl '^ l'Etre suprême, le vrai Dieu, dont le Ciel, le Tien 7^- plus
tard divinisé à son tour, représentait la Cour, la résidence céleste.
ir PARTIE
LA CROIX
CHAPITRE I.
ASiCliyS \"i}>T]OE- HÎ-TOT.Ivl'ES-
:>frtL-»-
1' ^
Ç- T: — tif) Tm-^. — l^fs «afanÉnns 4p fai Cnix
CHAPITRE I.
ANCIENS VESTIGES HISTORIQUES.
Au début de cette étude, nous avons rappelé deux points,
hors de doute historiquement parlant : le premier, que le symbole
de la croix ne dérive pas du py ; le second, qu'en Occident les
chrétiens du IIP Siècle ont temporairement employé ce même |^,
pour déguiser la croix aux yeux des païens.
A la demande : en Orient, cette croix gammée n'a-t-elle pas
joui d'une fortune analogue ? nous répondrions : il parait très
vraisemblable, après examen, que les deux symboles ont eu l'un
sur l'autre une influence réciproque ; qu'en d'autres termes, le rïf
a parfois frayé la route à la croix, et que parfois aussi, le culte et
le souvenir de la croix ont servi à populariser le py, réduit alors
à n'en être plus que l'équivalent truqué ou la forme avariée.
L'une des plus anciennes mentions du ^ se trouve, croyons-nous,
dans le savant ouvrage qui a pour titre: a Alphabetum Tibetanum^
missionum apostolicarum commodo editum, studio et labore Fr.
Augustini Antonii Georgii, Eremita? Augustiniani. — Romœ 17G2,
Typis S. Congr. de Propaganda Fide. 2 vol in-4**. — A la page 4G0
nous lisons: « Crucis Imago quam Xacaitse (les dévots de Sakya-
mouni,) Tibetani in honore habent, hujus formée est :
(fîg. 148.) At hujusmodi Crucis figura quanto aliéna
est a vera crucifîxione servatoris nostri, juxta Chris-
tianorum Fideni significanda, tanto Ea aptior videtur
ad exprimendam Manichaicam Crucifixionem Jesu pa-
tibilis de omni ligno suspensi.yy II renvoie à la page z',,,. us.
211 pour le sens de ces derniers mots, allusion à
certaines infamies Manichéennes. En elïet, p. 203, il avait donné
la figure d'une croix qu'à une époque de l'année «les Manichéens
bouddhistes du Népal érigent partout.» Ce sont deux bambous en
croix, habillés de feuillage, d'où émergent une tête humaine, avec
deux mains et deux pieds perforés. (1). (fig. 149. page9S). P. 527,
il remarque que ce f^ se voit aussi sirr la poitrine de Sakyamouni
au Japon.
(1) On a tour à tour nié et affirmé le culte rendu ou refusé par le Manichéisme à la
Croix et aux images. Quoi de plus "ondoyant et divers" que l'erreur? Cf. Bergier ;
Dictionnaire de théoloyie ; Manichéisme.
\\\
08
CROIX ET SWASTIKA. II.
.vMVt^^^
Ainsi, pour dos yeux familiarisés avec le py, la croix, ap-
portée par le christia-
nisme, semblait un
symbole moins étran-
ge : par contre, là où
la croix avait trôné, le
ry en vint à se substi-
tuer insensiblement,
par manière de suc-
cédané, ou à recon-
quérir sa place jadis
perdue, quand l'inévi-
table et fatale déca-
dence des fausses re-
ligions, la dégénére-
scence des pratiques
superstitieuses, la cor-
ruption de la foi ortho-
doxe, le progrès du
schisme, de l'hérésie,
des habitudes idolâ-
triques, permirent à
l'erreur de venger ses
anciennes défaites.
A diverses repri-
ses on a exploité ce
passage de du Halde :
« Le fameux Kouan
Yun-tchang %% g -g,
qui vivoit au commen-
cement du IP Siècle,
connoissoit certaine-
ment J.-C, comme en
font foi les monumens
écrits de sa main, et ^^u- 149.
gravez ensuite sur
des pierres. On en a tiré des copies qui sont répandues de tous
cotez, mais qu'il est impossible d'expliquer si l'on n'est pas chré-
tien, parce que Kouan Yun-tchang y parle de la naissance du
Sauveur dans une grotte exposée à tous les vents, de sa Mort, de
sa Résurrection, de son Ascension et des vestiges de ses pieds
sacrez ; mystères qui sont autant d'énigmes pour les Infidèles». (1).
John Kesson relève cette allégation du P. du Halde, traduit
ses paroles et, aussi perplexe que nous, ajoute : «Ces monu-
ments sont-ils connus d'autres personnes que du Halde, il est
'(((;
(1) Du Halde; Descr. de la Chine. T. III. p. 66.
I. ANCIENS VESTIGES HISTOHIQUES. 99
diiïicile de le dire, et son autorité en quelcjnes matirres est sujet-
te à caution». (1). Du Halde a dû pourtant avoir quelque sérieux
document en vue, pour parler avec cette assurance.
Les témoignages de source chinoise sont des plus fornjels
au sujet du célèbre et vertueux Kouo Tse-y 5|) -î* fil , grand
ministre de l'Empire sous la XIII" dynastie, que l'on croit avoir été
chrétien, et qui aida successivement quatre empereurs des T'arig
^ h chasser les Tartares de la Chine propre. Mo' de Visdelou lui
a consacré une assez longue notice et dit qu'il mourut en 781,
à 84 ans : «On fît ses funérailles avec une pompe presque impé-
riale, et son tombeau fut placé parmi les tombeaux- des Empe-
reurs. Enfin, ce qui est le comble des honneurs, il fut associé
aux sacrifices impériaux». (2). Sa mémoire est restée fort popu-
laire en Chine. En passant un jour dans les rues de Nankin,
je considérais les peintures de la boutique d'un peintre indigène;
l'artiste, un vieux à barbiche blanche, me signala une grande
image en couleurs de Kouo Tse-y, l'une de ses dernières œuvres :
«C'est un mandarin qui était de votre religion!» me dit-il. Je fis
pour 300 sapèques l'acquisition de l'immense aquarelle.
Les Mémoires concernant les Chinois ont inséré sa biographie
dans leur série intitulée «Portraits des célèbres Chinois». (3). Il
est né au Chan-si et, simple bachelier militaire, devint par la
suite Généralissime des troupes, puis premier ministre de l'Em-
pereur Tai-tsong f^ ^. C'est à l'an 754 que l'on reporte sa
1«"^ élévation. Cette notice est remplie de ses brillants faits
d'armes, mais surtout de plusieurs traits extraordinaires de
patience, de modération, de magnanimité, de pardon des injures,
de dévouement à la dynastie des T'ang, qu'il défendit si bien
contre les rebelles. C'était vraiment le bras droit de l'Empereur
sous trois règnes successifs. D'après les Mémoires, il serait
mort en 783, non en 781, dans sa 85" année. «Je pourrais ajouter
pour la gloire de cet illustre Chinois, dit l'auteur, qu'il est
presque certain qu'il a connu et honoré le vrai Dieu; puisqu'il
a contribué de son crédit et de ses richesses à élever des Temples
en son honneur, qu'il protégea ceux de ses ministres qui étaient
venus des pays lointains pour l'annoncer et établir son culte, et
qu'il se servait même dans les armées des conseils de l'un des
principaux d'entre eux, ainsi qu'on le lit dans le monument de
Si-ngan-fou, L'empereur, y est-il dit, ordonna au Prêtre Y-sée
if â|f, d'aller à Chouo-fang ^ :j^, (au Nord-Est du Chan-si,
(1) John Kesson ; The cross and the dragon, p. 9.
(2) Supplément à la Bibliothèque orientale d'Herbelot... p. 182. — Cf. tlu Halde;
op. cit. T. I. p. 403. Le P. de Mailla, (vol. VI, p. 248 à 320) rapporte ses expéditions
militaires.
(3) Tome V; p. 405 à 416.
100 CROIX ET SWASTIKA. II.
Ihéàlre do la guerre), pour l'aider de ses conseils». (1).
Quand il mourut, l'Empereur fit porter son deuil pendant
trois ans dans tout l'Empire. Grosier, dans une note sur l'Ins-
cription de Si-ugnn-fou, qui mentionne Kouo Tse-y avec éloges,
remarque qu'il mourut au temps de l'érection de ce monument,
environ 150 ans après l'arrivée d'Olopen en 635; puis il ajoute:
«on se tromperait grandement si l'on concluait de là que le chris-
tianisme n'avait point été introduit dans cet empire antérieurement
à l'époque de 635. Les bonzes chinois sont venus des Indes et
autres pays situés à l'Occident de la Chine, et les chrétiens, qui
sont venus ensuite, ont été confondus a^ec eux. On voit par ce
monument que ces derniers ne se distinguent eux mêmes que par
le pays de leur origine : les bonzes de Ta~t'sin. (2) Je fais cette
remarque pour faire pressentir qu'il peut être question des chré-
tiens, aussi bien que des bonzes idolâtres, dans plusieurs endroits
de l'histoire de la Chine, où il semble qu'on parle uniquement de
ces derniers. S'il se présente quelque occasion de revenir sur
cette matière, je pourrai m'étendre davantage...» (3) Le Colonel
H. Yule raille à tort cette manière de voir, (dans son Cathay^
p. XCI.) partagée aussi par De Guignes.
Ces considérations nous amènent à quelques faits où le sym-
bole de la croix est particulièrement en jeu.
Que S. Barthélemi et spécialement S. Thomas ait implanté la
foi aux Indes, c'est un point acquis à l'histoire, (Yule le reconnait),
et qu'on ne saurait plus contester. Ce dernier Apôtre a-t-il réelle-
ment évangélisé la Chine, comme semble le dire le célèbre texte
du Bréviaire Chaldéen, (4) c'est une hypothèse acceptable, fort
(1) Pauthier, (Inscription syro- chinoise de Si-n(/an-fou. p. 65^, réserve une note érudi-
te à K^ouo Tse-y, qu'il fait mourir en 781. Il ajoute qu'on peut voir son portrait "grossière-
ment sculpté sur le grand panneau d'une armoire en bois doré qui se trouve au Musée
chinois du Louvre. Il est entouré de nombreux serviteurs et d'une foule de femmes et
d'enfants qui viennent implorer ses bienfaits. Confucius avec ses discii)les est représenté
sur un panneau latéral." — A. Wylie relève aussi le rôle glorieux que l'Inscription de Si-
ngan-fou attribue à Kouo Tse-y. — Journ. of the Americ. Orient. Soc. 1854-55, V vol., p. 306.
(2) Sur cette région du Ta-fsin, yC ^ 1^ cf. Hirth; China and Roman Orient,
1885. Tous n'acceptent pas les conclusions de ce travail si érudit : "...V\'ith a considérable
amount of learning and ingenuity which deserved better subject and success, he has
attempted the impossible task of making many names fit countries and towns of Anterior
Asia. — I find in my own notes that the name Ta-fsin refers to five différent countries;
An-sih to two; Tiao-tchi to three,... and so forth." Terrien de la Couperie, — The Baby^
lonian and Oriental Record : vol. III. p. 153.
(3) P. de Moyriac de Mailla. Histoire générale de la Chine, d'après le T'ong-kien-
kang-mou, (publiée par Grosier). Tome VI. p. 319.
(4) Voici la partie de ce texte, rédigé en forme de litanie, qui regarde la Chine :
"Per divum Thomam evanuit error Idololatrise ab Indis;
,, „ Sinae et JEthiopes conversi sunt ad veritatem ;
,, ,, Regnum Cœlorum volavit et ascendit ad Sinas".
Cf. Kircher; China illustrata, p. 57 et son Frodromus Coptus, de 1636, p. 107 et 108.
I. ANCIENS VESTIGKS HISTOIIIQUES. 101
plausible, mais qui restera longtemj)S encore, nous le craignons,
une hypothèse. On peut admettre pourtant comme sullisamment
prouvé, qu'au moins les disciples ou convertis de S. Thomas ont
transmis le précieux trésor de la «bonne nouvelle», aux habitants
des versants et gorges Sud-Ouest du Pamir, si toutefois celte
triomphante annonce, en même temps qu'elle franchissait la haute
barrière montagneuse du Tibet et de l'Indoustan, n'avait passé
aussi, et peut-être simultanément, de la Syrie en Perse, en
Transoxiane, en Bactriane et de là en Chine par une des routes
géographiques, connues sous le nom de T-ien-chan-aan-lou ^ Qj
^' 1?§ et T'ie7i'Chan-pé-l(m % |J[j :It g^ , les «chemins au Sud
ou au Nord'des monts T'ieiD). On ignorera longlem])s encore les
particularités des événements qui se sont déroulés autour de ce
pôle répulsif du monde ethnographique !
En 222 de notre ère arrive à Nankin un Romain nommé
Tsin-lun, auprès de Suen-k'iuen ^^, |2 , qui sept ans plus tard
devait régner sous le nom de Ta-ti ^^^ ^, comme Empereur de
Ou ^; il venait de la part d'Alexandre Sévère ou dlléliogabale.
Il y rencontre une nombreuse colonie bouddhiste, beaucoup de
bonzes partis, à la fin des Hnn, (207 ans apr. J.-C.) des bords
du Gange, du Pendjab et du royaume bactrien, avec un assez
bon nombre d^xcellents traducteurs^ fort instruits, empruntés à
la Perse et aux contrées voisines. (1). Il est diflicile qu'il ne se
soit pas trouvé parmi eux des Lettrés, ayant connaissance de la
religion chrétienne, s'ils ne l'a^'aient pas eux-mêmes embrassée.
Sous Ho-ti ^\l ^ (^9 à 106 apr. J.-C.) plusieurs ambassades
étaient déjà venues par terre. Vers 285, on en signala une arrivée
par mer, et députée par Dioclétien ou son prédécesseur.
L'abbé Hue explique pertinemment, par les Nestoriens, l'ori-
gine et la survivance des pratiques catholico-bouddhiques au
Tibet, pratiques, observances et organisation imposées par les
conquérants Mongols, témoins des offices nestoriens ou catholi-
ques, célébrés à leur cour. (2).
M. Dabry fournit une autre explication, plausible aussi,
croyons-nous, dans les lignes suivantes : «Le manichéisme n'a
pas fait beaucoup de prosélytes en Chine; il n'en a pas été de
même au Thibet. Ainsi, il paraît constant que Tsonfj-kha-b:i, ^
P§ £^ le fondateur du lamaïsme moderne, était, à l'origine, un
(1) Cf. Edkins; Journal de la Soc. asiatique de Chnttp-hai; année 1883. — "Wlmt
did tlie ancient Chinese know of the Greeks and Romans." p. 10. It.Mn Psdéologue; L\irt
chinois, p. 221. Wells Williams, [The Middle Kingdom — 2" Vol. p. 290, 4<^ édition. New-
York 1871), pense qu© les deux moines, probablement Nestoriens, qui apportèrent à Con-
Btantinople, en 552, des œufs de vers-â-soie, n'étaient ni les premiers, ni les seuls qui aient
alors évangélisé la Chine, oîi ils avaient résidé.
(2) Le Christianisme en Chine; T. II. p. 18.
102 CROIX ET SWASTIKA. II.
prêtre manichéen, né dans une ville Tangoufh. (l) La religion,
dont le Dalaïlanui est le pontife, ne semble être qu'un mélange
de Samanéisme, et de Manichéisme.» (2).
Eitel expose comment le Bouddhisme, panaché de Sivaïsme
et de Brahmanisme, pénétra au Tibet, du Kaliristan et du Cache-
mire; il y rencontra le Chamanisme et les superstitions indigènes;
il se fondit si bien avec ces deux éléments, qu'une réaction se
produisit, appelant une réforme, laquelle finit par réussir. «Mais
alors les missionnaires nestoriens avaient atteint l'Asie Centrale,
et quelques uns des réformateurs ])ouddhistes eurent connaissance
de la vie du Christ et du cérémonial de l'Eglise Catholique».
«Obéissant aux instincts éclectiques du Bouddhisme, ils em-
pruntèrent au Christianisme l)eaucoup d'idées, de traditions et de
cérémonies, et quand ce parti vint à dominer au Tibet, ils amal-
gamèrent, en organisant l'église tibétaine, autant d'idées chré-
tiennes qu'en comportait l'orthodoxie bouddhique».
« Par là s'expliquent les coïncidences des traditions concer-
nant la vie de Bouddha avec les récits évangéliques. Il ne faut
donc pas s'étonner en apprenant que l'église bouddhiste du Thibet
a son pape, ses cardinaux, ses évoques, ses prêtres et ses reli-
gieuses; qu'elle admet le baptême des enfants, la confirmation,
la messe pour les morts, les rosaires, les chapelets, les cierges,
l'eau bénite, les processions, les fêtes des saints, les jeûnes et
abstinences, etc.. Beaucoup de ces traditions et cérémonies chré-
tiennes envahirent la secte bouddhique en Chine ainsi que sa lit-
térature, mais toujours dans des proportions moindres qu'au
Tibet. De ce pays, le Bouddhisme se répandit en Mongolie et en
Mandchourie, où il atteignit une prospérité extraordinaire». (3).
Avec une complaisance marquée et une insistance provo-
cante, M. E. Reclus [Asie Orient.^ pp. 79 et seq.) relate plusieurs
de ces communes ressemblances. Nous l'avouons, «cette extrême
analogie des pratiques du bouddhisme et du catholicisme » est
indéniable : l'histoire l'explique d'abondance et notre foi ne s'en
trouble point; mais les hypothèses émises par le géographe pour
en rendre compte augmenteront peu son crédit en ces matières.
«La plupart de nos missionnaires», dit-il, (il faudrait quelques
uns), «ont vu dans cette presque identité du culte extérieur»,
(presque n'est pas de trop), «un artifice du démon essayant de
singer le dieu des chrétiens». Cette raison n'est pas sotte, bien
(1) D'après Mayers, Tfiovglhaba serait né à Si-ning W ^, en 1417; Emile de Schla-
gintweit (te Bouddhisme au Tibet) dit en 1355.
(2) Le Catholicisme au VIII^ Siècle — p. 21.
(3) Three lectures on Buddhism^ by Ern. Eitel, of the London missionary society;
second édition. London, 1873; p. 32. —Voir aussi : Chincse Recorder, 1874, p. 8. ''For
and açminst Momiolian Buddhism". Le VI« paragraphe porte ce titre : "Many of the
teachings of Buddhism resemble those of our own Christianity".
I. ANCIENS VESTIGES HISTOIlIQUES. 103
que pou adéquate; on tout cas la correction typoirraphique exiire
ici une majuscule pour le mot Dieu; le démon lui-mômo, qui sait
à quoi s'en tenir, n'en disconviendrait j)as. M. Uoclus poursuit :
«D'autres ont essayé de prouver que les ])rôtres bouddhistes,
a])rès avoir abandonné leur antique cérémonial, se sont tout sim-
plement emparés du rituel des chrétiens avec losque's ils se sont
trouvés en rapport dans l'Hindoustan ». La critique la plus pré-
venue applaudit au succès de ceux qui sont parvenus à prouver
ces emprunts réels. « On sait maintenant quelle large part ces
deux religions, relativement modernes, ont eue dans l'héritage
des anciens cultes de l'Asie, et comment, de siècle en siècle, les
mêmes cérémonies se sont continuées en l'honneur des mêmes
divinités». Le mot final vise à blesser; avec intention, ce pathos
nuageux ne voile qu'à demi la pensée secrète de l'écrivain. Pré-
tend-il dire que les deux religions, la vraie et la fausse, ont droit
au même respect, ou plutôt, car c'est tout un, au même mépris?
Quant à affirmer que le bouddhisme «conserve de siècle en siècle
les mêmes divinités», on ne le peut sans ignorer ou violenter
l'histoire. Autant la doctrine catholique est précise, fixe, immua-
ble, en droit et en fait, autant la croyance bouddhique est vague,
changeante, insaisissable et sait s'accommoder aux passions, aux
caprices et aux rêveries do ses adeptes : là est le principal secret
de son expansion. Au Tibet, où l'on ignore jusqu'au nom même
du Bouddha Sakyamouni, l'imagerie lamaïque n'est que porno-
graphie. (1).
Le reste de la citation n'est ni plus logique ni mieux établi :
«Il n'en est pas moins étonnant que, par l'effet d'une évolution
parallèle en des milieux si différents, l'Occident et le centre de
l'Asie, les formes extérieures du bouddhisme et du catholicisme
aient maintenu leur ressemblance non seulement dans les grands
traits, mais aussi dans les détails». La surprise est feinte et mal
fondée; il n'existe aucune parité, soit historique, soit dogmati-
que, dans cette prétendue évolution, d'ailleurs si diverse. Puis,
de fait, les détails de cette ressemblance, exagérée pour les
besoins de la thèse, se compteraient sur les doigts de la main;
témoin cent fois des pratiques rituelles des bonzes, je l'ai constaté
à loisir. Enfin, même on forçant le chiffre de ces analogies super-
ficielles, les phases de l'évolution lamaïque sont choses bien
modernes, rapprochées du Christianisme, et dès lors le parallélis-
me n'est guère rigoureux. Il ne se vérifie, du reste, (lue pendant
une courte période do temps.
Arrêtons ici ces réflexions ; le sens des conclusions perfides,
(1) Cf. supi'à, p. 89. — Les voyageurs modernes s'accordent avec les missionnaires
du siècle dernier pour relever l'extrême inconvenance de plusieurs représentations ultra-
réalistes de quelques pagodes lamaïques de Pékin. Le bouddhisme chinois, génémlement
plus réservé, ne s'est pas souillé de cette tare. Cf. de Magalhàens, Nout: rchtt. p. 35L
10 i CROIX ET SWASTIKA. II.
insinuées en stylo papelard jiar Tauteur, qui n'ose les formuler,
déborde sulîisammenl. — Le catholicisme et le bouddhisme sont
deux Tormes analogues de superstitions équivalentes! (1).
Impartial et mieux renseigné, M. E. Heclus avouerait que la
philologie comparée, les études ethnographiques et les données
de l'histoire contredisent sa monstrueuse théorie.
En somme, elle manque de base scientifique. Laissant donc
des aperçus dont la partie conjecturale est fatalement aléatoire,
la critique doit procéder sur le terrain moins mouvant de faits
positifs, mieux établis. De même que la foi se transmettait, plus
ou moins pure, aux Indes, par ces «chrétiens de S. Thomas», ain-
si les «Nestoriens » conservaient en Chine le dépôt presque in-
tact, altéré pourtant, des vérités principales et des pratiques
essentielles du Christianisme. Les anciens missionnaires ont
cru généralement à l'apostolat indirect de S. Thomas en ce der-
nier pays. En 1GG2. pour répondre au trop fameux pamphlet de
Yang Koang-sien, 5|^ 7^ ^t les P. lUiglio et de Magalhâens com-
posèrent l'apologie intitulée : «Origine de la loi de Dieu et sa
promulgation.» On y expose, au témoignage du P. Adrien Gres-
lon (2) que «S. Thom^as avait envoyé de ses disciples à la Chine,
et qu'ils y avaient converty grand nombre de personnes, qu'en
plusieurs lieux ils avoient arboré l'estendard de la sainte croix;
que ceux qui avoient receu la foy, prenant la croix pour devise,
la mettant sur leurs portes, et faisant souvent sur eux-mêmes
(1) D.ins ses Trois lectures sur le Bouddhisme, le D' Eitel remarque qu'à part ''le
Crucifiement, presque tous les^incidents caractéristiques de la vie du Christ, se retrouvent
dans les traditions bouddhiqvies sur l'existence de Gautama Sakyamouni". D'après les
dernières recherches archéologiques, ce Bouddha serait mort en 275 avant Jésus-Christ,
{Handbook..., 2* édit., p. 130.), lequel, a-t-on insinué, pourrait avoir passé aux Indes
entre la 12^ et la 30® année de sa vie jiour y copier le bouddhisme ! Mais, ajoute Eitel,
"les moindres ressemblances entre les deux vies sont comparativement d'origine moder-
ne..., et les plus anciens classiques bouddhistes, plus l'écents que les manuscrits de l'Evan-
gile, n'en contiennent aucune". Toutes remontent au plus au 5® ou 6* siècle. Le vrai
Canon fut dressé et fixé entre les années 412 et 432 de notre ère, dans le bouddhisme de
Ceylan, qui le transmit aux autres branches du Sud. (p. 17). Le bouddhisme du Nord,
implanté en Chine, prétend remonter plus haut et tenir son Canon d'un concile du Cache-
mire au temps de N.- S. ; mais ces deux canons coïncident, bien qu'on ait élargi celui du
Nord. Eitel affirme encore (p. 24), que ce n'est qu'en 1410 que les Chinois se procurèrent
une édition complète du Canon bouddhique, et l'édition moderne, connue sous le nom de
collection du Nord, fut complétée entre 1573 et 1619 de notre ère. Il n'a donc pas été clos
au 4* concile général, sous le roi Khanishka, mort 45 ans après le Christ. De Chine, le
bouddhisme atteignit la Corée en 272, le Tibet en 407 et le Japon en 552.
(2) Histoire de la Chine sous lu domination tartare. Par le P. Adrien Greslon,
Paris,- 1671. — p. 84. — Le haineux pamphlet de Yang Koang-sien avait pour titre
Pouté-i y]> 1^ ti. Le Père Louis Buglio, S. J. y répondit par le Pou-té-i-pien /y* 1^ \^
59t» plusieurs fuis réédité à llmprimerie Catholique de Zi-ka-wex.
I. ANCIENS VESTIGES HISTOIUQLES. 10.*.
ce signe sacré, la Loy do Jésus-Christ avoit oslé appfllrc (i.n.mi
long'temj)s dans ce Hoyaunn; la secte de la Croix, (^iie les Chi-
nois mcsme ne l'ignoroient i)as, puisiiinr leurs livies en raisoiont
mention, et que la tradition conlirnioit que dans les Provinces de
Chansy et Chensy, il y avoit anciennement des hourirades entières
qui prolessoient cette Loy de la Croix. »
Selon l'explication fort vraisemblable du P. Kircher, ces res-
tes de culte rendu à la croix s'étaient conservés chez les descen-
dants des chrétiens, (nestoriens), dégénérés, (jui s'étaient soumis
aux Tartares, (dynastie des Yuen yf^), au moment de la conquête,
et avaient apostasie en plus ou moins grand nombre : « Ceux qui
persévérèrent, dit-il, dissimulant leur croyance, ne gardèrent que
quelques cérémonies extérieures. Et ce sont là ces chrétiens que
les chinois ont en vue quand ils parlent d'adoraleui'fi de la. croix
en Chine. » (1).
Peut-être serait-il opportun d<» résumer ici un intéressant
chapitre du P. Trigault, qui, dans son Expëdition chrétienne en
Chine ^ n'a guère fait que mettre en ordre et compléter les com-
mentaires manuscrits du P. Ilicci. Il raconte d'abord comment un
juif de K'ai-fong-fou ^ ^-.j- j{f vient visiter le P. Hicci, espérant
rencontrer en lui un coreligionnaire. Dans l'oratoire du Père, il
aperçoit un tableau de la S. Vierge portant Jésus, adoré à genoux
par S. Jean-Baptiste, et les prend respectivement pour Rébecca, Ja-
cob et Esaii. Même méprise au sujet des peintures rejirésentant
les quatre Evangélistes. Enfin, l'on s'explique. Le juif reconnaît
le texte biblique dans une belle Bible hébraïque de chez Plantin,
mais avoue ne pas savoir lire ces caractères hébreux. Il apprend
aux missionnaires que ses compatriotes de K'ai-fong-fou pos-
sèdent le Pentateuque, et que les juifs sont encore plus nombreux
à Hang-tcheou, j^ »]\\ la capitale du Tchékiang. Tant que Ricci
interrogea ce juif sur la Religion chrétienne, il ne put obtenir
aucun renseignement, mais dès qu'il parla de la croix, il fut
compris. «En Chine, dit le P. Trigault, on ne connaît ni le nom
ni l'usai^e de la croix. Aussi les missionnaires iésuites dûrent-ils
emprunter le caractère du chiffre 10, qui représente parfaitement
une croix >^. (2). C'est peut-être par une secrète providence qu'ils
donnèrent de nos jours à la croix le nom que les anciens Chinois,
contraints par la même pénurie d'expression, lui avaient déjà
donné. Comme eux, ils l'avaient nommée C/ie-/:e, « le caractère
10». Ainsi avaient fait nos Saintes Lettres en l'appellant la lettre
T (le tau hébraïque), mais en emi)runtant un signe qui figure la
(1) Yang Koang-sieu avait reproché aux Chrétiens, ses compatriotes, d'avoir repris
cet usage, que nous trouvons souvent mentionné, alors et plus tard, — Cf. Greslon, op.
cit. p. 41.
(2) Le caractère chinois s'écrit +; la croi.x: de Malte du texte de Tngault est due
probablement au graveur européen.
14
106 CROIX ET SWASTIKA. II.
la croix moins ]iarfai(omont qiio \c signe chinois. Donc, quand
on on vint à parler de la croix en se servant de celte ap])ellation,
(le caractère du chitîre 10), «cest Israélite raconta qu'en la métro-
politaine Ci\i'fun-fa (1) sa patrie, et en un autre port très fameux
nommé Lincino^ de la Province Scinntuw, ( IJn-t'shiçi-tchPoa f^
^ )]] au Chan-tono \\\ '^) et en la Province de Sciiin (Chansi
lll W )■' ^1 y vivait quelques estrangers, desquels les prédécesseurs
étaient venus des Royaumes voisins, et qu'ils estoicnt adorateurs
de la croix, et avoicnt accoustumé d'en signer leur boire et
manger avec le doigt, mais que ni luy ni ceux-là ne scavoient
pourquoi ils faisoient ceste cérémonie. Le tesmoignage de cest
Israélite s'accordoit à ce que les Pères avoïcnt ja entendus de
diverses personnes touchant ceste coustume de faire le signe de
la croix en divers lieux. Voire mesme qu'on signoit les petits
en fans du mesme charactère de ce signe salutaire au front avec
de l'encre, en divers lieux, pour les préserver des malheurs qui
arrivent ordinairement aux enfans. Ce que Jérosme Russellusi dit
en ses commentaires sur la Cosmographie de Ptolémée, parlant
des Chinois, s'accorde aussi avec ceci». — Trigault expose en-
suite le fait de la découverte, chez un antiquaire, d'une cloche
de bronze, marquée d'une croix et d'une inscription grecque;
nous y reviendrons plus tard. 11 poursuit : «Ce mesme Israélite
adjoustoit que ces mesmes adorateurs de la croix prenaient une
partie de la doctrine, qu'ils récitoient, au lieu de prières de leurs
livres, et qu'elle estoit commune à tous les deux; peut estre il
vouloit dire les Psaumes de David. Ils disoient qu'il y en avoit
eu principalement plusieurs d'iceux ez Provinces Septentrionales,
et si florissans en lettres et en armes, que les Chinois, soupçon-
neux de nature, avoient crainte qu'ils n'attentassent quelque nou-
veauté.» Aussi les avait-on persécutés, a Et pour crainte de la
(1) Trois ans i>lus tard, Ricci envoya un frère chinois h K^ai-fong-fou, pour se mettre
en rapport avec les adorateurs du vrai Dieu, qu'il y avait découverts. Cette colonie chré-
tienne ayant été persécutée quelque temps auparavant par le Pouvoir officiel, beaucoup
de ses membres apostasièrent ou se cachèrent. Le frère député par le P. Ricci eut donc peu
de succès dans sa mission : sa qualité de chinois, sur laquelle on avait fondé trop d'espoir,
le fit regarder comme un espion des mandarins. — Trois autres juifs vinrent trouver Ricci
à Pékin et furent instruits des vérités chrétiennes. Sur l'issue relativement infructueuse
de la tentative de Ricci, je trouve les lignes suivantes : "Le frère chinois qu'il avait envoyé
fit tout ce qu'il put pour bien remplir sa commission et revint à Pé-king avec de fort
amples mémoires. Les persécutions qu'on excita contre notre sainte religion et la grande
révolution qui a mis les Tartares sur le Trône, livrèrent plusieurs fois notre église au pillage.
Les mémoires sur les juifs ont jîéri dans ces malheureuses catastrophes, et, à moins qu'on
en ait envoyé alors une copie en Europe, ce que nous ignorons, ils sont perdus pour jamais."
Cf. Etudes reliyieuses et littéraires^ Nov. 1877. p. 751. Le P. Sommervogel y a inséré, sous
le titre : "Les juifs en Chine," un mémoire très impoitant, et jusque là inédit, du P.
Martial Cibot, mort à Pékin en 1780.
I
I. ANCIENS VESTir.ES HISTORIQUES. 107
mort, les uns se firent Sarazins. les autres Juifs, plusieurs ado-
rent les idoles. Leurs temples ont esté chani^ez en ti-mples d'ido-
lâtres. Et nommoit h^ temple de la croix entre hîs siens, du nom
qu'on l'a appelé depuis qu'il fut au service des idoles». (1).
Trigault ajoute ({u'on a))pelle (mi Chine Ilopi-iiopi 0 ^ les
Mahométans, les Juifs et les Adorateurs de la Croix, quoirjue on
distingue chacune de ces religions. On donne aussi k ces « pro-
fesseurs de croix» divers noms qui font croire qu'ils sont venus
de Perse et d'Arménie à la suite des grandes invasions militaires.
L'auteur poursuit en détaillant les textes et les traditions (jui lui
semblent prouver, au point que «les plus opiniastres mesmes n'en
sçauroient douter», l'Apostolat de S. Thomas et de ses succes-
seurs en Chine. Ces documents sont à-peu-prc's ceux de la China
illustrata de Kircher.
Du reste, obéissant, comme i)lusieurs missionnaires, aux
mêmes préoccupations, le P. Trigault avait déjà mandé de Goa
(2't Dec. 1607), «on nous écrit que du côté du So})tentrion, bien
avant, il se trouve une espèce de chrétiens, qui ont des croix et
autres choses semblables aux catholiques». (2). Sous le titre :
Juifs et chrétiens en Chine-», la China Revie\<' (1884-85. p. 301),
rappelle qu'au début du XVIIP siècle John Bell d'Antermony
trouva quelques Juifs et quelques Mahométans à Pékin en 1720,
qu'il supposa être entrés en Chine vers il 00 avec les Tartares
occidentaux : «Il existe une secte très peu nombreuse d'adora-
teurs de la croix, cro.s.s-wors/j/pper.s. Ils rendent un culte à la
S*^e Croix, mais ils ont perdu toute autre marque de christianis-
me; ce qui indique probablement que l'Evangile a été prêché en
ce pays avant l'arrivée des missionnaires jé'suites».
D'après le sinologue André Millier, s'appuyant sur l'autorité
des historiens du Céleste Empire, c'est en l'an 05 de notre ère
que le philosophe indien Xa-can (Sakya?) serait entré en Chine et
y aurait prêché, entre autres doctrines, celle de trois dieux en un.
Il partage l'opinion de ceux qui pensent que le christianisme fut
alors introduit et que ses enseignements furent dans la suite in-
terpolés et conséquemment corrompus par les Chinois. Cette secte
s'appelait Xe-chiao (Che~kiao "f* fi) et aussi Fo-kiao ^ ^. « W,
{Che -f-, en romanisation française), dit Mi'iller, indique la Croix;
Fo ^ est le Jupiter latin, et Kiao |jc signifie doctrine. D'où Xa-
ca, ou Sàkya, ou Sé-kiao, veut dire la doctrine de la Croix. Les
bonzes ou prêtres de Fo, (Bouddha) s'appelaient aussi Che-hiao:
d'autre part Fo est appelé aussi Fo-hhan, ([ui corres[)ond au nom
(1) Trigault, de Ckristianâ Expeditione..., caput imdecinnim : De Samcenis ac
Juilîeis ac fidei demùm christianai aiuid Sinas vestigiis". — Nous empnintous souvi-nt la
naïve et fidèle traduction de de Riquebourg-Trigault. — (Cf. pour ce passage, T. I. p. IIKS ).
(2) Dehaisnes, Vie du P. Trigatd!, p. 241).
108 CHOIX KT SWASTIKA. II.
indien Sa-hnm)y. (1). Nous no soutiendrions jias sans réserves
cette ingénieuse théorie; elle ligure ici à litre doeumentaire.
Le P. Le Comte observe (jue « nous ne sçavons pas tout ce
qui s'est passé dans ce nouveau monde dei)uis la mort de Jésus-
Christ... On ne doute ]ioint ({ue S. Thomas n'ait ])r(^sché la Foy
dans les Indes, et il est certain (|u'(mi ce t(Miips-l;i les Indiens
connoissoient parfaitement la Chine, à qui ils ))ayoient presque
tous quelque tribut». Comme civilisation, dit-il, la Chine occupait
alors le rang de Rome en OccidcMit. « Ainsi peut-estre que
8. Thomas s'y sera transporté luy-m(^sme, ou du moins qu'il y
aura envoyé quelques uns de ses disciples». [2).
Le P. du Jarric intitule un chapitre de son ouvrage : «De
la Mémoire qu'il y a ez Indes de l'Apostrc S. Thomas et de ses
gestes : comme les Portugais ont trouvé ses reliques à Méliapor. ..
etc.». (3). Les principaux témoignages qu'il énumère se résument
en ceux-ci : Il existe de nombreuses églises que la tradition dit
avoir été fondées i)ar suint Thomas, lecjuel aurait personnelle-
ment instruit les ancêtres de ces «chrétiens de S. Thomas».
Ces derniers fêtent encore le dimanche dans l'Octave de prujues,
jour où l'Apôtre aurait mis sa main dans les plaies de N. S.
(Joann. C. XXV. 27), Beaucoup d'inscriptions sur métal men-
tionnent les miracles du Saint et les donations, faites par les
souverains du pays, aux églises bâties par lui ou en son honneur.
Des chants indigènes confirment la tradition sur ce point. De
Méliapore. il aurait été évangéliser la Chine : «D'autant que les
Chinois en ce temps-là estoyent les maistres de la marine, et
avoient en main tout le traific et commerce de l'Inde, comme
l'ont maintenant les l^ortugais : de façon qu'ils voyageoient sou-
vent en ceste contrée». De là, S. Thomas seroit revenu à la
Côte de Coromandel, où il fut martyrisé par les Brahmes, près
(1) John Kessoii, the Cross and the Dragon. London, 18-54. — p. 8. — Le P. Kircher,
on plutôt le P. Boym, (lit de son côté: "Imo ipse venerabilis P. Mathœus Riccius cùm
priniùm in Sinas penetravit, Xé-/'6V(-/i/ao ( |* "ï* W^ Che-tse-kiao, en figuration française),
nomen crucis doctrinœ reperit, quo nimirùm Ohristiani antiquitùs Crucis doctrinse
discipuli apud 8inas vocarentur". China monumentis illastrata, p. 9. — Dabry suggère
(page 27 op. cit.) qu'on aj^pliquait peut-être au Nestorianisme cette dénomination de
Che-tse-kiao, "religion de la Croix", que suivaient les Chaziuzariens, (chasus en ai-ménien
veut dire CTO «ic), ou staurolâtres, (adorateurs de la croix, ZjIAiI \J2Li)^ qui étaient
des nestoi'iens arméniens, n'adorant de toutes les images que la ci-oix". J'ignore si chasus
est un mot arménien et s'il signifie croix, mais j'estime que, sous sa forme quasi latine,
il ressemble étonnamment à l'expression chinoise che-tze, "la croix", ou le caractère dix.
(2) Nouveaux Mémoires sur Vétat présent de la Chine, par le P. L. Le Comte, mathé-
maticien du Roy, — 3« édition, Amsterdam 1698 — p. 97. — Cf. Hirth ; China and Roman
Orient.
(3) Du Jarric S. J. Histoire des choses plus mémorables... chap. XVII., p. 497.
I. ANCIENS VESTKiES HISTOIUQTJES. 109
de l'ancienne ville de M('lia])ore. (1).
Notre cadre ne comporte pas la discussion de ces divers
témoignages ou traditions, qu'il nous suiïit de rapporter.
Le P. Sémédo nous a laissé quelques remanjucs fort sensées,
à propos du Monument de S i -ru i an- fou; nous les introduisons ici
par anticipation, et pour les vues judicieuses qu'(dles renlerment :
«Il paraît donc évidemment que la Religion chrétienne est entrée
en la Chine dès l'an 631... Il ne faut pas néantmoins présumer
de là qu'elle n'y ait point esté plantée par la i)rédication des
Apostres,... mais plùtost qu'ayant esté une lois pul)liée pour tous
ces pays, elle se perdit, et puis elle fut restahlie par de nouveaux
soins. Le mesme est arrivé aux Indes, où l'Apostre S. Thomas
avoit porté le flambeau de la foy, qui, s'estant esteinl, fut ral-
lumé environ l'an 800, dans la ville de Mogodouen, ou Patana,
(Patna?) par un Chrestien Arménien nommé Thomas Chana-
néen, (2) lequel ayant renouvelle l'ancienne Religion répara les
églises basties par le S Apostre, et dressa des autels : ce qui a
donné sujet de croire, sur la conformité des noms, que tous les
bastimens, qu'on y void, sont des ouvrages du premier S. Thomas.
Le mesme peut estre arrivé dans la Chine; et qu'après avoir
receu la loy de l'Evangile dès aussitôt qu'elle commença d'estre
annoncée au monde, elle en perdit tout-à-lait la mémoire jus(|ues
à la seconde fois, qui est celle dont parle l'Inscription... Le
temps, auquel se perdit la mémoire des prédications du S. Apos-
tre, n'est pas beaucoup inégal et différent pour le regard des
(1) Mailapur ou Maihipoura, fnibourg de Mudnis. — Cf. Du Jurric. Oy>. cit. 4iiS. —
Le Père raconte aussi qu'en 1517, "certain Arménien de nation Coje Escandei," — faut-il
ridentifier avec Escandel? — con<luisit les Portugais sur leS ruines <le cette ancienne ville
de Méliapore, rebâtie en 1504 sous le nom de S. Thomé, où ils rencontrèrent un vieillard
entretenant, à l'exemple de son père, de son grand-père et de ses aïeux, une lampe allu-
mée sur le tombeau du saint martyr. Ils firent un rapport au vice-roi à Goa, et den Je:in
III de Portugal, averti, ordonna, en 1522, d'y faire des fouilles. Puis viennent des détails
très circonstanciés sur la manière dont les ossements du saint furent trouvés et sur les
garanties d'authenticité qui accompagnèrent la découverte. Le Père enfin exi)ose au long
comment on peut concilier avec tout cela la mention du IVIartyrologe romain '\\\n met le 3
de Juillet la translation du corps de S. Thomas de la ville de C-.ilaniine en llnde. à celle
d'Edesse en Mésopotamie, et de là en la ville d'Orthone i\\\\ est en l'Apoulle d'Italie." p.
507. Cf. Acta Sanctontm.
On peut lire à ce sujet, avec pi'écaution toutefois, une longue note du Colonel Yule
à la page 338 du 11^ volume de son Mairo Polo, 2*= édition. Il l'y insère à propos du chapi-
tre XVIII du célèbre voyageur : "Discoursing the i)lace where lieth the body of S. Thonniâ
the Apostole : and the miracles thertof". — Item, p. 342. — Il est à regretter que le savant
Commentateur ait cédé parfois aux préjugés rationalistes de sa critique protestante, eu
matière religieuse; ses conclusions en souffrent et laissent trop voir q l'il ne possédait
point la vérité intégrale.
(2) Kircher, China illustrata, p. 55, partage cette opinion et ai)pelle ce nouveau
Thomas syrien : Martome, c'est-à-dire le Seit/neur J'homas.
110 CROIX ET SWASTIKA. II.
Indes et do la Chine... et de là on peut conclure sans dilTicultë,
que ce n'est pas le premier esta])lissement de la Religion chres-
tienne, mais plustost son restablissement». (1).
Kircher dans sa China illustrnta exploite les richesses de son
érudition pour prouver «la propagation de l'Evangile par TApos-
tre S. Thomas et ses sucesseurs dans toutes les régions de l'Asie
orientale». (2). Il nous serait facile de copier ici, comme tant
d'auteurs, les textes espagnols, portugais, latins, grecs, arabes,
hébreux et chaldéens de sa dissertion. Nous ne lui emprunterons
que cette transition opportune : nAd dcreliclam semitam rever-
tamur! Reprenons le sentier que nous avons quitté». Il nous
amène enfin à l'Inscription de Si-ngnn-fou, dont le nom a déjà
paru plusieurs l'ois sous notre plume. (3).
(1) L'inscription gravée sur marbre dans l'église élevée à Pékin en 1650, par le
P. Adam Schall, débute ainsi ; "La foi fut d'abord apportée en Chine par l'Apôtre S. Tho-
mas; elle le fut une seconde fois et avec un plus grand succès par les Syriens sous la
dynastie des T^anp. Enfin elle se répandit pour la troisième fois au temps des Minff, grâce
aux prédications et aux ouvrages chinois de S. François Xavier, puis du P. Matthieu Ricci..."
g t H ri S*. ^T £s « S ^ i« «> lï A + m.n ^ ±m
m.^ SI) ^ â «s JW t. w ;fc ^ B. w ± « A. A + mn
tîi:.x '^.mMm ^.m n m ^ \ •¥ m ^ » m.^. '^ M
HW& ± m m n ^.-^ là m m K >¥ m M m.m ^ m M.
m ^ m B.M m s ^M M :k ï«.!i# mw rà & m^.
(2) Kircher, op. cit. ; 2® partie, chap. II. — Sur la venue de S. Thomas en Chine, voir
la Nouvelle relation... }>ar le P. de Magalhâens, p. 3i7.
(3) Si-noan-fou W ^ /JT !«' capitale de la Province du Chensi, j^^ W l'une des
Provinces florissantes de la Chine primitive, est l'ancienne Tchang-nfjan ^ "51 , ville con-
sidérable, qui a peut-être joué le rôle historique le plus imimrtant parmi toutes les villes
du Céleste Empire. Le Colonel Yule, comme Richtofen, l'identifie avec Kenjanfou (aliàs
Qmmanfu), de Marco Polo, (cf. XLI). — Cf. — ''The Book of Ser Marco Polo... 2« édit.
1875 — ". Tome II, p. 21.
I
CHAPITRE II.
LA PIERRE DE SI-NGAN-FOU.
>î«io«>-
§ I. GENERALITES.
Découverte. — Authenticité. — Vicissitudes. — Incurie
mandarinale et réclamations. — Etat présent. — L'inscription
est-elle nestorienne?
§ IL LES CROIX DANS LE TEXTE.
Double mention de ce signe. — La seconde seule a trait à
la croix. — Versions diverses.
§ III. LA CROIX DU SOMMET.
Les trois types présentés au public. — Les deux premiers
sont faux. — Le dernier seul est exact. — Sa vraie forme.
:. rS) /| ± ^. Il 4< ■
,;n • '?1 -Jr Ç ;- 'f ^ .-^ ^ ^ , ^
Impression Phototypique.
(Cliché No. 263.)
E 5^ îî BJ «r lÏÏ) * în S îK
Yeghi-Shotbn, Tokio.
(Imprinierie.)
i
CHAPITRE II.
LA PIERRE DE SI-NGAX'FOU.
§ I. GENERALITES.
Dans ce travail, la pierre ou monument de Si-ngan-fon
W^>fiï mérite à coup sûr un chapitre spécial. Elle porte en tête
une croix bien formée, expressément mentionnée dans le trxte de
son inscription. Les premiers missionnaires jésuites, qui vinrent
à la suite de M. Ricci évangéliser la Chine, se sentirent naturel-
ment portés, souci bien excusable, à rechercher jusqu'aux traces
les plus fugitives de la Religion chrétienne, qu'ils savaient avoir
pénétré dans ce vaste empire.
Laissons parler le P. Sémédo, une des autorités dans la
question : «Pendant ces trente années, nous avons couru toute
la Chine, nous avons fondé des églises dans les meilleures villes,
nous avons planté la foy, et nous avons ap* orté toute sorte de di-
ligence pour découvrir quelque chose de cette vérité Voyans
d'un côté si peu de marques évidentes d'une chose de cette im-
portance, authorisée par les écrits de tant d'autheurs, et appuyée
sur de si fortes raisons, il n'est pas merveille si nous étions en
doute et en perplexité : de l'autre, tenans la chose pour
très asseurée, comme elle est, nous recherchions d'autrrs cau-
ses Enfin nous fûmes consolez, quand au milieu des ténèbres,
nous trouvâmes la source de la lumière dans l'obscurité mê-
me, comme un témoignage évident, que l'Evangile a esté floris-
sant en Chine il y a plusieurs siècles : la chose arriva de hi sor-
te:» (1) Nous résumerons les plus sailhintes particularités de son
récit, souvent reproduit et parfois défiguré.
En 1625 (2) en creusant les fondements d'un édifice près de
Si-ngan-fou, d'autres disent en voulant enterrer le lils du
(1) Sémédo. Histoire universelle..., p. 22G.
(2) Et non en 1636, comme le disent les Annales de philoi. chrétienne. Les document»
chinois portent équivalemment, en 1623; mais 1625 est la date indiquée i>ar les relations
en langue européenne. Cf. Pauthier, De Vauthentidté de P Inscription... — p. 24. Cctt»- pierre
de Si-ngan-fou fut élevée la 2^ année de Kien-tchon<j ^ ^ (781 ), sous Tetsono f^i ;f; -
9« empereur des T'ang ^ le 7*^ jour de la 1*" lune.
15
1 l 'l CHOIX ET SWASTIKA. II.
Gouvornoiiv. es])oro dcMiranl ])ro(liij;'(\ los ouvriers rrncoiihèrcnt
une lal)lo de iiierr(\ dont la paitie su| érieure i)or(ait yravée en
creux une croix l)ien roriiHM\ l'ne longue inscription en 1780
caractères chinois, qui rc^stenl encore* un modèle de calliiira])hie,
mentionnait les vicissitudes* vn Chine de la Ixeligion chr(Mienn(\
ai)portée du Tn-t>i'iii -j^ ^* ou de rOccident, en Gi^."), et honorée
pul)li({uenient p(Midant un siècle et demi, c'est-à-dire jusqu'en
781, date» de Térection de la pierre. On y lisait aussi un précis
de cette doctrine; et. sur la tranche, des inscrijïtions (mi caractè-
res oMvimgJiélo, déchilïrés i)lus tard, re})roduisaient les noms des
prêtres venus de Syrie à Tchnng-ngan ^ $ ( Si'iiç)nii-fou ), avec
01oi)en, leur chef, sous le règne de T'iii-lsong -j^ ^, second
empereur de la dynastie des T'nihj.
On ne tarda pas à avertir de la découverte h; Oouverneur de
la ville. «Au i)lustot il se transporta au lieu où estoit cette croix;
il la vit, la considéra avec attention, la fit élever sur un beau
pied-d'cstal, et couvrir d'un toict appuyé sur d(*s jnlliers par les
costcz... Il voulut de plus que ce riche déi)ôst lût mis et conservé
dans l'enceinte d'un temple de Bonzes assez ])roche du lieu où il
avoit esté trouvé». (1). Tlne grande alïluence de peuple se porta
chez eux à cette occasion. Vn lettré païen, ami d'un mandarin
chrétien nommé Léon et résidant dans la ville de Ilang-tchoon ^
*)]], au Tché-kiaiig, lui envoya une copie de la curieuse inscription.
lîientôt (1628), des Jésuites vinrent à Si-ngan-fou, avec Phi-
lippe, autre mandarin chrétien, député en ce pays pour les be-
soins de sa charge. «Ils n'y furent pas longtemps sans bastir
une résidence... Le bonheur voulut pour moy que je fusse un
des premiers destinés à avancer les affaires de cette nouvelle
chrétienté et de cette petite maison, que j'estime une des plus
heureuses, pour la commodité qu'elle a de voir cette pierre, que
j'ay veuë, leuc, considérée à loisir; et surtout je me suis étonné
quelle fust si entière, et ces lettres si iK^ttes et si distinctes ajirès
le cours de tant d'années». Ces lii^nes accréditent le témoio-naoe
irrécusable du P. Sémédo et lui donnent une valeur non équi-
voque. (2).
Le P. Kircher fait ressortir que ce texte indigène, mention-
nant avec tant d'à-propos la doctrine et les triomphes du catho-
(1) Le Prui/roDiKs Coptua de Kircher, (Kome, 1(>36), s'exprime en ces termes : "De
invento nionuniento niox certior factiis loci gubernator, qui cum venersinda? antiqiiitatis
vestigia fuisset intuitus, propedieni scripto (piodam in inventi ]nonunienti laudeni edito,
in altero ejusdem quantitatis lapide totam inventi saxi perigraplien iisdem characteruni,
not.arumque ductibus, ea qua par erat fide, incidi ciiravit ; i)ositainque in niontis cujus-
dam in pvimaria urbe Sigàn existentis Heremitario inventse antiqnitatis Thesaurum ajternœ
niemoriœ conservatum posuit". — p. 50.
(2) On trouve dans la BihUotheca sinka d'Henri Cordier, (p. 32.5 à 320), la biblio-
graphie raisonnée de la Pierre de Si-ncfan-fou. — Cf. ibid. p. 324, ce qui concerne "l'Apos-
tolat apocîyi)he de S. Thomas''\
II. LA l'iKnm-: DE si-Nf;A\-Foi;. ll'i
licismo pendant cent cinquante^ ans, n'a v\r. |iiovi(lcnli<-llrnirnl
découvert (|u'au monienl où des missionnaires européens se trou-
vaient de nouvcali en Chine pour en eoniprendre le prix, m in-
terpréter le sens et tirer profit de celte trouvaille héeouvert
plus tôt, le monument aurait passé inaperçu, exposé au ris({ue
d'être détruit comme tant d'autres. (I).
G. Pauthier, égaré i)ar ses préventions anticalliolitpies,
avait d'abord écrit, en citant des extraits de la traduction de
M='' de Visdelou : « Nous n'avons pas cru nécessaire de la com-
parer avec l'original... On y remarque surtout un caractère bien
prononcé des doctrines professc'cs j)ar les sectateurs de; Lno-lscu
(taoïsme),... et il serait dilïicile, sans la meilleure volonté du
monde, d'y découvrir les doctrines du Christianisme, qui n'y est
pas même nommé. D'ailleurs nous avouons sincèrement que
nous ne voyons i)as rimi)ortance (|ue l'on a voulu altaclu'r à ce
monument, le(|uel, en admettant son authenticité, rjue nous
n'avons aucun intérêt à contester, ne jirouverait rien autre chose,
selon nous, si ce n'est (jue des notions d'un christianisme bien
vague, auraient été ))ortées en Chine, sous le règne de Tui-
tso»(/, comme une i'oule d'autres notions religieuses avec lesquel-
les elles auraient été confondues». ('2^
Pauthier s'est ravisé : nous })Ourrions l'entendre chanter sa
palinodie dans les deux ]\[émoires, soigneusement documentés,
qu'il a publiés sur cette question. (3). Du reste, sans attendre
(1) Le P. Boym. (Kii-clier, China iUiititrata \>. l(î ) nviiit déjà exjiiinié lui avis iilenti-
tliie à-propos de la découverte à cette époque de plusieurs niouuiiieuts de la foi chrétienne.
Du reste cette remarque fort naturelle se trouve consignée, pour la première fois, croyons-
nous, dans une vieille plaquette de 15 pages, impiimée à Rome dès 1631, et portant le
titre : Dh'kiaratione dt nna jiietra caitic(f, acritta c scolpita con Virifrascritte letteve, ritro-
rata nel Mef/iio délia Cina. Cette i)laquette fort rare, réiligée en italien, existe à la
bibliothèque des Jésuites de Zi-ka-wei, près Changhai, et elle fait suite à un ouvrage «le
187 pages intitulé : Lettere annne del Giappone de i/fanni 162."). 1620, 1G27. I^» deux
ouvrages, ( de texte et de papier identiques ), sont imprimés chez Corbeletti et le ju-emier
porte Vimprimattu' accordé eu 1031 par le P. M. Vitelleschi, Général de la Comi»agnie de
Jésus. Nous reviendrons sur cette rcrsion itafie»ne, que le P. Al. Pfister, mort à Chang-
hai en 1891 a le premier signalée ; tout autorise à l'attribuer au P. .Séniédo, niais je ne
l'ai vue mentionnée nulle part. Immédiatement après le titre cité plus haut on lit :
" L'esplicatione présente è conforme à quella, che venue da Pequîm, la quale i):inie più a
proposito i>er esser jiiù letterale di parola in jiarola".
La Bihliotheca sinica de Cordier n"indi(iue (jue deux vei-sions peut-être antérieures.
(2) Univers Pittoresque. La Chine. T. I. p. 290. — La traduction de M«' de Vi».
delou est insérée dans le Supplément à la Bibliothèque universelle de d'Herhelot. j>. 37-"».
(3) "De V Authenticité de V Inscription ncstorienne de Si-n(/an-fou. Paris, Duprat
1857". et '' LHnsa'iption syro-chinoise de Si-nfian-fou. Paris. Didot 1858". M' le Consul
E. H. Parker citait naguère plusieurs textes chinois corroborant le témoignage sur leciuel
Pauthier attire l'attention. — Cf. Journal de la Soc. asiatique de Chantihai. 1889- \M).
" Notes on thc Nestor ians in China'\
IIG CROIX ET SWASTIKA. II.
jusque là, il av.ait fait imprimer, non sans une nuance de vanité :
«Nous sommes heureux d'avoir été le premier Européen qui ait
découvert dans les livres chinois un tènioiipuuje cerUiin, irréfra-
gable, de la réalité du monument en question». Et il cite ce té-
moignage tout au long.
Le monument de Si-ngan-fou est authentique, et non point
le résultat d'une «iiieuse fraude jésuitique» comme on s'était a-
charné à vouloir le prouver, aflirmant ainsi l'importance de la
découverte. Il est désormais oiseux d'établir cette authenticité,
surtout après la discussion si serrée de Pauthier lui-même, dont
Henry Yule admet les conclusions, (Cf. Cathay... p. XCIIÏ.) et
le travail beaucoup plus sérieux encore de A. Wylie, avec lequel
il faut désormais compter. (1).
Ainsi La Croze, Voltaire, Spizelius, d'Argens, le R'^ Horne,
le prof. Neumann de Munich, Schmidt de S. Pétersbourg, Ernest
Renan, Stanislas Julien, le prof, américain E. E. Salisbury (1852)
en sont tous pour leurs frais de contradiction, quelques uns pour
la confusion de leur ignorance, plusieurs pour la honte de leur
mauvaise foi prévenue. «Voltaire, écrit Abel Rémusat, voulait à
toute force trouver en défaut l'Inscription de Si-ngan-fou... Ce
n'est pas le lieu de répondre ici à ses chicanes, parce que l'on
croit en avoir fait apercevoir ailleurs la futilité». (2).
Tour à tour un nombre fort respectable de critiques ont dé-
veloppé la thèse d'authenticité avec une très inégale, mais victo-
rieuse compétence. Naguère encore le Professeur Legge, qui s'est
élevé au rang des interprètes les plus autorisés de ce monument
épigraphique, sans pourtant faire oublier l'illustre sinologue
A. Wylie, a conclu hardiment par cette grave affirmation, après
examen des compilations indigènes : «Autant que j'ai pu m'en
rendre compte, on attend encore un lettré chinois qui porte con-
tre ce monument une accusation de supercherie frauduleuse». (3).
(1) Journal of the American Oriental Society ; fifth vol., 185G. p. 277-336. — Le
même volume contient sur ce sujet une lettre du R<* Mac Cartee datée de Ning-po, 1854. —
Le III* volume à la page 401 avait inséré la communication du prof. E. E, Salisbury,
combattant l'authenticité du Monument. Ce travail n'a plus qu'un intérêt documentaire.
(2) Mélanties asiatiques. IL p. 189 : " Olopen, prédicateur du Christianisme à la
Chine". A. Rémusat renvoie au Journal des s ivans. Oct. 1821. — D'après Yule, Olopen,
(ou Olopuàn), est la prononciation chinoisée de ra?<'>aw, qui veut dire moine, (ou mieux,
membre du clergé).
(3) Legge ; Christianity in China, p. 37. — Cf. le résumé historique sur l'arrivée
d'Olopen à Si-ngan-fou et l'introduction en Chine de la Po-sze-kiao, ( parsis ), Ta-Vsin-kiao
y^ ^ W^^ o^ King-kiao «5\ ^, traduit par Dabry de Thiersant. (op. cit. p. 22) selon
la ^^Description de Tchang-ngan ( Si-ngan-fou), par Min-kicou des Song, 960 à 1120 après
J.-C".
Voir aussi le récent article du P. Heller, dans la Revue : Zeitschrift fiir Katholische
Théologie. 1885. — p. 74. — Cf. Kreitner, Imfernen Osten. Vienne 1881.
II. LA PIEIUa-: DF. SI-Nr,AN-FOU. 117
Un autre sinologue de renom, le D'' Eitel n'est pas moin»
catégorique : «11 est évident qu'il ne reste plus désormais la
moindre raison pour douter de raulhentieité (de r!ns(ri|»lioij;,
qui, à vrai dire, n'a jamais été mise en question par un srul
critique impartial et comi^étent, chinois ou étranger». (1).
Wylie expose (p. 289), que les Chinois, qui l'ont réimpri-
mée, vendue, admirée comme calligrai)hie, et ridiculisée quant
au sens doctrinal et religieux, n'en ont jamais contesté l'authenti-
cité : «et même, dit-il, nous n'avons jamais trouvé la moindre
trace de soupçon relatif à l'existence de la pierre, ou à la vé-ra-
cité des dates qu'elle renferme». A la fin de son travail, (pp. 330,
335 et 336), il formule son opinion avec une insistance plus ex-
plicite encore. A son avis, aucun document chinois des anciennes
dynasties ne résisterait au procédé de critique erronée (jue l'on
applique à la Pierre de Si-ngan-fou.
Au nombre véritablement écrasant de citations, extraites des
livres chinois, en faveur de l'authenticité, l'Archimandrite Palia-
dius suggère d'ajouter un passage encore plus concluant du
T^ang-hoei-yao ^ ^ ^ , que le lettré Wang P'ou 3^ ^(^ rédigea
par ordre du premier empereur des Song. Dans cette compilation
des actes officiels de la précédente dynastie des T'nng, on a fait
entrer, (section des diverses religions), un décret figurant déjà
avec quelques variantes sur la pierre de Si-ngan-fou. C'est un
édit publié en 639 par l'Empereur T'ai-t'^ong -jj^ '^, mentionnant
l'arrivée d'Olopen, louant la doctrine qu'il prêche et ordonnant
de construire un monastère pour ses prêtres. La pièce est sous
la rubrique «Monastère de Ta-fs'irîp». Un décret postérieur,
(745), change Pose, le nom de ce monastère, en celui de Ta-
tsHng-se. (2).
Voilà donc cette tablette définitivement classée parmi les
plus précieux documents historiques; la Chine, l'Asie, le monde
entier, sont également intéressés à sa conservation. Bien (jue des
estampages (ou rubbing) s'en soient répandus dans tout l'uni-
vers, on conçoit que le public savant se soit récemment ému de
certaines rumeurs inquiétantes à son endroit.
Elisée Reclus avait imprimé ces lignes un peu aventurées :
«L'inscription fut probablement brisée pendant la guerre des 7'aj-
pHng :(c ^, car si Williamson la vit en 1867, Kichthofen ne la
trouva plus lors de son dernier voyage dans le Cheiisi en 1872».
(1) Eitel; China Reriew. 1887-88. p. 384. — Khipioth tenait aussi pour Vaw-
thenticité.
(2) Chinese Recorder, 1875. p. 147. — Le Tome III. «les "Travaux tles membres de
la Mission ecclésiastique ruf^se à Péking. — S. Pétersbourg, 18ô2-lS6t;", contient une
éi\xàe Bxxx Le monument Nestorien du VIP Siècle, par le prêtre Tsrttkoff. Mon i^Miomnce
de la langue russe m'interdit de formuler la moindre appréciation sur ce travail.
118 CROIX ET SWASriKA. II.
On s'explique le lég'ilimc ('moi dos sinologues. (IV
Kn Mai 1800, à la réunion gtMUMale de la Sociôlô A.^inlique
de Chaiï(j'h;u\ le Président, M. Iluglies. alors Consul anglais de
celte ville, pria ceux ([ui auraient l'avantage de voir le Monument
de Si-n(inn-f(}(( de s'assurer si les mesures de précaution récla-
mées par son KxcelhMue \on Hi*an<lt. aui)iès dc^s membres du
T(>on<]-li-i/n-})}e}i y pour la conservation de l'Inscription, avaient eu
leur plein elTet et élai(Mil vraiment efîlcaces. \'on lîrandt, au nom
de ses collègues du corps (lipIomati(]ue à Pékin, et à la requête
de la Société asiati(|ue. avait demande'' (jue les mandarins locaux
s'intéressassent à ce monument des anciennes relations entre la
Chine et l'Occident.
Le Jounuil ch la Soc. Atiintiqiw donne la teneur de la cor-
respondance échangée h cette occasion (piehiues mois auparavant:
((\'otre Excellence, écrivait ]M'' Hughes à \'on Brandt, verra
d'après la photograi)hie ci-jointe, que le Monument de Si-minu-
fou est maintenant entièromt^it exposé aux inlemju'ries des sai-
sons. Il était encastré dans un mur m l)ri(|ues, il y a quelquc^s
années, lors du voyage du \l^ ^^'illiamson, qui m'a conlié cette
récente photographie, jiour vous la transmettre. Ce mur a été
démoli, et le monument, demeuré sans j)rotection, ne tardera ])as
à soulïrir beaucouj). Il y a dans le voisinage ])lusieurs autres
tablettes d'un grand intérêt historiques pour la (Jhine : nous espé-
rons que votre Excellence engagera les hauts dignitaires de Pékin
à prendre les dispositions voulues ])Our les i)roléger toutes, mais
spécialement la tablette nestorienne. .. etc.». (2).
S. E. Von Brandt répondit (|u'il en avait référé au TfiODfi-li-
ya-men, au Prince Tclieng et aux Ministres chinois; ceux-ci avaient
mandé aux autorités provinciales du Chen-KÎ d'enjoindre aux au-
torités locales de prendre les mesures jugées nécessaires. Le
ISIinistre allemand terminait ainsi sa réponse : «Nous vous se-
rions, mes Collègues et moi, très obligés, si les membres de la
savante Société, dont vous êtes le Président, voulaient bien nous
communiquer de temps en temps les informations qu'ils auraient
pu obtenir sur l'efficacité de ces mesures».
La Chine abonde en collectionneurs, en lettrés amateurs
d'archéologie et de linguistique. Les inscriptions, les vases, les
peintures, les monnaies, les bronzes, tous les bibelots du bro-
cantage et de l'antiquité, rangés sous Tétiquette de Kou-tong -j^
2, sont, truqués ou non, l'objet d'un respectueux amour, qui
(1) Elisée Reclus; A.fle Orietitafe, \i. 2^3. — Il y a quelque part une erreur problé-
matique que je n'arrive pas à préciser, car le Colonel Yidc [Marco Polo, II. p. 23), semble
attester que Richthofen a ru la pierre. — Cf. Richthofen, China, I, p. Ô53.
(2) Journal de la Soc. asiat. de Chany-hai. 1889-1890. — N« I, p. 136. La photo-
graphie transmise à cette occ.ision a i^robablement servi à graver la ijlanche de l'ouvrage
de Wdliamson, Journeys in North ■ China ; 1870.
II. LA l'iKuni: i)f: si-\«;an-ioi-. 110
friso rong'oucmont; nul j);iys n'est |)Iiis ridif m | ii]>li(,ationH
arcli('()loizif|ues, ])rivc'('s ou onicicllcs. .mih i«-nm'S du n'ccnlps.
l*ourla!it. i'îù vu déliuiro sous mes yeux, duiaî.l uii court <*s|)a(T
(le temps, un si grand nombro de restes importants, précieux au
l)Ius liaui point pour l'histoire locale indigèn<\ (jue j'oserais con-
seiller aux sinologues européens de ne pas se dé|)artir d'une
vigilante surveillance vis-à-vis de l'incurie chinoise, malgré les
assurances (lii)loniati(jues et gouvernementales, (^uoi qu'en disent
des récriminations passionnées, ce ne sont pas les IkulniroA étnnufpni
qui ont commis les plus regrettables actes de vandalisme archéo-
logique; leurs dégâts sont comi)arativement insigniliants. Insurgés
ou impériaux en campagne, T'ixi-piixf ou Tartares, Sicn-fci ou
Ma-j(')). K()-bio-liO('i ou P(''-lion-hoa, mandarins locaux ou obscurs
individus du simi)le peu))le, les })lus danireieux ennenns de lar-
chéologie chinoise sont à l'intérieur.
Outre l'argument fourni ))lus haut, un détail j)rouvera q»ie
les craintes de la Hoynl /l.siahc Sociotij n'étaient point chiméri-
ques. La pierre elle-même portera le témoitrnage. troj» longtemps
durable, d'un zèle ardent sans doute, mais indiscret. Au côté
gauche de la tablette, c. à. d. à la droite de celui rjui la contemple,
sur les caractères e.</ra/>f//*é/o.s dont ]>lusieurs sont à jamais per-
dus, se voit gravée une grande inscrij)tion, dont voici la traduc-
tion : «La neuvième année de Ilien^fonri )^ § (1859), soit 1070
années après l'érection de la pierre, moi, Ihui T'ai-hoa 0$ ^ ^
de Ou-Jin îfÇ ^, jf" vins la visiter. Je trouvai les cnractères et
l'ornementation en parfait état et je rebâtis l'abri qui la recouvre.
Hélas! mon ami Ou Tse-pi, le Trésorier, n'était pas lii ! il aurait
])u la voir aussi! je suis tout triste de son absence». (1). On se
demande qui ('tait cet amateur inconsidéré et d(^ quel droit il s'est
permis de mutiler celte j>artie de la stèle.
Comme Leii-ge, ^l. Léon llousset est moins sévère que nous
pour IJ;m T^ni-hon : «Le temple a été ruiné de fond en comble
par les rebelles musulmans; seule la tablette, protégée par la
nui(;onnerie (ju'avail fait élever ce protecteur éclairé des lettres
et des arts, se dresse encore au milieu des débris que la guerre
civile a semés autour d'elle». (2). Que n'a-t-il pourtant fait graver
sa prose sur la face postérieure de la tablette! Il n'aurait i)as
compromis d'une façon irrémc'diable une partie de l'inscription
syriaque et chinoise d'une des tranches!
In membre de ]dirase serait à modilier dans le texte de
L. Ilousset; car on verra plus loin (jue la tablette n'a guère été
(1) Cf. Legge, CJn-ixtumiti/ in Chitxf, \\ 3i. — It<m, Journal dv hi Sov. Asiot. île
Chang-hai, 1888. — Note de E. H. V.irker.
(2) Léon Rousset, A travers la Cinc, 2'' ciiit; Hachette 18()6, p. 31t.
1?0 CHOIX ET yWASTIKA. II.
protégée par la niaç,*onnerio de Ilan T'ai-hoa. (1). Grâce à des
photographies (pie je dois à robligeance du H. P. Ilugh Scallan,
le courageux provicaire du Chon-si |^ "gf , (jue les émeutiers ont
tenté d'ajouter naguère h la glorieuse liste des martyrs de
Chine, (2) je suis en mesure de fournir des renseignements posi-
tifs sur l'état actuel du précieux monument.
A la suite de la démarche de Von Brandt, un pauvre toit
chinois, (un T'-ing-lse '^ ^) à deux versants, au faîte orné à
chaque extrémité par les dragons habituels, a été élevé au-dessus
de la tablette sur quatre colonnes de bois. On aurait désiré, pour
cette ^ nouvelle restauration du Kiosque, des précautions moins
parcimonieuses; pourtant le monument est à l'abri de la pluie et
de la neige. Puisse la sollicitude mandarinale le défendre contre
les entreprises plus redoutables des hommes!
Je venais de formuler ce souhait quand je reçus une lettre
du R. P. Gabriel Maurice, missionnaire franciscain au Chen-si ;
je ne puis mieux faire que d'en extraire ces passages, qui s'im-
posent d'eux-mêmes à l'attention du lecteur : «Aujourd'hui (Dec.
1892), la tablette se trouve au milieu de l'immense et misérable
enclos en terre d'une bonzerie, elle aussi assez misérable, et
habitée de quelques bonzes seulement. Elle est là debout, en
plein champ, en plein air, en plein soleil, au milieu d'anciennes
ruines et de' pierres monumentales qui se dressent à ses côtés.
Elle est dans un bon état de conservation. La croix y figure tou-
jours splendidement au sommet... Le mesures de précaution ré-
clamées par son Excellence Von Brandt, auprès des membres du
Tsong-li-ya-men, pour la conservation de l'Inscription, n'ont été
nullement efficaces. Les autorités locales ne s'intéressent nulle-
ment à ce monument pour le préserver. Seulement, pour ne pas
se mettre en contradiction avec l'avis, ou la note, ou Tordre reçu
peut-être du Tsong-li-ya-men, les mandarins érigèrent au-dessus
de la Pierre une misérable baraque, incapable de la protéger con-
tre les injures de l'air et de la pluie, indigne du monument lui-
même, et très dérisoire pour les nobles personnages qui s'y étai-
ent intéressés, en suppliant la Chine de faire quelque chose, sinon
de respectable, au moins de convenable. Qu'est-il arrivé? L'année
dernière, à pareille époque, la baraque, (quatre pieux surchar-
gés de tuiles), venait d'y être érigée... Aujourd'hui elle n'existe
plus; on n'en voit même pas la trace, si ce n'est quelques mor-
(1) Une gxa,^nlre d\i Chinais Millions, (March 1802, p. 38), non datée malheureuse-
ment, la montre isolée jiarmi les décombres. La courte notice, accompagnant la gravure,
nous appiend que la pierre, de couleur grise, résonne comme une cloche sous les coups d'un
marteau. Elle repose, selon l'usnge, sur une tortue à-demi enterrée ; et cette disposition
remonte probablement à Tan lo2.5, car Sémédo rapporte que le Gouverneur fit élever cette
pierre "sur un beau pied d'estal".
(2) Cf. North-China Daily News, N« du 11 Oct. 1892.
II. LA PiKUiii-: i)i-: si-N(;a\-i'()I . llM
ceaux de tuiles l)ris('cs, soniés t;a et là aux alentours. I)fux mots
seuls expliquent cette disparition étrani^e : accident ou vol. Je
crois aux deux. Jai interrogé les Ixjnzes à ce sujet: ils nie ré-
pondirent ({ue Tannée dc^rnière le vent avait renxcrsé la harafjue.
C'est probable et cela en j)rouve la solidité. Dautres accusent h-s
bonzes et des voleurs d'avoir jet(; bas la construction, pour s'em-
parer de quelques morceaux de bois. En fait, tout a disjjaru...
Les mandarins se garderont ])ien de faire une enfjuéte, ou de
penser à faire dresser quebiue chose de j)lus solide pour pi^.téxj-er
le monument». (1).
«Je crois qu'il y va de l'honneur du Corps diplomati((ue et de
la Soc. asiat. de Chang-hai de rc'clamer encore aui)rès du Tnouff-
li-ya-men. Or la cahute érig(''e était j)lutôt un monum<'nt de mé--
pris à leur adresse qu'un abri pour la pierre J'alïirme que celle
iDaraque n'avait pas coûté plus de trois ou cjuatre taëls». (2).
Nous devons au R. P. llugh une information j)récieuse au
sujet du vandalisme des Rebelles musulmans: a PtMidant la rébel-
lion mahométane, la pierre fut renversée et le sommet fut séparé
du corps de la pierre. Notre Evoque, Ms^ Pagnucci dit que les
Mahométans trouvèrent, dans un trou pratiqué entre les deux
pierres, des documents qui auraient ])eut-être éclairé Ihisloire
sur l'origine du Monument. Son prédécesseur, ^U^ Chiais. à la
nouvelle de cette découverte envoya immédiatement auprès du
Général des Rebelles, pour obtenir la restitution de ces docu-
ments. Mais en dépit de tous les efforts, on n'a malheureusemi'ut
rien recouvré ! »
Le public intelligent s'associera aux regrets du zélé mission-
naire sur cette perte irréparable et lui saura gré d'avoir bien
voulu fixer ces souvenirs. (3).
A quelques pas de la stèle, se dresse un Pai-leou ){^f j^ . de
(1) Sémédo avait mentionné qu'en 1G25 le Préfet de la ville l'avait fait "couvrir
d'un toict appuyé sur des pilliers par des costez ".
(2) Vu son caractère mesquin, nous renonçons à reproduire la photograpliie de cette
"baraque". Avouons aussi que nous avons adouci quelques expressions vers la fin de cette
lettre, qui nétuit point destinée au public. Enfin, par suite d'une commuuicatijn faite à
la Société asiatique de Pékin, (24 Févr. 1893), les sinologues et le pereonnel diplomatique
ont été dûment informés de la disparition ou suppression du trop misérable abri.
(3) Relativement au motif qui orne si lieureusement la partie supérieure de la stèle,
on me permettra de renvoyer aux lignes suivantes par lesquelles le P. de Magalhâens,
qui habita près de trente ans a la Cour de Pékin, décrivait, en IGOS, une partie du costume
impérial :" Deux grands dragons, opposez l'un à l'autre, remplissent avec leurs corps et
leur queues entortillées les cotez et le devant de la poitrine, et semblent vouloir saisir
avec les dents et les griffes une belle perle qui paroît tomber des nues, pour faire allusion
à ce que disent les Chinois, que le dragon se joue avec les nuées et avec les perles". (Xoiir.
Relat. p. 306). — La disposition arrondie du haut de la pierre est aussi une présomption
en faveur de l'authenticité ; cette disposition ne se constate, avec ses particularités, que
sur des monuments de cette épociue. Sous les Yiicn et les Mimj, ce caractère architectoni-
IG
r?;>
<:IUHX ET SWASTIKA.
II
style moderne, iwoc i)ersonnages en relief, et dont nous devons
entretenir le l(>eleur. [\). Ce Pai-leon^ en (^jïet, })orte au sommet
une boite en pierre, maintenant brisée, dans la<iuelle 01o])en au-
rait (Mirernié les écrits scellés que les IJebcdles Xion-foi détruisi-
rent il V une trentaine d'années, a De leni])s immémorial, dit
notre eorresjiondance, on savait (]ue celle pierre était creuse et
qu'à rintéri(Uir il devait y avoir un trésor mystérieux. Sous Tao-
koiinn<i Jg 7^ (1821-1851), \v (U)u\(M'neur Pi, ai)rès avoir jeûné
quelques jours, se rendit au monumer.l. Comme il se disi)osait à
faire sauter le couvercle de la boile. \v loniUM're gronda; elïrayé,
le Gouverneur se retira, persuadé ([ue le Ciel s'opi)osait à Tou-
verturc de cette l)oite, demeure sans doute de quelque divinité
inconnue. Il la fit donc i)lacer au haut du Pai-looH, où les Maho-
métans l'ouvrirent et la défoncèn^nt. On va juscjuii dire que, sur
le couvercle de la boite^ étaient écrits ces mots en chinois :
«Olopen laisse à la postérité...» (2).
que s'était déjà modifié. L'identité de style et de plan, dont je parle, est clairement saisis-
sable au sommet d'une stèle que jai ]>n photogri>])hier à Si-hia-chan, entre Nankin et
Tchen-kianij, avant qu'elle ne fût lecouverte d'un Kiosque, (fig. 150). Etonnamment
conservée aussi, bien qu'elle soit toujours restée exposée ii l'air dans un climat plus humi-
de, cette pierre a été érigée 105 ans avant celle de Si-)i(/aii-fou, en G76, jmr Kao-tsovi;
[^ tJ;, des T'aity )^. qui fut en relation avec la Perse et protégea le pèlerin Hiouen-
Tchoami à son retour des Indes. L'écriture des caractères, extrêmement éléga)ite, est du
genre appelé Hiivj-chou f7* ^, sorte de cursive expédiée. Ces deux stèles forment donc
les plus magnifiques sj écimens du style épigia]'lii(jue et scxilptural de cette brillante
époque. — Cf. Chroniques de Nankin. '/X FH M >li>, •~>2'' Kiuen, p. 5.
(1) On y voit gi'avé>i en creux l'inscription suivante :
^1 E m
vm ^' JE
jt jsj ^
M 4- m
;t f +
(2) A côté du Pai-lcoa on a<ln)iie une énorme cuve en marbre, orné de ramages
sculptés très anciens. On a suggéré que ce pourrait être un antique haidisterium. (fig. 151.
'page 124 ). Trois hommes se tenant par les mains n'arrivent pas à en embrasser le contour.
Les fleurons rudimentaires de la paroi extérieure sont manifestement analogues à ceux
que l'on voit aussi à Si-fwi chciii sur une base de colonne remontant au VIP siècle. Le
bord de la cuve portt aplat cette inscription circulaire, datant de K'ien-Iong, (1782) :
ii m. i "Â lE n m ^ ^ 9 ± ^ ^ -M & m 'MM m in i&
« â jy il « « K #t * :/c# g * «5 * » ^- ja $« * #^
* il ïi « « îf -ê- jfb « « H * - fi f^ « * ÎI ff- « *
m ^ K iii ^ 0.mm m # w ft m ii a ut ±mm&M
jll^ « # ± ^t jlfc ffi » Il # # n im M ic en pT -^ ^ H i:
I r-i
Fin. i:,o.
Sommet do la stèle de Si-lu:i-ch;ni . prrs
Nankin, (h'iiii'o vn lan ()7().
rri
CHOIX I:T SWAS'llKA. II,
Nous aurions toit do vouloir reprendre, ou même résumer,
les suivantes étuch^s })ul)lit''es sur la nu-morable inserii)lion. Disons
pourtant un mot d'un point spécial qui se rattache à notre sujet :
Ij'usag-e a i révalu d'ai)])eler cette j)ierrc « le monument no<torien
de Si-i}qa)i-fony). Sans entrer dans um» aride discussion de texte,
je ferai obs< rver (jue c'est là une exj)ression amphibologique,
préjugeant à tort et sans preuves d'un j)oint d'histoire incertain,
mai étalon, encore en litige, un vocable enfin qu'il serait très
désirable de voir abandonner au protit de l'épithète sino-chaldaï-
que ou syro-cliinoix.
Pourquoi ne dirait-on ]ias simplement le monument chrétien
de Si-ngnn-fou? L'expression, juste et précise, n'aurait rien à
red )uter des révélations possibles de l'avenir. A notre avis
suivant l'opinion des premiers interprètes, les PP. Sémédo,
Fifj. 151.
H. I>A IMKUUi: l)K M-.N(.\N-I Ml. 1 l^'»
Michel IJoym, Kirclior, K, Diii/, L<; ('()mt<'. (opinion pjirtai.'»^* par
Dabry de Tliicrsant ot plusieurs écrivains-. le précis de la (foctrine
venue du Ta-t'fiin J^ ^ et a])i)elée Kiiuj-Uino -§^ ^, est la j)ure
doctrine catholique, telle que l'Iv^Hise Uoniaine la croit et la pro-
fesse encore.
Wells Williams, pour kv^uel l'authenticité de l'inscription est
irréfragable, a écrit un peu légèrement : «Kircher et le Comte
l'ont réclamée comme \\\\ témoignage des succès de l'Kglise
l^omaine, (papiste), en Chine; mais des écrivains plus récents
ont eu la candeur d'avouer qu'elle rappelle les travaux apostoli-
ques des r.estoriens». (1). Ces écrivains étaient-ils compétents?
Que cette inscription, au sens orthodoxe, soit l'œuvre d'un
clergé infecté du schisme nestorien, — et là est l'amphibologie, —
il est malaisé, vu l'état inc(;rtain et j)rovisoire des recherches
historiques relatives à ces époques, de réfuter péremptoirement
l'opinion qui l'admet. Il est prudent toutefois de se prémunir
en cela contre d(^s conclusions prématurées : des découvertes
ultérieures viendraient peut-être les infirmer ou même les faire
mentir. Abel Rémusat, pour qui Olopen est Syrien et monophy-
site, expose avec réserve et loyauté que la doctrine de l'inscription
«semble appartenir à la croyance i)articulière des Nestoriens ou
des Jacohites». (2). En dernière analyse, pour lui comme pour
d'autres, c'est plus affaire de sentiment que de raison.
Dabry de Thiersant, en comidet désaccord avec la première
manière de voir de Pauthier sur la valeur historique de l'inscri-
])tion, se sépare aussi nettement de l'opinion de l'abbé Hue, (1859),
qui y reconnaît des preuves non équivoques de nestorianisme
doctrinal (3). Dabry cite même ce passage courageux de Kircher
(China, p. 9) : «Je vais tâcher../ d'obliger les hétérodoxes eux-
mêmes, qui liront la traduction de cette inscription syro-chinoise,
à avouer qu'elle ne contient rien qui, durant le cours de dix
siècles, n'ait été enseigné i^ar les propagateurs du \'erbe divin ;
de plus, qu'elle est conforme, par les expressions et par le fond.
h la doctrine orthodoxe de ces temps éloignés; enfin, que la
doctrine, répandue en Chine à cette époque par des prédicateurs
évangéliques, est la même que celle que l'F^gïise universelle,
apostolique et romaine nous ])rc)pose de croire aujourd'hui». En
pareille matière, Kircher n'a pu être aussi alfirmatif sans raisons
valables et résistant au plus sérieux examen.
(1) The Middle Kint/dom. — i^ édition. New-York, 1871. — 2« vol p. 291 et 297. La
traduction anglaise de l'insciiption, qu'il emprunte au Docteur Briilgnian, ne présente rien
de spécial.
(2) Mélanges Asiatiques. — II. p. 189. Paris, 1820: " Olopen prédicateur... etc."
(3) Ce n'est pas le seul cas où l'on pourrait o])p()sor Hue Junior h Hue senior.' !^
gloire d'explorateur est plus solide et nneux assiso.
llU> CHOIX IVV SWASI'IKA. H.
A'oici en ]>ar(io l'ariiunKMitadOii (1(^ Ijcirg-o : a Du Haldc (1)
dit qu'il vsi dillitilo de Juger si ceux dont il est ici jiarlé étaient
catholiques ou nestoriens. Mais c(Mtaineni(Mit nous ne trouvons
rien dans l'Inscription qui indique (juils étaient Calholicjues Ro-
mains, car on n'y mentionne ])as le Sièg-e Papal. D'autre ])art,
pour ne rien dire des noms Syriaciues et de l'écriture 8yria(|ue ({ui
y abonde, on y lit que cette pierre fut drenaèe nu temps de Ilannn-
Yeshu, le calholiros et le imtrinrche. Sans aucun doute les
chrétiens dont i)arle rinscri))tion ai)partenaient à Tég-lise nestori-
enne». (*2). Le raisonnement est faible et la conclusion hâtive.
Leggc poursuit avec une certaine candeur : «Et je serais
bien aise d'être un i)eu plus fixé que je ne j)uis l'être sur ce que
l'on reg-arde comme la doctrine spéciale des Nestoriens». Puis il
essaie péniblement, sans trop y réussir, de préciser ce qu'est
cette hérésie, après quoi il reprend : « Est ce là oui ou non l'ex-
pression correcte de la doctrine nestorienne? Tout ce que je sais,
c'est que le ])oint délicat est évité dans notre inscription». L'aveu
est bon à retenir. 11 le réitère (hi reste un peu plus loin : «La
grosse ditïîculté, tlie grenl crnx, la question de Neslorianisme a
été éludée, et très sagement éludée, par les auteurs de l'In-
scription ».
Donc, roj)inion formelle de Legge est que VInscription,
œuvre de^ -Ves\'ort>/}.<, ne fait aucune ]iiention des doctrines nesto^
viennes.
Wylie (p. il 3, op. cil.) proclame après Neumann, que rien
dans le texte ne prouve invinciblement une doctrine nestorienne.
11 a\'ait déjà reconnu (p. 336) que «dans l'Inscription il ne dé-
couvrait aucune caractéristique de la religion catholique romaine,
qui ne fût aussi bien applicable aux autres communautés chré-
tiennes». (3).
D'après le D*" Eitel, rinscription, par le fait qu'elle contient
des caractères syriaques, et mentionne des titres ecclésiastiques
syriens, se rattache à une forme syrienne de christianisme;
«mais, ajoute-t-il, je ne vois pas clairement pourquoi cette tablet-
te doit être aj)pelée nestorienne, plutôt que catholique». Il remar-
que bien aussi qu'on aurait tort d'y chercher, malgré tout, coûte-
que-coûte, la formule exacte du Xestorianisme, i)uisque les au-
(1) Dcsci'iption de ht Chine. T. II. p. 189.
(2) Christian itp in China, p. 41. — La discussion des textes syriaques, d'une si haute
importance pour résoudre ce problème historique mal défini, est l'objet du savant travail de
T. H. Hall : '' Sin'iac part of of the Chinese Nestorian Tablct." (Journal of the Amène.
Orient. Society, vol. XIII; 1880). L'auteur y venge Kircher de plusieurs critiques 2>eu
fondées du docte Assemani ( Bibliotheca Orientalis ), mais nous réservons notre opinion
sur le point princii)al du débat.
(3) Notons qu'à deux reprises (p. 411 et 418), Salisbury, l'un des plus récents op-
posants de l'authenticité, avoue sa double incompétence en langue et littérature chinoises.
II. LA l'IKUUi: Ui: SI-NG.\N-FOU. \'21!
tours n'avaient nnlh nient pour l)nl d'en présenter r<*xposition.
(( Puis, (lit-il encore, nous ne pouvons croire rpie les Syriens fus-
sent les seuls chr(''liens (|ui en\()vèi-ent ries inissionnaircîs en
Chine». (1).
En dehors d'une ))r('soniption n-priori, assez naturelle, ou si
l'on veut, d'un préjuLrc' londc' jx-ut-étre avant examen, l'unique
argument, qui militerait en laveur d'une signilieation tUxtrbidlc
ncstorienne, rej)Ose sur l'interprétation au moins hasardeuse des
deux seuls caraetèrcis ^ ^, (2).
Pourtant il est hors de doute, et Leirge l'a admis, qu'ils p<"U-
vent s'expliquer, sans aucune torture pour le conteste, la gram-
maire, la ponctuation, le style, ou le sens ])ropre des idéogrammes,
en accord avec l'enseignement catholi(|ue le plus orthodox<'.
Je dis qu'une interprétation à peine; plausihle de deux des
1780 caractères est le seul argument en laveur du nestorianisme
doctrinal de l'Inscription. On doit en eiïet tenir peu de compte
de l'argument négatif insinué par Legge. Il faudrait démontrer,
pour l'admettre, ou (jue l'Inscription dccait parler du point en
litige, ou quelle prél enduit fournir un exposé contplel de la doctrine
enseignée à cette époque.
Or, aucune de ces deux hypothèses ne se peut soutenir. Un
argument négatif perd toute valeur })robante ici. (^ui, en histoire,
contesterait l'exactitude d'une particularité bien établie par ail-
(1) China Revieic. 1887-88. — p. 385. l*lusieurs des conclusion!? «lu D. Eitel sont
inadmissibles. Il termine à peu-près ainsi son aiiicle : Peu importe (|ue la tablette soit
d'origine Nestorienne ou Catholi(|U^. Dans ces monastères, (]ui fleurirent si nombreux de
635 à 845, on ne conservait qu'un christianisme éclecti(|ue, bfitard, nominal, hybride,
adulateur du Pouvoir, mélangé de Confucianisme, de Tiioïsme et de Bouddhisme. Im,
valeur historique de la tablette de Si-noan-foti est donc peu considérable..., etc. — La
conclusion n'est guère rigoureuse ; la logique voudrait aussi (jne la majeure du raisonne-
ment fût appuyée sur des preuves moins boiteuses.
(2) Comme l'un des prochsiins numéros des Variétés sinoloitiqnes doit être consacré à
YInscription de Si-ngan-fou et que la discussion du vrai sens de ces ileux caractères fera
l'objet spécial d'une dissertation, nous nous abstenons pour le moment d'être plus explicite
sur ce point. On y établira péremptoirement (ju'il faut eu revenir à l'opinion «le Sémédo,
aidé dans sa traduction par des lettrés indi;^ènes très érudits qui font encore autorité.
Cette opinion se trouve ainsi formulée par la première version, italienne: (Cf. p. 115).
Allhora una Persona divina délia Santissima Trinità, chiamatai il Messia, ristringendo e
coprendo la sua Maesta, accommodandosi alla natura humana, si fece huonio." (p. 4.) — Le
Prodromus Coptus de 163G traduit; ''Tune una de divinis personis Sanctissim» Trinitatis
dicta restringendo, tegendoque Majestatem suam, et se humanie naturae accommo<lando,
homo factus est".
En somme l'auteur de l'inscription, pour mieux affirmer le dogme c-.itholique, aurait
fait ici allusion à ces paroles de S. Paul: "Jésus-Christ s'est anéanti lui-même, il a pris la
forme d'un esclave;" et autres analogues: Christus exinanivit semctipsum, factus obediens ..
formam servi accipiens.
l'?8 CHOIX KT SWASriKA. II.
leurs, sous l'unique i)i'{'l(^xle (|uo tel historien a gardé le silence
à son sujet? Puis, qui prouvt^ Iroj) ne i)rouve ])oint. Legge lui-
même a remarqué, après Yule, (jue rinserii)tion ne mentionne
«ni le crueiliement, ni la mort, ni TensevelisscMnent, ni la résur-
rection du Christ». (I). Ci' sont j^ourtant événements nota])les.
Concluera-t-on que les auteurs de l'Inscription n'y croyaient point
ou les ignoraient?
Et je ne veux point m'arr^tiM' longt(Mn])S au facile et para-
doxal plaisir de rétorquer ainsi l'argumei t : « S^i los rédacteurs
de rinscrij)tion avaient été Nc^storiens, ils n'auraient })as mancpié
cette occasion propice d'y introduire expressément les nouveautés
doctrinales qu'ils avaient tant à cœur de faire triompher ailleurs
à cette époque. Ils l'ont négligée; donc ils n'étaient pas Nes-
toriens». (2).
Comme aujourd'hui, les j)rêtres catholiques enseignaient, dès
ce temps-là, qu'ils sont les A])ôtres autorisés, les dépositaires
responsables, les interprètes subordonnés, et non i)as les auteurs
indépendants de la croyance catholique; ils la transmettent, la
sauvegardent, la discutent avec respect et sans parti pris déraison-
nable, mais ils n'osent pas, sous couleur de libre examen, la
façonner à leur gré. Peut-être le clergé n'a-t-il pas jugé utile
d'alTirmer alors ce qu'alors personne ne contestait; d'où plusieurs
lacunes dans l'exposition doctrinale de la pierre de Si-ngan-fou.
Laissons objecter à la soi-disant Réforme que l'Eglise était alors
chrétienne, que plus tard elle devint catholique romaine!
John Kesson (p. 41), en relatant l'accusation portée jadis
contre les Jésuites d'avoir forgé cette inscription, raisonne dilïé-
remment : «La pierre existait quand les Jésuites entrèrent en
Chine et elle avait été réparée cent ans auparavant par les Chré-
tiens... Si les missionnaires jésuites avaient prétendu commettre
cette fraude pieuse, aux dépens soit des Chinois, soit des Euro-
péens, il n'est pas vraisemblable qu'ils eussent produit un credo
plus conforme à celui de l'Eglise grecque qu'à celui de l'Eglise
latine; ni surtout qu'ils aient négligé une aussi belle occasion
d'affirmer la suprématie du Pape, l'existence de la messe, de la
transsubstantiation, du purgatoire et de quelques autres dogmes
principaux de leur propre communion. La croyance y est si évi-
demment nestorienne qu'il serait superflu de le prouver».
L'intention est louable et je ne puis savoir mauvais gré à
John Kesson d'avoir déchargé les Jésuites incriminés. Mais lui
(1) Legge. — Op. cit. p. 40.
(2) A. Wylie, (op. cit. p. 325), se prononce également, en vertu d'un raisonnement
caduc d'induction probable, pour l'origine nestorienne de l'Inscription. Il s'appuie aiissi sur
l'exprission fcn-chen yj ^ ; mais il reconnaît qvi elle peut à la ri(jueur s' iutei'préter dans
un sens cathvlique.
II. LA IMKHHK DE SI-NGAN-FOU. 120
non plus, sur le point i)rincipal, ne décide rien. Afllmc fiuJtjudice
lis est. (1).
Nous voudrions écarter ces considérations; fondées sur une
pure discussion de texte, h défaut de documents histori(|ues (jui
puissent trancher la question, elles relèveraient i)lus du domaine
de la philologie que de la théologie. Tout se réduit dès lors à un
problème de diplomatique, compliqué d'une question d'histoire,
l'un et l'autre également obscurs, et sollicitant les labeurs de
spécialistes compétents. D'autres chercheurs mèneront à bien
cette besogne épineuse. Toutefois, comment laisser i)asser la
burlesque interprétation du Docteur Williamsony D'après le ré-
vérend ministre, l'inscription de Si-ngnn-fou est une inscri])tion
protestante! Il faut citer ce texte invraisemblable : «Cette tablette
non seulement énonce les principales doctrines de notre religion;
mais c'est encore un témoignage fort important de notre croyance,
à opposer aux idolâtres et aux catholiques romains; car elle mon-
tre que la forme Protestante du Christianisme ne date pas
d'hier». (2).
Certes, il est bien avéré que la forme protestante du Christian
nisme ne date pas d'hier; elle date en effet du XVI® siècle.
Olopen précurseur delà Réforme...! C'est une découverte inat-
tendue que celle de l'existence de cette réforme près de mille
ans avant la naissance de ses auteurs, Luther, Calvin, Henri VIII!
(1) Le Colonel Henry Yule admet complètement VimpossUnUté de forger un pareil
document ; comme VVylie il stigmatise la témérité de l'allemand Neumann, qui ose accuser
Sémédo de l'avoir inventé. — Cf. Gothny... p. XCIII.
(2) C'est la triiduction de M. Léon Rousset {A travers la Chine, 2* édifc. Paris
Hachette, 1886, p. 314.) L'auteur de cet ouvrage, si riche d'observations, a formulé des
opinions plus que contestables sur la religion, les missionnaires, voire même l'origine, les
conditions et la légitimité de l'intervention française en Chine en faveur du catholicisme.
Il oublie qu'à tout gouvernement civil incombe le strict et glorieux devoir de protéger
la vraie religion. Par contre, il a fait preuve d'un ferme bon sens, en appréciant ainsi la
revendication du R** Williamson : "On ne i>eut s'empêcher de sourire en voyant à quel
point la passion de la controverse i-eligieuse peut égarer certains esprits et leur faire assez
perdre la notion du temps et de la vérité historique pour les amener à exploiter au profit
de leur opinion les documents qui s'y rapportent le moins ".
Voici le texte exact de Williamson : " The preserving care of a wise Providence wsvs
the first thought in our minds, for this tablet not only enunciates ail the leading doctrines
of our holy religion, but is a raost important witness in favour of our faith in oppot>ition
both to the heathen and Romanists, as it shows that the Protestant form of Christianity is
not of yesterday."
Question accessoire: la mort, le crucifiement du Christ..., omis dans le texte, ne
sont-ils pas des points principaux de notre sainte Religion, "^ ail the leading doctrines... ?"
Il est assez piquant de constater avec quelle prudence le Chinà's Millions, (loc. cit.),
a modifié ce passage en le copiant à-peu-près : *' It enunciates ail the leading doctrines of
Christianity. and is a most important standing witnesss in favour of the Truth.'" C'est plus
acceptable. . .
17
\l]0 CHOIX KT SWASriKA. II.
Apros (oui, les rrotoslnnts onl l)i(Mi trouvé rexist<'nco de leur
prolostantismo dans dos textes plus aiuions oncoro de six siècles,
dans ceux des Saints Evangiles! Non cnlholiquo romaine, Tins-
crij>tion de Si-nguti-foii prouverait tout au plus que, dans le mon-
de, le protestantisme n'est pas la i)remière hérésie en date.
Certes, nous savons gré au 11' Williamson et à son compa-
gnon de voyage de nous avoir fourni de bonnes informations
archéologiques sur l'Inscription syro-chinoise. Nous envions le
bonh( ur qu'ils ont eu de contempler de leurs pro|)res yeux, au-
dessus du texte, cette croix et ces sculptures, auxquelles nous
reviendrons dans les pages qui vont suivre : pour(|uoi faut-il que
les préjugés de secte leur aient dicté, là et ailleurs, d'aussi
naïves remarques !
Le Professeur Legge, creusant le triste et troublant problè-
me de l'extinction totale, en Chine, du flambeau de la foi, ainsi
rallumé par Olopen et ses compagnons, énumère plusieurs cauT
ses, dont nous ne relèverons qu'une seule ici. II raconte qu'un
jour ayant interrogé, sur cet insuccès du nestorianisme, un des
plus zélés missionnaires protestants de la Chine, ce dernier lui
répondit : «Comment pouvaient-ils réussir?.. Ils n'avaient pas
l'Evangile avec eux et vous vous étonnez qu'ils aient échoué!» (1).
«Ils n'avaient pas l'Evangile!» En êtes-A^ous certain? Trop
de prédicants tenteraient de nous habituer à cette suffisance, qui
révolte le bon sens. Quel titre les autorise à accaparer le mono-
pole du Nouveau Testament, qu'ils ne tiennent pourtant, comme
le dimanche et cent autres traditions, que de l'Eglise romaine?
Est-il bien admissible ou vraisemblable que les grands révoltés
Luther et Calvin, de désintéressement suspect, de moralité dou-
teuse, soient les descendants légitimes de ceux auxquels il a été
dit : «Qui vous écoute m'écoute, qui vous méprise me mé-
prise?» (2).
Puis, où donc, sinon dans l'Evangile, les rédacteurs de l'In-
scription ont-ils copié ces détails éminemment évangéliques? « Le
Christ en s'anéantissant s'est fait homme et il a paru dans le
monde. L'n ange a annoncé à une femme vierge qu'elle enfante-
rait un saint dans le royaume de Ta-fs'in. Des rois de Perse,
(1) ChristUinity in China, p. 54. D'autre part, le savant professeur d'Oxford,
si versé dsns tout ce qui concerne l'histoire et la littéiature du Céleste Empire, s'est
honoiîé aux yevix de la critique pour avoir eu la loyauté d'écrire : " On ne peut pas dire
que j'ai pailé avec les préjugés protestants des missions Catholiques Romaines. Je rends
honimsige à l'habileté, à la persévérance et au dévouement des missionnaires et à la
sagesse de leurs méthodes. Ils méritaient le succès et l'ont obtenu. Sils ont trop recherché
la faveur impériale et ont fait des concessions, regrettables peut-être, pour l'obtenir,
comme je l'ai reproché aux Nestoiiens, pouvaient-ils faire autrement, vu les circonstances
données?"
(2) Luc; X. 16.
II. LA IMKUHi: I)K SI-N(;A\-KOr;. 131
guidés i)iir la clartr d'une étoile (HincelaïUc, sont venus oiïrir leurs
hommages au nouveau-në... Le Fils de Dieu... est remonté au
ciel..;... il a établi le baptême qui, par l'eau et la vrrlu de
l'Esprit Saint, elTaec les taches oriL,Hn(dl<'S... ete. » ;l).
Ces considérations, accessoires ici, ris(jueraient de nous l'aire
perdre de vue la Croix, (|ui doit dominer cette seconde partie
comme elle brille de fait en tête de la pierre de 8i-ni^an-fou.
Avant d'examiner plus spécialement ce glorieux symbole qui s'y
trouve si providentiellement sculpté et conservé de|)uis tant (h;
siècles, nous prierons le lecteur de remarquer la double mention
explicite qui en est faite dans le courant même de l'inscription.
§ II. LES CROIX DANS LE TEXTE.
Outre la croix gravée au sommet de la pierre, le signe de la
Croix est mentionné deux fois, avons-nous dit, dans le texte, c.à.d.
dans la partie constituant l'exposé doctrinal, mais chaque fois dans
des conditions fort dilTércntes.
Tout d'abord, dans les premières lignes verticales et presque
au début, on trouve une phrase assez obscure j)our ex(M-cer la
sagacité des traducteurs : f ij + ^ J^ ;£ 0 :fr» îî X JSL W dfe
Legge l'interprète ainsi : « Ayant déterminé les quatre points
cardinaux dans l'espace, comme par les extrémités du caractère
employé pour 10 -p, II, (l'être suprême, un, immuable, vrai, in-
compréhensible, éternel et simple,) mit en action le souffle pri-
mordial et produisit le double éther. » Une note de Legge. ((ui
y voit, à tort ou à raison, l'ancienne cosmogonie du taoïsme et la
(1) Il serait trop facile d'aligner ici, sans grands frais d'criulition, les référen-
ces, par chapitres et versets, aux passages correspondants des quatre Evangélistett.
Et pourtant ces Nestoriens ne possédaient pus VEi'unijUe ! Veut-on dire qu'ils ne le com-
prenaient pas? Que cette intelligence était réservée au protestantisme futur? Williamson
assure toutefois que la forme protestante du Christianisme était déjà en vigueur & cette
époque ! Incohérences, contradictions, extravagances, qui fourniraient un nouveau puni-
graphe aux '* Variations des EuUses réformées,''^ de Rossuet.
Plusieurs interi)rètes voient même le saciifice de la messe, la Communion, la Confes-
sion, la prière pour les défunts, mentionnés dans ces passages : "Sept fois par jour ils assis-
tent à l'office et ils prient i)our soulager grandement les vivants et les morts. Une fuis tous
les sept jours ils ont un service public, purifiant leuis cœurs et recouvrant leur innocence".
Sans remonter à de Visdelou, à Pauthier, à Dabry, Legge est formel sur ce point, à
la page 9, dans la traduction du texte et dans les exi)lications en note. Pour Kircher, il y
a trouve mutière aux plus riclies développements d'histoire apoiogétiiiue.
132 CHOIX ET SWASTIKA. II.
vieille philosophie chinoise, renianiue avec Justesse «(juil n'est
pas nécessaire de supi)Oser que l'écrivain de l'inscriplion pensait
ici à la Croix, symbole du Chrislianime, comme il l'a lait plus
loin. »
Sémédo avait traduit : «Il forma les quatre parties du monde
en forme de Croix. Il mêla le Chaos et en tira les deux princi-
pes». (1).
A. Wylie (p. 209) rai)porte la réflexion suivante, insérée à
propos de ce passage par un Lettré chinois de haut rang dans la
grande collection d'épigrai)hie qu'il i)ublia en 180.") : «Maintenant
les catholiques qui lèvent constamment la main ])Our faire le
signe de la croix, se conforment avec précision aux termes mê-
mes de la Tablette».
L'attention du 1*. Trigault avait déjà été éveillée par cette
équivalence, en Chine, de la croix + ^'t ^^^^ caractère signifiant
10, comme on le voit par la citation (jue j'ai insérée à la page 105.
Kircher du reste avait cité ce passage (p. 36), avec la manchet-
te : «Crucis fi2:urà SiniC denarium numerum dénotant». On a
fait plusieurs fois remarquer aussi que la croix grecque -(- en
Chine et la croix de S. André des chilîres romains X signifient
également 10. Rappelons encore que l'expression «dix fois»,
précédant un adjectif chinois, en fait un superlatif de perfection
qui répond à très, extrêmement. (2).
(1) Léontieuski : "C'est lui qui étendit en croix les quatre parties du monde".
Kircher {"Boy m) : "In figura Crucis fecit quatuor mundi partes, commovit chaos, fecit
duos Kis^\ Ki veut dire air, souffle, en chinois.
On semble avoir simplement mis en latin ce passage de la version italievve : "... in
figura di Croce fece le quattro i>arti del mondo, comosse il Cliaos, fece due Kis ( cioè due
virtu o qualità, chianiate lâyanT) cambio le ténèbre, fece il Cielo e la Tierra..." La paren-
thèse indique qu'il s'agit du Yany j^ et du Yn |^ dans ces deux Ki.
John Kesson : "Il étendit en croix les quatre parties de la terre, vainquit le chao?
et créa les deux espèces d'air... " Le traducteur y voit une allusion au verset 7* du l®"" cha-
pitre de la Genèse sur la séparation des eaux primitives, *' Et fecit Deus firmamentum,
divisitque aquas quse erant sub firmamento, ab his quœ erant sui)er firmamentum". En
note, il cite une variante dans le texte chinois, d'après le "Jésuite Yan-vmn'\ qu'il ignore
avoir été le P. Emmanuel Z)ta2 (junior) ou Yang Ma-no r^ ^ p^.
Pauthier : " Prenant le signe de la croix pour déterminer les quatre parties du mon-
de, il donna le mouvement à l'air primonlial ".
Da6ry ." C'est lui qui a créé l'univers en établissant les quatre parties du monde
BOUS la forme d'une croix".
Visdelou : "Il a formé une croix pour déterminer les quatre parties du monde"; sa
paraphrase aggrave encore le contre sens.
(2) Cf. suprà p. 6 où nous avons expliqué avec quelles restrictions cela doit s'en-
tendre. Au Japon, faute d'expressions exactes, ou pour éviter certaines équivoques de sens,
résultant de la similitude des sons pour plusieurs caractères, les premiers missionn.aires
avaient introduit, (comme ils l'ont fait à la Chine), une cinquantaine de mots portugais,
II. I.A l'IKUIlE Di: SI-NGAX-FOU. 133
Le dictionnaiiiî ('himo-XKOi ^j^ ^J^ , compos*' vors le second
siècle de notre ère, donne cette explication du caractère Che -|- :
+ ti i: #. ^. - n m w. I n ^ 4L\ n'i pg * + * il ^,
«Dix (-}-) ('st le plus accompli des chilTres; le trait liori/ontal
dont il est composé représente l'Hst et l'Ouest; le trait vertical
le Sud et le Nord; et de la sorte leur ensemble com])rend les
quatre points cardinaux ainsi (jue le centre».
La seconde mention de la croix dans le tcîxte j)résente plus
d'intérêt puisque ce signe figure là explicitement, avec sa valeur
symbolique et religieuse, (^uant à la représentation fyrap/i*V/u^,
elle est absolument la même de jiart et d'autrtî. le sens seul flu
texte accuse la difîérence fondamentale : f P ^ + ^ SE 0 il^
.W -â- ât ^4j,
Comme ci-dessus, nous juxtaposons les princii)ales traduc-
tions : Legne : (Les ministres de cette doctrine ; « portant avec
eux le sceau de la Croix, répandent une harmonisante influence
partout où le soleil brille et ils unissent tout ensemble sans dis-
tinction». Et sa note précise son interprétation : «Le caractère
dix -f* est ici pour le signe ou la figure de la Croix».
Dabry : «Le sceau de la religion est une croix s'étendant
avec quatre pointes brillantes et qui unit sans f(u'il puisse être
enlevé ou effacé». Le traducteur voit là une allusion au cariictère
indélébile imprimé par le sacrement de baptême. IMus loin
(p. 17) parmi un exposé contestable des erreurs attribuées au
Nestorianisme, il range celle «de ne pas vouloir reconnaître d'au-
tre image que la croix». (1).
Leontieuski ou Marchai de Lunéville : «Par le signe de la
croix, nous réunissons les quatre points du monde éclairé par le
soleil.»
dans le langage catéchistique. Le mot cruz était Je ce nombre ; "car le caractère Yu-moçi
("V >C ~f' zieii mong zi ) qui représente une Croix, signifie seulement le nombre 10". (Cf.
Solier S. J. Histoire ecclésiastique du Japon, — Pans 1627. p. 12).
En Chine, par suite de certaines exhortations intempestives de prédicants, les païens
nous interpellent parfois en criant Yè-sou Jw »^ Jésus, comme ils poursuivaient S. Fran-
çois-Xavier en répétant D/o.-»', Dios, Dios f Vue de leurs vexations est aussi, aux environs
de Chang-hai, de tracer des croix par terr.\ au-devant des missionnaires, i>our la leur faire
fouler aux pieds.
(1) Le Manichéisme adoi)ta généralement une pratique tout opposée. >[anè8, né eu
Perse en 240, soutenant que Jésus-Christ n'était né, n'était njort et n'était ressuscité qu'en
apparence, ses partisans, d'après Beigier, "ne rendaient aucun cidte à la croix, ni à la S.
Vierge. ... L'a version de ces sectaires i)Our le culte de la croix, des saints et des images, leur
concilia l'affection des sarrasins mahométans," à la fin du VHP siècle. Leurs erreurs
formèrent le noyau de celles des iconoclastes, des Albigeois, des Priscillianistes, des Cathares,
etc,. Plus haut, p. 97, nous avons émis le sentiment contraire de VAlphabetum Tibetanniu
qui établit la parodie sacrilège du culte de la croix chez les manichéens de l'Asie centrale.
Nous y croyons volontiers. — S. Cyrille nie (pie Manès ait jamais été cluétien.
131 CHOIX ET SWASTIKA. II.
J. Kesf^on n'a fait que mettre en anglais cette même phrase. —
Visidelou : «Le sceau est une croix, (^ui fond les quatre illustrés
pour les unir sans empêchement.» Pnraphrase : «Pour étendard,
cette Religion tient la croix, afin de lier ensemhie tous les hommes
de la terre et les unir entre eux, sans aucun empêchement».
Kircher (Boym) préoccupé de laisser au texte toute son am-
pleur et son sens un peu flottant, a craint de trop préciser:
« . . . Signaculo ^ crucis dispersi in quatuor j)artes mundi, ad
congregandos et pacilicandos sine lahore...» La vorsio}i iluli'
enne avait dit: «...Tx;? /,i croro, jmr coniprendor liitli sonzii eccet"
tjorip . . .»
A cause de sa bizarrerie, îi cause aussi d'une juirticularité
étrange nous ajoutons la traduction fournie par Pauthier : « Le
sceau employé dans le nouveau pacte a été le signe de la croix
>i<, qui s'étend vers les (juatre points lumineux, comme la fleur
Ssé-tchao, pour réunir toutes les créatures dans la même toi sans
les confondre.»
Qu'est-ce que cette fleur S>>c-tchao? Qui est-ce qui autorise
Pauthier à la faire intervenir ici ? Je laisse à d'autres le souci
de répondre à ces questions. (1) Nous ne pouvons pourtant nous
dispenser, vu la singularité du fait, de transcrire ici la note de
Pauthier: «Le signe ou caractère en question est etïacé dans le
fac-similé de l'Inscrijjtion conservé la Bibliothèque impériale. (2).
Dans l'édition de Wnng-tchcing, accompagnée de commentaires
(dont nous donnons ci-après la traduction), le caractère en ques-
tion est remplacé par le signe habituel chez les Chinois pour in-
diquer dans leur typographie les signes effacés, illisibles ou in-
connus des textes qu'ils reproduisent : le signe Q . Le sens de
la phrase indique sufïisamment que ce devait être le signe de la
Croix, représenté plusieurs fois dans l'Inscription par le caractère
chinois -f- C/ie, dix, qui lui ressemble, mais qui, à cette place,
était probablement figuré comme en tête de cette inscription,
pour mieux représenter la fleur Ssé-fchao». On sait qu'il n'en
est rien; comme le prouve de reste le texte chinois que j'ai cité
à la page 123.
Plaignons Pauthier ne n'avoir pas eu un texte exact à sa
(1) Nous avons donné le texte Chinois à la page précédente. Pressentant l'insuffi-
sance de sa version, Pauthier est revenu sur ce point dans une de ses " Notes philologiques
et historiques" placées à la fin de son travail, (p. 57.) Il s'exprime ainsi: "Ce qui confirme
pour nous la supposition que le caractère effacé et inconnu des Chinois était le signe de la
Croix n^^ c'est la comparaison qui est faite, dans le texte Chinois, de cette croix avec la
ûeviT S.ié-tchao, \E3 *Npj qui s'étend des quatre côtés" Puis il cite un extrait d'un dic-
tionnaire Chinois qui, dans une description d'une botanique fantaisiste, prétend que l'arbre
semi-légendaire mi-kou "dirige ses fleurs Ssé-tchao en quatre pointes brillantes".
(2) Qu'il soit effacé, nous en doutons un peu, bien que nous ne puissions nous en
assurer, si loin de Paris.
II. LA l'IKllHi: Ui: SI-N(IAN-F()C. 135
disposition. II est malaisé (roxplirpicr poiin|uoi l'rdilion de W'uiitj-
tclmng est ainsi déligurtje. Ksi-vc une Iraude intentionnello? je
n'ai pas vérifie non i)lus le mauvais état nu mr-mf* endroit (\) du
fnr-simité que possède la Hihiiothèque nationale de Paris (1). Je
puis alïirmer seulement que les deux (ruhftin<is) estampaijes sur
lesquels a travaillé le D"" Legi>'e, comme aussi les douze que j'ai
eus sous les yeux, portent tous le caractère -f- , avec un soupçon
de surcharge pour le trait vertical, enlevé par une cassure de la
pierre. A. Wylie no signale aucune adultération sur les deux
estampages dont il disposait.
,^ III. LA CROIX DU SOMMET.
L'Inscription de Si-ngan-fou est précédée de 9 grands carac-
tères chinois, rangés en nx-tangle [îi x 3), surmontés d'une croix
parfaitement gravée dans la pierre, sous un ensemble d'ornements
en relief mal déterminés jusqu'ici dans les diverses relations.
Nous en dirons un mot plus loin.
C'est sur la forme même de cette croix que j'attire maintenant
l'attention du lecteur.
Personne n'a jamais élevé le moindre doute sur sa présence, et
cette présence est une des particularités qui a dû frapper le plus
vivement la curiosité des spectateurs païens, quand la dalle de
marbre réapparut au jour en 1625. Par ce seul fait, le monu-
ment affirmait sa signification générale, son ancienneté, sa prove-
nance chrétienne, et par conséquent^ Timportance hors ligne de
la découverte. Aussi voyons-nous les premières relations qui la
mentionnent relever ce détail en termes presque identiques.
Mais si Ton rencontre une complète unanimité sur la présence
de cette croix, tant s'en faut que l'accord se maintienne dès qu'il
s'agit d'en préciser et définir la forme.
(1) Au témoignage de Le ge, lii plus graïul^ partie tlu 102* chapitre de la lirantte
collection d'inscn'ptioiis sur métal it sur pierre, en 160 chapitres, que Wmxj-tch'anij, âgé «le
82 ans, publia en 1850, est occupée par llnscription de Si-ufjan-/ou. Mais cette version
est..£autive aussi. Cette (Collection s'étend de 2.000 av. J.-C à l'an 1264 de notre ère.
> Pauthier, (r/rt.srr//)//^// .'<//>7>-r/t///()/.sr, )). 21 ) affirme qu'ailleurs encore "l'édition de
WanO'tch^auf/ i>orte, au lieu du caractère M Kh'eoii, "bouche", le signe ^3, quadrila-
tère "qui représente, dans les textes chinois, les caractères effacés oi\ inconnus ; et nous
avions d'abord pensé, dit-il, que ce signe avait été placé dans cette édition, au lieu de
celui de la croix T. Mais \e fac-simifé de la Bibliothèque imi)ériale, que nous avons con-
sulté depuis, porte très lisiblement (/) le caractère A'/«Vo«, "bouche". I^e môme auteur
(p. XVI), prétend aussi avoir copié sxxr le frotti-calquc {rubbing) de Paris lu grecque qui
encudre le fac-similé tifpot/raphiguc de son ^ilémoivc.
136 CROIX ET SWASTIKA. II.
L'oxamon porte siir uii lait rolativoniont facile à constator ;
la croix existait et existe encore ; des témoins (lignes de loi l'ont
contemplée; des auteurs comi)étents l'ont décrite; des dessinateurs
l'ont reproduite, et plusieurs allirment l'avoir lait d'après d'exacts
fac-similés; on l'a même photographiée; — et pourtant, sur trois
types principaux qui en ont été fournis, ce sont les moins exacts
qui ont obtenu le plus sûr crédit. Que la critique historique en
reçoive, une fois de plus, une leçon motivée, sinon de scepticisme,
au moins de prudente réserve !
C'est en elYet à trois types principaux . que se ramènent les
divergences sur la forme de cette croix. Nous allons les consi-
dérer successivement, adoptant, pour plus de clarté, cette sorte
de triple classification :
A. Le type inexact de Kircher, Pauthier,...
B. Le type inexact de Boniietty, Kesson,...
C. Le type exact de Willininson et des estampages.
A. TYPE INEXACT DE KIHCIIER.
La plus ancienne reproduction, — la première en date, — de
la croix de l'inscription, a paru dans le Prodromus Coptus de
Kircher, imprimé à Rome en 1036. Elle a dû être exécutée
d'après un dessin inlidèle, aidé d'une description écrite ou ver-
bale, vu sa valeur médiocre; par contre les caractères chinois
qui accompagnent l'estranghélo, figurant plus loin dans le même
ouvrage, sont superbes d'allure et n'ont pu être gravés que
d'après un décalque ou rubbing^ comme le prouvent leur dimen-
sion, leur fidélité et leur grâce, inimitable pour de simples dessi-
nateurs ou copistes, si appliqués qu'on les suppose. Cette absence
d'estampage pour la partie supérieure explique seule comment
Kircher, habituellement si soucieux de l'exactitude, s'est résigné
à laisser paraître sa reproduction fautive de la croix et du titre
de la pierre. Moyennant un estampage, c'eût été un jeu que de
graver exactement cette croix, quand, au contraire, la reproduc-
tion de caractères chinois, si bien jetés et d'une telle perfection
calligraphique, présente en soi les plus sérieuses difïicultés. (1).
En effet, le texte du Prodromus^ joint à la vignette,
s'exprime ainsi : «Lapis autem summitati tenet crucis
figuram, non absimilem ei quam Equités portant Meliten-
ses». p. 52. (fig. 152).
Dans sa China monumentis illustrata, Kircher, enrichi Fi(j.i62.
(1) D'après son propre aveu, (ij. 261 o/j. cit.) la croix manquait aussi aux estam-
pages de A. Wylie.
II. LA l'IKRIŒ DK SI-NT,AN-FOU.
l.T
peut-être de documents qu'il estimait plus sûrs, est heureuse-
ment revenu à cette pierre, pour lui consacrer le tiers de son
volume. Bien plus, un chapitre spécial intitulé />f? Criufi in supvp^
mo Lapidis apice incisa (p. 52), s'occupe uni(|uem(rnt de la croix.
Quel que soit le jugement que l'on poite sur ces ouvrages, il
n'en demeure pas moins vrai que le Monument de Si-ngan-fou n'a
jamais été, à tout prendre, étudié avec plus de critique, d'érudi-
tion, d'ampleur, de loyale indépendance et de sérieux. La science
actuelle y relève plus d'une erreur; mais elle n'ouhlie pas que le
Père a travaillé sur un texte douteux par endroits, (même aujour-
d'hui,) et cela plus de deux siècles avant nous, qui avons encore
à souhaiter que les facilités d'information s'améliorent notablement
en Chine. Du reste, l'empressement avec lequel ce travail s'est
vu copier, et même piller, est une garantie solide de son mérite.
Au surplus, c'est une de ces erreurs secondaires qui fait l'objet
du présent jiaragraphe.
A la page 12 de la China est encartée une gravure sur cuivre
de cette croix. On la rangerait volontiers dans la catégorie de
celles 'qu'on nomme hastées ; mais il vaut
mieux en présenter ici une copie, plus claire
en soi qu'une description, (fig. 153.)
Cette croix est manifestement plus ine-
xacte que la précédente. Comme on le verra
plus loin, le consciencieux Kircher s'est ravisé
à tort. Si l'on recherche la raison de cette
inexactitude, dont il n'est qu'en partie res-
ponsable, et surtout de la modification mal-
heureuse subie par cette seconde figuration,
on n'en saisit guère d'autre sinon que les
documents lui faisaient alors défaut. «Ceux,
dit-il (p. 5), qui ont considéré cette croix avec soin, aiïîrment que
ses extrémités se replient en fleurs de lys, comme celle qu'on voit
à Méliapore sur le tombeau de l'apôtre S. Thomas, à-peu-près
semblable à celle que portent les chevaliers de S. Jean de Jéru-
salem». Il faut en conclure que Kircher n*avait pas vu de ses yeux
le rubbing de cette croix. Du Ilalde, travaillant plus tard sur des
documents encore moins certains, ne la décrit pas autrement.
Dans son souci de se couvrir, et pour se justifier peut-être
d'avoir abandonné le type donné dans son Prodromus, Kircher cite
cette phrase du Novus atlas sinensis du P. Martin Martini : «En
tête est une croix, à peu-près comme celle des chevaliers de
Malte.» Munie de ce correctif, l'assertion ménage et la prudence
et la vérité. Evidemment, répétons-le, Kircher n'avait pas sous
les yeux de dessin exact, encore moins d'estampage, comme il
s'en fait et s'en faisait dès lors en Chine si couramment. Il est
vraisemblable que les premières copies envoyées par le lettré chi-
18
138 CHOIX ET SWASTIKA. II.
nois et celle soumise ;i l'Empereur, (au dire des relations),
n'étaient que des estampages, lesquels ne sont pas arrivés j)ourtant
jusqu'en Europe. Le savant jésuite fut réduit à s'en rapporter
à une description erronée ou par à-peu-près, qu'elle vint d'un
Chinois, du P. Boym, du P. Sémédo ou de quelque autre de ses
collègues. On sent en elïet dans son dessin (deuxième manière),
la préoccupation de concilier les trois éléments qu'il avait à sa
disposition pour reconstituer cette figure de croix: c'était, lui
disait-on, a/, une croix de Malte ou de S.Jean, — b/, fleurdelisée,
— c/, semblable à celle de Méliapore. iNous reviendrons sur ce
dernier élément. (1).
En fait, la figure de la Chi)m illustriita a eu la mauvaise
fortune de fixer si longtemps l'opinion sur ce point qu'elle a
égaré Pauthier lui-même. En tête de son texte, fautif du reste,
il a reproduit, peut-être calqué, cette 2** Croix de Kircher, aux
extrémités hasiéos, qui a passé pour la forme authentique. On
serait tenté d'en conclure que le fac-similé de la Bibliothèque
Nationale, écourté par le haut, ne présente pas l'estampage de
la croix. C'est i)Ourtant le cas contraire et l'erreur devient
inexplicable, puisque ce fac-similé porte encore actuellement, en
1892, (comme me l'assurait naguère un de mes bienveillants
correspondants), cette croix, aussi nettement figurée, en épargne,
que tous les autres caractères de l'estampage. (2).
Fait assez curieux aussi : le bel ouvrage du P. Emmanuel
Diaz, (1574-1659), donnant la gravure de trois autres croix trou-
vées ailleurs, néglige de reproduire celle de Si-ngan-fou. Peut-
être n'en avait-on alors qu'une copie d'une valeur incertaine. (3).
Il semble évident que Pauthier n'avait pas quelque chose de
bien net en vue quand, s'en rapportant aveuglément à plusieurs
passages de ses lectures, il écrivait: «On voit des croix parfaite-;
ment semblables sur les médailles d'HéracHus Constans II, qui régna
(1) La version itulie» ne la. décrit ainsi: " Questa Pietra... ha da capo un titolo <li
forma piramiclale, longo due i)alnn, e largo uno ; e di sopra s^colpita una croce quasi simirà
quelle di Malta, jiosta sopra le nuuole".
(2) Bonnetty, Annales de Pkil. chrétienne, 1853, p. 139, prétend donner "une autre
forme de cette croix, telle qu'elle a été prise sur le monument, et telle qu'elle existe dans
\e fac-similé qui se trouve à la salle des manuscrits de la Bibliothèque impériale ". Je
renonce à cheicher le mot de cette énigme. Cette croix a-t-elle été récemment ajoutée à
l'estampage parisien, ou bien aucun des écrivains n'a-t-il eu la pensée de vérifier ses dires?
Cette dernière hypothèse est plus que probable.
(3) L'imprimerie de T^oii-sè-ioè a réédité, en 1878, le T'ang king kiao pei sang tcheng
Vsiuen ^ ,tji^ qX V^ ^ iE Wt { N° 19 du Catalogus ), qui est le commentaire du
P. Diaz sur le Monument de Si-ngan-fou. —
Le Catalogue du P. Couplet, mis à la suite de VAstronomia enropœa du P. Verbiest,
inscrit parmi les ouvrages du P. de Gouvea (1592-1677) : Elogium S. Legis lapidi in-
sculptum ohlatumque ab eodem Proreye ; — snh nomine ipsms (Patris) editus a Proreye
Tung, ajoute le Catalogue, au numéro XLIV.
II. LA PIEUHK I)K SI-NGAN-FOU.
130
à partir de 641 à Consianlinoplc...
Cette même croix est portée sur leurs
mitres et leurs poitrines par les Métro-
politains des Chrétiens de S. Thomas
ou Nestoriens de l'Inde». (1).
En tête de la planche annexée à
son étude, le CliristianUme en Chine,
M. Dabry a fait graver la croix ci-con-
tre, qui n'est autre que celle de Pau-
thier, avec ses extrémités en fer de
lance ou de pique (fig. 15't.) L'ouvrage,
du reste, n'en indique nullement la
provenance, et le dessin est manifes-
tement une copie de seconde ou troi-
sième main, sans autre prétention.
Qu'il nous suffise d'en signaler l'exis-
tence et d'en relever l'inexactitude.
Fig. 154.
B. TYPE INEXACT DE BONNETTY (LÉOXTIEWSKI, KESSON).
Nous ignorons si l'exactitude du type de Kircher a été mise
en question avant l'article de Marchai de Lunéville, (Léontiewski)
inséré dans les Annales de Pliil. chrétienne en 1853. L'auteur, fit
reproduire à la p. 154 un dessin fort difïérei t de cette croix qui
devient une croix trilobée^ non plus hastée. «Le marbre, disent les
Annales^ est orné d'une croix gravée en intaille, que nous avons
mise ci-après en tête de la traduction ; elle est semblable à celle
des Chevaliers de
S. Jean de Jéru-
salem, et à celle
de la tombe de
l'apôtre S. Tho-
mas dans rinde ;
deux fleurs, sem-
blables à des pen-
sées , séparées
par des nuages,
sont dessinées
en dessous.» Kir-
cher , Sémédo ,
Boym avaient dé-
jà mentionné ces
nuages, qui exis-
tent en réalité,
mais sans les re-
produire, (fig. 155)
Fia. 155.
(1) Voir aussi la forme de ces croix dains deux planches publiée» p,nr les Amialts de
\\0 CROIX ET SWASTIKA. II.
Le type Kircher-Boym céda provisoirement la i)laee au nou-
veau-venu, présumé plus conforme à la réali-
té. Si bien ({ue John Kesson dans son ouvra-
ge déjà cité, la Croix et le dragon, où il n'a
fait que retraduire en anglais la traduction et
les notes franco-russes Marchal-Léontiewski,
a reproduit aussi, sans le moindre scrupule
sur sa non authenticité, le décalque présenté
par les Annales de Bonnetty. C'est même
cette croix trilobée, moins les fleurs acces-
soires, qui fournit la vignette de son livre. (I)
(fig. 156.) Fi<f. 15G.
Au demeurant, le nouveau type Marchal-
Léontiewski est presque aussi inexact que ceux auxquels il s'est
substitué. (2). Reste à expliquer comment on l'a pu proclamer
conforme à la croix «telle qu'elle a été prise sur le monument et
telle qu'elle existe dans le fac-similé qui se trouve à la Bibliothè-
que impériale ! »
Laissons cette question d'importance minime pour en venir
à la forme exacte, précise, authentique, qui survit encore au-
jourd'hui et rayonne depuis onze siècles au front de la célèbre
Inscription.
C. TYPE EXACT DE WILLIAMSON, YULE.
Le plus expédient est de présenter au début de ce paragra-
phe le décalque rigoureux de cette intaille, (fig. 157). Elle
Phil. chrétienne t. XV. p. 122, 3* série. — N'ayant pas ce dernier ouvrage à notre disposi-
tion, (cas trop fréquent, hélas ! du missionnaire en Chine ou ailleurs), il nous est défendu
de pousser plus loin la discussion sur ce point particulier.
(1) Ces Annales ont accumulé les études sur le Monument de Si-npan-fou. Au com-
mencement de l'article de 1853, p. 139, Bonnetty renvoie à cinq ou six passages de sa
Revue, à ce sujet. Le travail de Marchal-Léontiewski a paru en anglais et en russe dans
les Annales de la Soc. de Géographie de Russie, 1851.
(2) Les chrétiens de Chine, même dans les Provinces reculées, semblent avoir été
mieux renseignés, au siècle dernier, sur la figuration exacte de cette croix. Ms' Pottier
écrivait du Se-t'choan en 1777 : " Nous Jivons ôté la copie de l'Inscription de Si-npnn-fou,
pour la remplacer par les tablettes ordinaires, auxquelles les chrétiens sont habitués".
Les Prêtres des Missions Etrangères leur avaient révélé la valeur apologétique de ce docu-
ment et les avaient engagés à en suspentlre des copies dans leurs maisons. Mais "il est
probable que quelques ignorants parmi les néophytes avaient cru voir des signes supersti-
tieux dans la partie de cette inscription qui n'était pas en langue vulgaire. " — Léonide
Guiot, La Mission du Su-tchuen au XVIII* siècle. — Paris, 1892; pp. 15, 195 et 260.
Il a pu arriver aussi qu'on ait redouté une interprétation nestorienne, patronnée
pftr quelque missionnaire mal avisé, ou encore qu'on se soit laissé intimider par des criail-
lerles d'Europe sur la non authenticité.
II. LA PIEUIIE DE SI-NGAN-FOU.
m
ï\'2 CHOIX ET SWASTIKA. -r— H. .
est roproduilo en vraie grandeur et sans intermédiaire sur l'un
des estampages cliinois (jue j'ai encore sous les yeux en traçant
ces lignes.
Ce n'est pas, du reste, pour la première fois qu'elle parait,
avec une exactitude et une précision très sutllsàntes. Nous ne
faisons pas ditîiculté de reporter au li^ Williamson l'honneur
d'avoir le premier reproduit un décalque analogue. Nous ne lui
reprochons que d'avoir un peu embelli le dessin original de la
Croix, figurée ici avec plus de rigueur, mais les contours sont
exacts dans sa vignette, et les enjolivements en sont dù^ peut-être
au caprice do graveur sur bois. A moins pourtant (^u'il faille les
attribuer à M. Lees, compagnon de voyage de Williamson, et au-
teur du croquis. La croix est bien une croix de Malte : mal
copiés ou mal compris, les trois cercles qui »i*nent chaque ex-
trémité ont peut-être donné lieu, soit à l'interprétation trilobée
de Léontiewski, soit au vieux type flourdehjsé, soit aux rappro-
chements tentés avec la Croix de S. Thomas et de S. Jean, soit
encore au profil haf^té de Boy m, Kircher, Pauthier et Dabry de
Thiersant. .
La planche phototypique mise en tété du travail de Legge
n'est que la reproduction d'un lavis qui réunit deux des trois
dessins de Williamson ; l'un est la croix de Malte authentique ;
l'aurtre ^st une copie au pinceau de la gravure sur bois du croquis
de Lee^. Il représente tout le haut de la pierre, qui, Sîins doute,
n'av9(it jamais été reproduite. On "j' soupçonne une sorte de draperie,
peut-être des silhouettes d'animaux assez indécises. Ce sont les
dragons écailleux dont nous avons parlé plus haut. Sans trop s'en
rendre compte, Williamson a. défigurée ce superbe niorceau de
sculpture.
Legge remarquait prudemment à ce propos: «C'est à M. Lees
que nous devons les singulières figures qoi foj^ment Pornementa-
tion autour du titre ; une étude ultérieure viendra peut-être modi-
fier légèrement la représentation qu'il en fait. (1).. Notfs lui em-
(1) Cette modification est phis profonde qu'il ne la prévoyait/ *
Le lecteur est désormais fixé sur le motif de Tornementation 'supérieure, constituée
par un enchevêtrement de dragons squammeux. Nous avons fait ressortir à la page 122 l'air
frappant de ressemblance, d'étroite et évidente par.^nté qui, à première vUe, rattache telle-
ment cette stèle à celle de Si-hia-chan, plus vieille d'un siècle, que.jîlusieurs s'y trompent
et les prennent l'une pour l'autre. Animalier plus que médiocre s'il s'agit de l'exacte vérité
dans le rendu de la nature vivante ou morte, le chinois se révèle artiste consommé pour
imaginer et construire telle bête fantastique ou de style héral,diq,ue ; -mais il excelle surtout
dans la représentation du dragon national! En rédigeant la note 1 de Ja'''pagie\93 sur les
bas-reliefs relatifs à Si-wavg-mou, (l'Istar ou Vénus chinoise, au dire du D' Edklh^), nous
ignorions qu'ils venaient d'être l'objet d'un excellent travail intitulé : " La sculpture sur
pierre en Chine, au temps des deux dy)iastie8 Han, par Edouard Chavannes". Paris,
Leroux 1893. in-4°. pp. XI. 88. avec 66 planches.
II. LA l'iKiinr: ni: si-N<;.\N-Fon. 1 \:i
pruntons aussi la croix gravôo iniiiKuliatcmont au-dessus do co.
titre. Le procédé d'estami)a^e qui assure l'exacte reproduction
des caractères intaillés est absolninent inapi)Iical)le aux sculptures
en relief.» — {op. rit. \y. 34.) Il s'ai^^it du i)rocé(lé chinois, que
nous avons décrit ailleurs. (1)
Souhaitons qu'on ne tarde pas à exécuter, au profit des î,'"rands
musées du monde, des estampages fidèles, ou des surmoulaires
plus désirables encore, de ce vénérable monument, qu'on tnuuble
de voir ainsi exposé aux vicissitudes du temps et des événements,
toujours si inclémentes en Chine !
ITne correspondance adressée au Daily ?ifîu\s (20 avr. 1803)
par le R^ Duncan Moir, très zélé pour l'étude et la préservation
de la célèbre stèle, exprime la juste indignation de l'auteur en
constatant que plusieurs des caractères venaient d'être martelés
par malveillance. II rétablit en outre la vraie forme de quelques
idéogrammes inexactement figurés dans le texte de Legge.
Williamson est l'un des derniers voyageurs qui aient publié le
récit de leurs excursions auprès et autour de la fameuse pierre.
Ce récit est un sûr point de repère pour l'histoire successive du
monument. «On nous informa, écrit-il, qiie la tablette nestorienne
existait encore parmi les ruines d'un temple appelé le Ching'dung,
en dehors de la porte de l'Ouest... Traversant les faubourgs, nous
parvinmes aux restes d'une pagode bouddhique; un vieux bonze
nous dit: «Ce n'est pas là votre temple, le voici ; )> et il nous
montrait un ensemble de ruines vers le Sud-est. Nous traversâmes
un champ de blé, et, franchissant un mur à-demi renversé, nous
entrâmes. Là, à notre joie, je trouvai la tablette que je reconnus
d'après un fac-similé que j'avais chez moi. La tablette se dresse
entière, sans aucune égratignure. dans un renfoncement en briques
faisant face au Sud, parmi des amas de pierres, de briques et de
décombres... Nous ne pûmes voir les inscriptions Syriaques des
côtés, mais nous trouvâiues le Syriaque qui est en bas ; vraisem-
blablement les inscriptions Syriaques latérales sont encastrées
dans la maçonnerie. » Grâce aux derniers renseignements des
missionnaires catholiques, on sait dans ({uel sens il faut modifier
plusieurs de ces lignes, pour se figurer les conditions dans les-
quelles le monument provoque désormais les investigations ulté-
rieures. (2).
(1) Cf. La Kevue Etudes rtUffieuses .. 1890. - \>. 438.
(2) Notons quelque légère incohérence dans la descrii)tion de Williamson, en dé-
saccord avec sa gravure du Monument sous abri. Aurait-il réussi à voir les canictèreH
chinois de Hun Tai-Jwci s.ins voir les caiactcres syriaques qu'ils coupent en partie? Or,
il mentionne les premiers en avouant qu'il n'a pu considérer ces derniers. Comment du
reste examiner les tranches de la stèle, si elle est aussi encastrée dans la niaçonnorie que
l'indique la figure? Le texte, comme docuinent, l'emporte ici sur l'illustration.
W'i
CHOIX ET SWASTIKA. II.
lios Aniinle.< (le Honnetty (I) avaient inséré une lithographie
assez besoigneuse inlitulée : «Vue intérieure de la pagode où est
renfermée l'inscription chrétienne de Si-ngan-foun. C'est une
modeste salle de pagode comme chaque Province en compte par
milliers. La pierre est enclavée, à main droite en entrant, dans
le mur d'un autel bouddhique à-peu-près vraisemblable. Comme
toute indication de provenance manque, nous nous contenterons de
faire mention de cette planche, espérant voir paraître bientôt des
reproductions doit on n'aura aucune raison de suspecter la sin-
cérité; elles nous permettront d'attendre des documents moins
incomplets, tels que les souhaite, avec notre foi, la critique plus
exigeante de notre époque.
(1) Annale» de pkil. chrétienne. IV* Série, t. VII, n<» 38, p. 150. — Le Colonel Yule
n'avait pu fournir non plus ces caractères syriaques des tranches, dans son fac-similé photo-
lithographique de l'Inscription, {Marco Polo. t. II. p. 23). Par contre, le décalque de la
Croix mis à la page 24 est suffisamment ex.act.
1
CHAPITRE III.
TRADITIONS ANCIENXKS SUR LA CROIX.
§ I. Les Juifs chinois. — Le Tau cruciforme. — La croix
de Méliapore.
§ IL Lamas plagiaires du Christianisme. — Le Prêtre-
Jehan. — La croix et le Veni Creator h la Cour des Khans. —
Croix chez diverses tribus. — Escandel.
§ III. Croix trouvées au Fou-kien. — Monnaies et médail-
les. — La «pagode de la croix» près Chang-hai.
19
CHAPITRE III.
TRADITIONS ANCIENNES SUR LA CHOIX.
■<K)>©<0
§ I.
C'est donc un fait définitivoment acquis à l'histoire; elle peut
l'enregistrer sans témérité : d'après le texte de la pierre de Si-
ngan-fou, h la fin du VHP siècle, les Chrétiens avaient des éta-
blissements prospères en Chine. Et pour arriver à ce résultat,
pour emporter de haute lutte cette sorte de reconnaissance ofïi-
cielle, que d'elïorts courageux, que de tentatives héroïques, que
de ténacité persévérante, que de temps surtout n'avait-il pas fallu!
Ce monument constate l'épanouissement i)rogrossif du Christia-
nisme, nestorien ou non; il ne le représente pas comme un événe-
ment imprévu, accidentel, subit, éphémère et transitoire, mais
comme un fait se produisant sans surprise, logiquement, et au
grand jour. Tirons-en cette conclusion que la Croix, le symbole
préféré du Christianisme, ne resta }>as en Chine un symbole
caché, dissimulé, intelligible aux seuls initiés et ade]Ues, en ver-
tu d'une sorte d'ésotérisme particulier, puisqu'on l'arborait alors
comme le blason, le chilïre de cette Religion. (1).
Faute de documents, je ne sais s'il faut étendre à la Chine
d'alors l'usage nestorien signalé par le P. du Jarric : a Les j)rê-
tres portent la couronne sur la teste, non pas en forme ronde
comme nous, mais en croix». (2).
La vocation immédiate, l'accès au Christianisme avait été,
sinon aplani, préparé du moins de longue date aux Chinois avant
et après l'avènement du Sauveur. «Deux cent six ans avant J.-C.
les Juifs avaient déjà une synagogue llorissante dans le centre
même de l'Empire chinois, et y conservaient précieusement les
livres de Moïse, de Josué, des Juges, de Samuel, des Rois et de
(1) Il semble qu'eu gravant cette croix au frontispice du momunent on prctendaiit
traduire ce i)as8age de l'inscription tracée en dessous : "le sceau île cette religion est une
croix... EP -Jt? "f" ^ •
(2) Histoire des choses pfas mémorables advonii/s tant e: Tndis... par le V. Pierre
du Jarric, Tolosain, S. J. Boiuileaux. 1G08.
1 i8 CHOIX KT SWASTIKA. II.
quelques Prophètes». (1). On a retrouve naguère plusieurs de ces
livres entre leurs mains. Ils auraient répandu la foi au Hédem-
pteur attendu, et c'est à cette ini'luence latente qu'on devrait
attribuer, a-t-on dit, les traces de cette vague croyance signalées
dans les ouvrages de Confucius. (2). Il y aurait ])eut-étre lieu
d'appliquer ces quatres lignes à quelques passages des Classiques
Chinois: «Je soupç;onnerais les (Jrecs, (dit Langlois de l'Institut),
d'avoir été quelquefois comme l'artiste qui, après avoir coulé un
vase sur un moule étranger, brise ce moule a(in qu'il soit impos-
sible d'en constater l'origine». C'est une excellente réflexion citée
par M^'^' Laouënan, (p. 5) qui a écrit lui-même cette phrase pleine
de sens : «Contrefaire l'œuvre divine est, pour le démon, le plus
sûr moyen d'entraîner les âmes dans l'erreur; or, l'erreur lui est
plus profitable que le mal».
Nous aurions trop d'occasions d'appuyer le bien fondé de ces
deux assertions par des faits tirés de l'histoire de l'évolution
religieuse sur le continent asiatique.
D'autres Israélites vinrent en Chine sous les Ilan ( — 202
-|- 221), à travers la Perse et le Khorassan, après la ruine de
Jérusalem par Titus. Ceux de Si-iigan-fou se disent de la tribu
d'Aser; trois mille mahométans arrivèrent dans cette ville au YII®
sièch^ de notre ère, avec un parent du Prophète; et l'Empereur
I-tsonçf j;*| ^ (8G0-87i), fauteur du bouddhisme, y fit apporter,
du monastère de Fa-men-sse, un os de Bouddha. Son successeur
Ili-tsong |a ^ fit rendie cet os au monastère. (3).
(1) Cf. Choix de Lettres édifiantes. I. — Item. Claude Buchanan ^^ Recherchts sur les
Chrétiens d'Asie'", utilisées par INIS"" Laouënan .. op. lattd. T. I. p. 454.
(2) Cf. E. H. Parker; "ïhe preaching of the Gospel in China". China Revieto.
1889-1890.
(3) Cf. Pauthier. Chine, p. 328. T. I. — Au témoignage de W^ Laouënan, (p. 167),
à Cochin et à Cranganor, on reconnaît deux trib s de Juifs. Les uns voirs, mélangés avec
les indigènes, sont descendus probablement au VIP Siècle av. J.-C, à la suite de la des-
truction de la Ville sainte par Nabuchodonosor. Les autres, bhtvcs, prétendent avoir
abordé aux Indes, sur la côte Occidentale, vers 490 de notre ère, chassés de leui pays à
l'époque de la prise de la même ville par Adrien.
Le fond des informations relatives aux Juifs en Chine repose sur la fameuse Lettre
du P. Gozani. (Lettres édifiantes, VIP recueil; Paris, de Hansy, 177-1^. datée de K''ai-foiiri-
fou, 1704, et coni]>létee par son Mémoire sur le même sujet (ibid. XXXP recueil, p. 296.).
Pauthier a traduit les Recherches sur les Juifs en Chine de A. Wylie. — Paris. Leroux, 1864.
Signalons encore Touvraga de James Finn The Jews in China, avec celui du R^ George
Smith, D.D; publié à Chang-hai en 1851 (pp. XII. 82), sous le titre The Jews at K^ae-
funu-foo. On y relate de récentes visites fiiifces à ces Juifs, leur étiit précaire à cette époque
et le nombre des fragments de la Bible hébraïque qu'ils possédaient encore. H. Yule avait
rédigé un assez bon résumé de ces jjrincipales informations à la page 337 de son Marco
Polo, t. I.
Cf. Wells Williams; The Middle kingdom (T. II. p. 287). Citons encore les deux
m. TIIADITIONS ANCIKNNES SUR LA CHOIX. 1 'iO
Kzcchi(3l, dit Thistoiro l)il)li({ue, (ïit cmmcno })risonnif*r à
Babylonc (597), avec J(3chonias, roi de Judas, par Xahuchodo-
nosor II, quelques années avant la naissance de Confucius, (551).
C'est en captivité, à la suite de la seconde des cinq déporta-
tions successives du peuple de Juda, qu'il fit connaitre ces pro-
phéties d'un relief si expressif et de peintures si vives, que la loi
en interdisait la lecture aux jeunes hébreux avant l'âge de 20 ou
30 ans. Or, ces Juifs réfugiés aux Indes ou en Chine n'ont pu
tous ignorer le chapitre IX, et notamment les versets 4, 5, et 6,
les plus saillants, qui mentionnent les instructions données par
le Tout-Puissant à l'Exterminateur : «Passe par le milieu de la
ville de Jérusalem et marque le signe Tau sur le front de ceux qui
gémissent et se plaignent des abominations qui s'y commettent».
Puis, s'adressant à six autres exterminateurs aux ordres du pre-
mier : «Traversez la ville derrière lui, et frappez! Que votre œil
comme votre main soit sans pitié ! Tuez-les tous sans qu'aucun
n'échappe, vieillards, adolescents, jeunes filles, T. mmes et enfants!
Mais ne tuez aucun de ceux que vous verrez marqués du signe
Taul)) Ils firent comme il leur avait été commandé.
Ces lignes terrifiantes ont dû s'imprimer j rofondément dans
l'esprit des Juifs, bouleversé par les récentes calamités et la
catastrophe des mois précédents* Ils furent certainement frappés
de rinex})licable et préservatrice vertu de ce signe, qui seul per-
mettait d'échapper au massacre général. Aussi est-il impossible
que cette particularité ait jamais été totalement oubliée, chacun
se promettant, le cas échéant, de s'assurer le bénéfice de l'unique
gage de salut.
Or, selon S. Jérôme, ce Tau protecteur était une croix, puisque
telle était la forme du Tau alors dans l'ancienne écriture hébraïque.
Origène, Tertullien, S. Clément d'Alexandrie, S. Isidore, Sulpice-
Sévcre, S. Augustin, S. Ambroise, admettent cette opinion. (1).
numéros dn Messenf/er (Juill. et Sept. 1891), qui fournissent quelques nouveaux détails.
La religion juive p rta en Chine les noms de /-se-/o-?/é-Amo, '— f^ >g-4 ^ ^ "religion
disraël", Tino-khi-kido, ^t ^^i W^ " religion de la circoncision (?) ", Kieoa-kino 'g 1^
"ancienne religion". Ses partisans se sont parfois appelés Lan-mno-hoei ^ IPM W
" musulmans au bonnet bleu ". (Cf. Dabry ; op. cit. p. 22). Item: The JV€.storia))S ; or the
loattribes; V>y Asahel Grant, ÛI.D. 3'' édit, Londres 1814. —D'après cet auteur, les 10
Tribus dont on a perdu la trace se seraient converties au catholicisme. Il faut lire aussi ;
Theland of Sinim, Philadelphie 1850, 2« édit; par le R'^ Walter Lowrie. — Cf. H. Cordier,
Bibliothevd sinica, p. 322, et sa brochure : "icv Juifs en Chine. — Paris. 1891".
Enfin, le 21- Février dernier, dans une séance de la Société Asiatique de Pékin, on a
lu plusieurs mémoires complémentaires sur ces Juifs de K'ai-fono-fou. (Cf. N.C. Daift/
Netos, IG Mars 1893). Nous renvoyons en outre au manuscrit du P. Cibot mentionné plus
haut, p. 99. ( Chap. I. de la seconde Partie ).
(1) M*" l'abbé Trochon cite ces autorités dans ses notes sur Ezcchiel. Ainsi, remar-
qup-t-il, les Israélites ou Egypte devaient rougir leurs portos du snug do l'agneau égorgé
150 CHOIX i:t swastika. — ii.
Qu'on n'accorde au Tau quo la forme moins accentuée de notre
7, la disposition cruciforme y est sutîisamment indiquée, puisque
c'était la croix, crux, furca, des Romains et des premiers chré-
tiens. Quiconque la trace sur son front ou dans l'espace ne fait
guère pratiquement de ditîérence entre le T latin, la croix latine
y, ou la croix grecque -|-. 11 n'est donc pas téméraire de sup-
poser que la connaissance, en Chine, de ce signe et de sa vertu,
est dérivée en partie de ces Juifs immigrés d'aussi bonne heure,
avec un grand nombre de leurs livres sacrés. (1) C'est un argu-
nfent pourtant que je me garderais bien de vouloir outrer.
Quand les anciens «chrétiens de S. Thomas» d'abord, puis les
s'ils voxilaient être épargnés pjir lAnge flestructeur. — ( Exod. XII. 13. 22.) Ainsi encore
le sceau du Dieu vivant qui rayonnait sur le front des éluH. ( Apoc. VII. 3. — XIV. 1. ) Cf.
La Sainte Bible, tnuluction et commentaires, Paris Lethielleiix 1880 — p. 74 du Tome XIV.
Voir aussi sur le l'an signe roi gieux: "Le st/mbofede la croix". Hochard. Ann. de la
faculté des Lettres de Bordeaux. Cf. Le Correspondant, 2.5 act. 1889. — Item: Kircher, Pro-
dromus cojitns, p. 162, disserte sur le l'aie ciucifo: me et sur certains hiéroglyphes égyp-
tiens, cioix juisée et au rcs, mieus. connu* désonnais;^ ptge 278, dans son alphabet copte ou
abyssin, il représente le T ain»i : I J II O ^
T T T T T T
Le tau J 1^ r ^j I on I | , figure ainsi sur les monnaies juives: X ou -4-. Ces
formes sont celles de l'alphabet araméeu au temps d'Esdr.is. Cf. Fillion, Atlas de la Bible,
pi. LXVII.
(1) Le mémoire du P; Cibot, présenté plus haut (p. 100), mentionne que peu de
temps après le voyage du frère chinois envoyé par le P. Ricci, "la synagogue de K^ai-fonfi •
fou fut réduite en cendres avec les bibles et les livres qu'on y conservait. Tout ce qu'on
sait des recherches qu'avait fait faire le P. Ricci {1.552 — IGIO), encore ne le sait-on que
par tradition et par des manuscrits sans autorité, c'est que 1°/ la bible de JÏ''at-/oiî.9-/ou
avait près de 600 ans et était bien conservée ; 2°/ qu'elle était sans points ; 3°/ que la copie
du commencement et de la fin du Pentateuq.ue. qu'apporta notre frère chinois, se trouva
conforme avec ceux de la bible hébraïque de Philippe II. Le P. Aleni ( 1582 — 1649 ) alla
quelques années après à K"" ai-fong-foa pour faire lui-même de nouvelles recherches et
confronter la bible de K'ai-foiiy-foa avec celle de Philii^pe II, qu'on a encore au collège.
Mais quelques ofîros qu'il fit aux Juif^, il ne put pis même obtenir de voir leur bible.... Le
P. Gozani (1647 — 1732) alla exprès a. K'ai-fonij-fou et écrivit une assez longue lettre où
il rendait compte du succès de ses recherches. Il y joignit une copie des Che-pei ou
inscriptions gravées sur de grandes tables de marbre qui sont à la porte de la synagogue.
Le P. de Beauvollier ( 1656 — 1708) les traduisit et les envoya en France.... Le P. Domenge
(1666 — 1735) voulut bien se charger de faire un voyage à K ^ ai-f on y-fou. ... Il envoya
divers mémoires en 1721 et 1724. Nous ignorons s'ils ont été publiés." L'auteur rap2)elle
encore diverses tentatives du P. Gaubil ( 1689 — 1761). Les Che-pei ou inscriptions datent
de Yong-lo (1519) mais elles sont conformes aux anciennes. Il ajoute: "Les Bibles de
K^ai-fon(/-fou ne sont plus que des copies de celle qui fut envoyée, après l'incendie, par les
Juifs du Khorassan... Il y a ici, à Pékin, une bible, dans un temple d'idoles appelé Fong-
kin^-se, ou temple où l'on garde les Kin(p\ — Cî. Toung-pao., Mars 1803; deux mss.
iftôdits du P. Gcuxbil sur ces Juifs.
III. TIIADITIONS ANCIENNES SUR LA CHOIX.
151
«Nestoriens» du VU" sioclo apportèrent la vraio croix chr«îtienne,
«qu'ils prirent comme sceau de leur religion,» dit l'Inscription de
Si-ngan-fou, il n'est pas nécessaire de recourir à une fiction trop
audacieuse pour croire que ce signe ne parut pas troj) insolite, la
voie lui ayant été frayée par les Juifs réfugiés dans les régions
moyennes du bassin du Hoang-ho. Ils abondent, du reste, les
monuments où l'on observe des dessins qui jjourraient passer pour
des T; des miroirs taoïstes, employés souvent à des sortilèges, les
reproduisent avec une persistance bien singulière. (1). (fig. 158.)
Fi^. 158.
Nous avons insinué plus haut que Terreur sur la forme exa-
cte de la croix de Si-ngan-fou ne s'était accréditée que parce qu'on
avait voulu lui trouver une ressemblance graphique avec celle dé-
couverte au milieu du XVP Siècle, près -du tombeau de S. Tho-
mas, à Méliapour. Il n'est donc pas sans intérêt de rechercher
quelle était la forme de cette «Croix de S. Thomas». Le P. du Jar-
ric emprunte à Osorius le récit de cette découverte; nous le résu-
mons ici.
Vers 1548, les Portugais voulurent faire bâtir une chapelle
sur la colline où le S. Apôtre avait été massacré par les Brahma-
nes, près de Méliapore, ou «ville de S. Thomas,» Dans les fon-
dations d'un monument ruiné on trouva «une pierre de marbre
blanc, de quatre pans de long, et trois de large, sur laquelle d'un
costé estoit gravée à demy relief une croix : qui de tous les qua-
(1) Cf. aussi Gust. Dumoutier, Hevue d'ethnographie, 1885, p. 335. On y lit que "le tau
égyptien, d'après Champollion, est la forme hiératique, ou la dégradation, l'abbréviation
tachygraphique de Thiéroglyphe figuré par la croix ansée." L'auteur donne de fort curieux
exemples du signe T, hiéroglyphes du temple de la croix à Palenqué, Amér-centr. ; mais il
ose trop en proposant l'identification du tau T avec le caractère chinois } qui signifie clou.
La même remarque a été faite au sujet des analogies qu'il relève entre le caractère "p «t
les signes
^•)
1.V2
fillOIX ET SWASTIKA.
Il
Fig. 159.
tre coings aboutissoit on l'ioiir de lys cambré, ou courbe dehors,
et contremonl ; et sur la i)oincte d'en
haut y avoit la figure d'une colombe,
etc.» Une inscription, en pehlvi, l'en-
tourait. La pierre était couverte de ta-
ches de sang qu'on disait êtn^ celui de
S. Thomas. Du Jarric termine ainsi sa
description : «Or voicy la figure de la
dicte Crox, tirée le plus naïfvement
qu'il a esté possible, sur celle qui a
esté portée des Indes». (1) (fig. 159).
La pierre fut installée dans la nou-
velle chapelle. Plusieurs fois, assurent
de graves témoignages, elle répandit du
sang pendant la Messe, et en telle quan-
tité que le prêtre eut à l'éponger et que
des linges en lurent tout tachés. (2). Sur
ce prodige on doit au moins suspendre
son jugement. Après tout, bon nombre
d'écrivains, réputés sérieux, nient encore, a priori^ sans examen,
contre les conclusions de la plus saine critique, tous les miracles
contemporains, de Lourdes et d'ailleurs, si faciles pourtant à
contrôler par la science! (3).
(1) Laissant de côté tout l'entourage, nous figurons la réduction en demi grandeur de
la croix seule. Kircher, {China Ulustrata, \^. M), a fait entrer la figure entière dans une
planche, gravée sur cuivre pour son ouvrage. On y voit un missionnaire catholique et
deux Indiens devant un autel portant un calice, La reproduction est assez fidèle, bien
que légèrement ' ' interprétée ". Kircher consacre i)lusieurs pages à l'étude de cette croix
miraculeuse de TApôtre S. Thomas, et renvoie à Osorius, cité par Baronius, (tome I, anno
Christi 57 ). — Dans le Prodromus Copias de Kircher avait déjà paru une petite vignette
(haute de 6"= ) de cette pierre, avec un gravure spéciale pour les caractères, le tout assez
exact.
(2) Du Jarric. op. cit. p. 508 et seq.
(3) Yule, (Marco Polo, t. II, p. 339 j, donne la vignette :
inscription on St. Thomas mount near Madras, from photo-
graph". Nous n'en reproduisons que la partie centrale, la
croix, (fig. 160). A la page 342, il parle de S. Thomas et
de cette croix, dont une lithograj)hie avait paru dans Vin-
dian antiquary. Il expose comment l'ancienne traduction
de l'Inscription en pehlvi, due à deux brahmes, est une im-
posture et il soumet les variantes de la traduction actuelle.
D'après lui, cette inscription daterait du VIP ou du VHP
siècle, tandis que Pergusson ne fait remonter le monument
qu'au IX^. La forme seule de cette croix, telle qu'elle fut re-
présentée jadis, nous intéresse ici ; car elle explique com-
ment elle a influencé la figuration conventionnelle de la croix
de Si-ngan-fou.
"Ancient cross with pehlvi.
1r
Fig. 160.
III. TRADITIONS ANCIENNES SUR LA CHOIX. l.J^
S II
Pour en revenir à la Chine, le christianisme, ))ion (|uinfeclé
peut-être des erreurs nestoriennes, et représenté jiar des minis-
tres, indignes trop souvent, tirés du pays même, y maintenait
hautement, au VHP Siècle, l'étendard de la croix, que nous re-
trouvons quelques centaines d'années plus tard planté devant la
tente des terribles Khans. On sait comment, par suite des efTray-
ants progrès de l'Islamisme, l'Europe chrétienne vit ses com-
munications coupées avec la Chine, chrétienne aussi en partie, et
comment les Nestoriens restèrent seuls en relation avec celle-là.
Les églises chrétiennes chinoises tombèrent, à partir de 782, sous
la direction du Patriarche de Séleucie, qui, jusqu'en 980, envoya
des missionnaires dans VEmpire du milieu. «Ce fut alors ({ue
pour la dernière fois il en fît partir six. Ces six prêtres trou-
vèrent le Christianisme éteint en Chine. Les chrétiens avaient
péri de difïérentes manières, leur église avait été détruite et il
ne restait plus qu'un seul fidèle dans la contrée», au dire d'un
de ces moines missionnaires. (1).
En 845, l'Empereur Ou-lsong g^ ^ (841 — 84G), se faisant
rendre compte de l'état des religions en Chine, voulut séculariser
les bonzes, et fit renvoyer dans leurs pays les prêtres étrangers de
la Perse et du Ta-Vsing ^^ ^ (Empire Romain d'Orient), au
nombre de 3.000. On n'en garda que quelques uns dans les
deux cités de Lo-yang '}§ f^, au Ho^nan, et de Si-ngan-fou "jg" ^
j^ au Clien-si. (2).
Pour nous nous avons peine à croire à l'entière destruction
du christianisme en ces régions. Il a dû se passer là ce qui arriva
au Japon, quand le pouvoir officiel se félicita naguère d'avoir
(1) Misisions Catholiques, 18S6, p. 52. Article de M. Eom.met du Caillaud, qui ren-
voie à Aboul Farage, cité par Keinaud, ^'Introduction aénérale à la {géographie des Orientaux
— p. CLIII. Consulter le T'oumi-pao de Mais 1892 sur le "rom«an géographique" inti-
tulé: Itinéraire juif d' Espagne en Chine au IX' siècle". C'est une suite d'articles, insérés
par M. Moïse Schwab dans la Revue de Géogr. de Pai'is, 1891, et où la fiction se taille à
dessein un rôle qualifié d'excessif.
(2) La tablette de Si-ngan-fou fut i^robablement enterrée, par des mains amies ou
hostiles, au moment de cette tourmente. Voir, à ce propos, le travail du D"" Edkins sur les
persécutions religieuses exercées en (^liine, de 398 à 1622, contre les bouddhistes et les
taoïstjs. Chinese Mecorder XV vol. n° G.
"On a découvert tout récemment, sur les bords du lac Isikoul, des tombes revêtues
d'inscriptions, où furent ensevelis au VIII« siècle, les premiers apôtres nestoriens qui se
soient fixés dans cette partie du Turkestan. Des sièges métropolitains de l'Eglise nestori-
enne avaient été établis à Balkh, à Merv, à Almalik et à Sanuirkando". Léonide Guiot.
La mi'ision du Su-tcJtucn...; p. 15.
20
15 'i CROIX ET SWASTIKA. M.
('crasô \c catholicisnio. Il y roussit presque, hélas, ni;iis « à son
dam»; puisque la civilisation japonaise recula, perdit cette avance
si laborieusement gagnée (|u'elle essaie de reconquérir maintenant
sous la contrainte ou avec l'aide des nations civilisées, en se dé-
barrassant des étreintes du bouddliisuK^ chinois. En Chine aussi,
le l'eu couva sous la cendre dc^s incendies; ça et là il resta au
cœur des chrétiens persécutés « un peu de vieille loi, parl'um
évaporé ! »
Evaporé, c'était encore le bonus odor Christi, la bonne odeur
de Jésus-Christ ! Aussi, la rumeur de l'existence de ce christia-
nisme déiî'énéré. dans le rovaume du «Prestre Jehan,» excita-t-elle
])uissamment l'intérêt du monde latin ; et la papauté, plus que
jamais ardente au prosélytisme, voulut tendre la main à ces frères
malheureux de l'Extrême-Orient.
Au sujet de ce titre singulier de pres^tre Johan, on a suggéré
diverses explications. Pour les uns, ce ne serait que la prononci-
ation corrompue du mot Khan, passant dans les idiomes néo-latins,
et défiguré par leur inaptitude à reproduire l'aspiration initiale de
ce monosyllabe tartare (1). Le P. Philip})e d'Avril l'appelle tou-
jours le ((Preste Jean,)) et embrasse l'opinion de Scaliger, qui y
voit une corrui)tion du mot persan Prestegiani, lequel veut dire
Apostolique. «On disait Pndischnli Prestegiani. Ce personnage ré-
gnait au Kitnij, vaste territoire entre la Chine et l'Empire du
grand mogol.» Selon d'autres, en vertu de la coutume asiatique
des temps reculés, il ofïrait seul le sacrifice à la divinité suprême,
d'où lui serait venue l'appellation de Prestre. Le Dalaé lama, du
royaume de Tangout serait son successeur et c'est h tort qu'on le
chercherait en Elhio])ie : «Le Preste-Jean et les peuples qui lui
obéissaient étaient autrefois chrétiens; dit le P. d'Avril... Tous les
peuples orientaux le reconnaissent pour chef de leur religion, et
ce qu'il y a de plus remarquable, c'est qu'il porte le nom de La-
ma, qui en langue tartare signifie la croix; les Bogdo'i, qui con-
quirent la Chine en 1644, et qui sont soumis au Dalaé dans les
choses de la religion, ont toujours aussi des croix sur eux, qu'ils
appellent aussi Lamas et pour lesquelles ils ont un respect tout-
à-fait extraordinaire, qui marque assez qu'ils ont été autrefois ins-
truits du sacré mystère, dont ce signe adorable nous est un mé-
morial éternel». (2). L'ouvrage d'où nous tirons ces remarques, (à
contrôler^ sans aucun doute.) est des plus curieux. L'auteur, er-
rant avec plusieurs autres jésuites, en Pologne, en Russie, en
(1) Les Chinois figurent et prononcent ce mot han f-f" "sueur".
(2) Pliil. d'Avril : Voyiujes en divers états d'Europe et d'Asie, povr découvrir un nouveau
chemin à la Chine. Paris. 1692. pp. 177-194 etc. Cf. la savante note d'Henry Yule sur le Prê-
tre Jean. (Marco Polo, II. 539. j Nous osons à peine faire remarquer l'analogie de sons entre
lama et Tamo. On dit que le roi George, descendant du Prestre Jehan, nestorien, avait em-
brassé le catholicisme.
m. THADITIONS ANCIENNES SUR LA CHOIX. 1.").")
Perse et dans l'Asie antérieure, contrecarré surtout par «le mosco-
vite,» ne parvint jamais, malgré son incroyable énergie, à la Chine
))roprement dite, but de ses elîorts. Il a dit ailleurs des lUnjtUn ou
Tartares orientaux : «On en voit i)lusieurs parmi eux qui porlcnt
des croix, qu'ils appellent Lamax. Ils ont de l'inclination pour la
Religion chrétienne et j)lusieurs se sont déjà faits catholi(iues. Ils
n'aiment point les Mahométans ny les nestoriens, parce qu<' ce sont
eux qui donnèrent autrefois du secours aux Tartares occidentaux,
lorsqu'ils furent repoussés de la Chine.» Ces traditions courantes,
rapportées i)ar le P. d'Avril, ont certainement leur intérêt, au
moins comme reflet des croyances ethnographiques d'alors.
Rappelons en quelques pages plusieurs faits dont la connais-
sance importe au progrès de notre étude. Innocent I\' avait en-
voyé aux Tartares, dès 12 'i5, des missionnaires franciscains et
dominicains. Ces derniers s'arrêtèrent auprès du Prince Mongol
Batchou, qui les renvoya au Paj)e en 12 i8, avec une lettre et une
ambassade. Jean du Plan-Carpin quitta Lyon en 12 't5, traversa
l'Europe et conduisit les franciscains auprès du grand Khan Balon,
(petit-fils de Djengis-khan, T'ui-tf^ou) qui les reçijt avec honneur.
Son fils et successeur Couyouk, Tinçf-t.^ong, leur lit le même
accueil (1). «Quelques chrétiens attachés au service de Kaïouch,
supposaient qu'il était chrétien au fond du cœur, ])arce qu'il
entretenait des prêtres qui desservaient une chapelle placée devant
sa tente, et où l'on chantait et Ton sonnait les cloches aux heures
d'usage, selon le rit grec: il est curieux de rapprocher ces rap-
ports de ce que disent les historiens chinois de la faveur dont
jouirent, à la cour de Kouïouch^ les deux lamas Oaatotclii et
Namo venus du Kaschmyr». (2).
Jean du Plan Carpin et ses compagnons trouvèrent Couyouk
et sa cour au campement de la Horde d'Or (Sira Ordou) près de
Karakoroum. Le Khan y siégeait en efïet sur un trône dor,
d'ivoire et de pierreries «ouvrage d'un orfèvre russe appelé Côme.
Ils y reçurent beaucoup de renseignements de plusieurs Russes
(1) M»"" Laouënan — op. cit. t. I. p. 4' 8. — Sui' les Kttai, Jean «lu Plan Carpin dunne
ces renseignements caractéristic|ues: ^^ Kitai autem homines siint pagani :... habent Noviuu
et Vêtus Testanientuni ; Vitis Pat;um et Eremitas ; u)iuin Deum coluiit, Doininuiu Jesuni
Chiistum honorant et credunt vitam aeternam, sed niiiiitne baptizantur, Scripturain nos-
tram honorant et reverentur, christianos diligunt. INIeliores artifices non inveniuntur in
toto niundo, in omnibus operibus in quibus homines soient exercitari". C^ip. V. § 1. n^ VI;
p. 258. — S'agit-il ici de bonzes et de juifs chinois, vaguement entrevus et confondus ? La
dernière phrase pourrait jeter quelque jour sur des traces d'influence gréco-européenne,
relevées sur plusieurs monuments d'architecture chinoise au ten)]>s des Ytien et des Mimj.
(2) L'auteur a-t-il en vue On Tao-tse et Tamo < .. —Cf. Rehition des MonijoU ou Tar-
tares, par le frère Jean da Plan de Carpin, de l'ordre des Frères-Mineurs, pttr M. d'Are ac —
Paris. 1838. Les particularités, sur ce christianisme svii)posé et sur ce.-* rites, sont extraits
à-peuprès mot-à-mot du texte de Jean du l'ian de Cardin, (p. 370 do l'ouvrago), au dernier
chapitre - § II ; n"» 11 et 12.
156 CHOIX ET SWASTIKA. II.
et Hongrois, prêtres et autres, saehant parler 1(^ latin et \v fi'aii-
çais, vivant au milieu des Tartares depuis nombre d'années (1).
Les missionnaires avaient été introduits à cette cour par le
grand-chancelier-interprète de Cotn/ouli^ nommé Tchinquay, chré-
tien ainsi que le premier ministre Quâdâcq : tous deux ardents
fauteurs du Christianisme. (2).
Comment supposer que le symbole de la Croix ait pu rester
dès lors un symbole inconnu, étrange, dans ces vastes régions,
qui doivent nécessairement en receler des vestiges?
Les échanges d'ambassades entre S*^ Louis et les divers Khans,
au milieu du XIII" siècle, assurèrent au Christianisme une place
respectée auprès de ces souverains Mongols et Tartares, qui tolé-
raient les nestoriens d'Asie. Louis IX avait fait remettre au grand
Khan Mangou, (Hien-tsong), avec un baldaquin où la vie de N.-S.
était brodée, un petit morceau de la Vraie Croix. Nous ignorons
ce qu'est devenue cette relique, considérable sans doute, et la
première de cette nature, peut-être, en ces pays. K''ou-bi-Uiï
(Che-tsou -|tf; jjjjj), succéda à ^langou, en 12G0, et éleva à la dignité
royale le Boddhi Dharma, ou «Bouddha vivant.» C'était alors un
bouddhiste tibétain, nommé Pa-se-pa, dont le nom se rattache à
une tentative de réforme alphabétique dans l'écriture chinoise. On
lui assigna une principauté en sa patrie, avec le titre officiel de
Grand Lama, ou Dalaï-Lama. «Ce fut là, dit Pauthier, l'origine
de ce pouvoir lamaïque que l'on a l'habitude de faire remonter
dans la nuit des temps;» par là s'explique comment le culte des
Lamas et son organisation reflètent tant de ressemblances chréti-
ennes : on y a copié les usages nestoriens observés à la Cour des
Khans. Simulant un respect hypocrite pour l'incarnation pseudo-
divine de Po-ta-la, (monastère de Lhassa,) les empereurs de Chine
prirent soin de développer parallèlement l'autorité temporelle du
Lama suprême qu'ils «protégeaient :» politique plus habile que
fière qui leur annexa le Tibet, convoité par l'Angleterre actuelle.
Naturellement, ces origines lamaïques flottent encore dans
des ténèbres mal dissipées et les conclusions formulées avec le
plus d'assurance restent, au demeurant, fort problématiques. «Se-
lon les traditions, dit Emile de Schlagintweit, Tsong-khapa eut
quelques entretiens avec un étranger de l'Ouest, remarquable par
son grand nez. Hue croit que cet étranger devait être missionnai-
re européen et attribue aux renseignements que Tsong-khapa au-
rait reçus de ce prêtre catholique la ressemblance du service reli-
gieux au Tibet avec le rituel catholique romain. Nous ne pouvons
pas encore nous prononcer sur la question de savoir ce que le
bouddhisme aurait emprunté au catholicisme ; mais les rites du
bouddhisme, relevés par les missionnaires français, tiennent pour
(1) Caput uUimum. § II. — n"« 6 et 8 ~ p. 196 de la ''Relation des Mongols etc
(2) Abou-el-Faraj ; Historia compendiosa dynastiarum... p. 321.
III. TRADITIONS ANCIKNNKS SCIl LA CHOIX. l.'jT
la plupart aux institutions particulières de cello n^lii^^ion. ou bien
ont éclos à des époques ])ost(^rieures à T.^oiifi-hhnpn (1).» Le moins
contestable mérite du réformateur est d'avoir tenté d'alîranchir \c
bouddhisme de ses jongleries cliarlatanesciues. K'ou-bi-laï, mort
à Pékin âgé de 80 ans, échangea lui aussi des lettres et des am-
bassades avec Grégoire X. A cette épo({ue se rattachent les i)éré-
grinations de Guillaume de Rubrouck et des frères vénitiens I*olo.
Tout cela a été raconté dans maint ouvrage spécial. (2).
Nous ne pouvons nous y arrêter longtem})s. Dans Touvraire
de Ilayton, qui était du sang royal d'Arménie, dit le 1*. d'Avril,
(3) et dont la femme descendait d'un des trois Kois mages, se
trouve le renseignement déjà fourni par Kircher (p. 91): Dans le
(.iKiaferstayi^ c'est-à-dire au pays des Infidèles, selon les Mores,
habitent les Chrétiens de S. Thomas. Outre qu'ils baptisent leurs
enfants, ils portent encore peintes sur les tempes et sur le front
trois croix de couleur rouge, qu'ils expriment du bois de sandal».
En 1274, au Concile général de Lyon, présidé par Grégoire
X, on vit arriver seize ambassadeurs venus de la part d'Abaga.
Khan des Perses, et neveu de K'ou-hi-lni. (4). En 130'i, le Patri-
arche Mar Jabalaha^ converti au catholicisme, s'y soumit au pape
Benoit XL
(1) "Le bouddhisme au Tibet." Annales du Musée Guiniet. III. — p. 4.5. — cf. snprà
p. 102. — A la page 96 du même ouvrage sont consignés des détails précis sur le Dalaï Laïua
et l'origine de son autorité. Son i)ouvoir temporel sur tout le Tibet ne daterait que de 1G40.
(2) A la cour de Karakoroam, siège du grand Khan, on employait (outre un RunKien,
architecte, mari de daiue Paquette, une Lorraine), "un orfèvre parisien, nommé Guillaume
Boucher... Sa femme, fille d"un Sarasin et née en Hongrie, pailoit bon français. Nous
trouvâmes au-si là.... Basiles, fils d'un anglais, né aussi en Hongrie... Guillaume lOifèvre
avait fait faire une image de la vierge en sculpture à la façon de France, avec une Boitte
d'argent pour garder le S. Sacrement. Il fit faire aussi un oratoire sur un chariot très beau
et bien p^int d'Histoires saintes". Les étrangers abondaient à cette cour. Cf. Voiiaye remar-
quable de Guillaume de Ruhruquis, envoyé en ambassade par le roi Louis IX... lan de N. S.
MCCLIII. traduit de l'anglois par le S. de Bergeron.
(3) Ph. d'Avril S. J. op. cit. p. 192. — Dès 1132 à K'ai-f on y-fou et un peu plus
tard, aux environs (1271), on trouve des catapultes, d s balistes et des canons, employés
sous la direction détrangers. En 1290, K'on-hi-laï-khan, attire à sa cour, des pays voisins
et d'Europe, des gens habiles dans les arts, les sciences, l'industrie; il accueille des offi-
ciers de terre et de mer, des interprètes pour diverses langues. Marco Polo gouverna
trois ans Yang-tcheou f^ 7rl avec vingt-sept villes; il mentionne un allemand et un
chrétien nestorien, qui construisaient des mangonnaux pour ce souve-rain. ( Pauthier.
Marco Polo. p. 358). — Item, China Eeview, 1889-90. p. 379, sur l'origine étrangère des
armes à feu en Chine.
(4) Les grands Khans furent Djengis-khan, (tl227), Ogotaï, Couyouk (tl248),
Mangou et K'ou-bi-laï { f 1294), qui fonda la dynastie Mongole des Yuen "JQ et transféra
la capitale de Karukoroum à Khan-haliq (Pékin). Il était fils de Tou-li et i)etit-fil8 de
Djengis-khan, comme Mangou et Hou-la-gou. Ce dernier est le fondateur des Ilkhans do
la Perse, qui finirent en 1353. Voir l'ouvrage érudit de M. H. Cordier : JUs roiiayts tn
Asie au XIV^ Siècle du B. frère Odoric dv Pordcnouc. Paris. Leroux, 1889.
158 CHOIX ET SWASTIKA. II.
Nicolas m (1 277- r?8()) avait renvoyé en Chino, une nouvnlle
ambassade en lui adjoignant cin([ IVanciscains. Son successeur
Nicolas IV (1288-1292) députa Jean de Monte-Corvino à Pékin,
] our remettre une lettre à K'ou-bi-laï. En ce temps-là, la femme
et la lille de Argoun, Khan des Perses et autre neveu de K'ou-bi-
laï, étaient au nombre des chrétiens.
«En 1307, dit H. Cordier, Clément V envoya à K'ou-bi-laï
sept frères mineurs, ayant rang* d'évêques, qui devaient sacrer
^lonte-Corvino comme archevêque de Khan-bâliq et primat de tout
l'Extrême-Orient, et être ses sulïragants». Trois moururent aux
Indes, un retourna en Europe. «André de Pérouse, Gérard et
Pérégrin arrivèrent à Péking-, en 1308, où ils consacrèrent en
grande pom| e Monte-Corvino. En 1312, Clément V envoya trois
autres sutïragants à larchevêciue de Péking... Un évêché fut créé
dans le F'ou-hien à Zaïtoûn, dont le premier titulaire fut Gérard,
qui, étant mort en 1313, eut pour successeur désigné André de
Pérouse: celui-ci refusa le i)oste qui fut donné à Pérégrin. Ce
dernier étant mort en 1322, André de Pérouse, qui résidait depuis
quelque temps à Zaïtoûn, accepta enfin la nomination d'évêque.»
On avait établi une mission franciscaine à Ili «et son chef. Richard
de Bourgogne, fut nommé évêque d'Ili-billiq. Cette chrétienté
fut détruite en 13 't2.... En 13G2, Jacque de Florence, cinquième
évêque de Zaïtoûn, probablement successeur de Pierre de Florence,
fut massacré par les Chinois. Les franciscains observantins, avec
le P. Pedro d'Alfaro, gardien des Philippines, ne revisitèrent la
Chine qu'en 1579.» (1).
D'après l'archimandrite Palladius, la propre mère de ce grand
K'ou-bi-laï, la princesse Sorhnhtani, mariée à Touli fils de Djengis-
khan, était aussi une chrétienne (2). Après sa mort, son portrait
fut conservé dans le «monastère de la Croix», -f-î^^ Che-tsese,
dans la Province de Kansou ; plus tard on le transporta à Pékin,
dans le Tse-dang fip) ^. temple ancestral, qui lui fut consacré.
En 1276, sous Jean XXI, avait couru le bruit de la conversion
de K'ou-bi-laï.
On sait comment en 1256, à Karakoroum, deux ou trois ans
après le départ de Rubrouck, Mangou appela des bonzes boud-
dhistes, des taoïstes, et des chrétiens, pour discuter leurs doc-
trines particulières en sa présence. Ces chrétiens, adorateurs du
Messie, s'appelaient ^ ^ ti-sie^ traduction de Terza, nom que
leur donnaient les Mahométans. (3).
(1) Henri Cordier ; Odoric de Pordenone, Introduction.
(2) *' Traces of Christianity in, Mongolia and China in t)ie XlIItk Century — Drawn
from Chinese sources ; by archimandrite Palladius — The Chinese Recorde)' VI, 1875 ; — pp.
104 / 113." M. Henri Cordier n'exagère à aucun point de vue en proclamant ce mémoire
" un des plus importants pour l'histoire ancienne du Christianisme en Chine".
(3) Jean de Monte-Corvino appelle les caractères Ouigours " litterœ tersicœ"". Ces
\
\
ni. THADITIONS ANTIENNES SI'H LA CHOIX. l.")!)
Pallaclius montioniK^ la fondation à lN;kin, on 1280. par K'ou-
bi-laï, d'un Consistoire chrétien sous le titre de ^ j|g -p] Trhoiuj-foH-
se. Les documents chinois, (ju'il cite, établissent «piil avait la
surintendance du culte dans tous les ie)npl(*x de lu Croix de tout
l'Empire. C'était une sorte de juridiction de chorévèipie et on
rétendit encore en 1315.
Palladius apporte ensuite un texte chinois, publii'- dans une
Description (datant de 1330-1332) de Tclwu-huiiiij fk Jx.. où
l'on résume une inscription qui parle d'une église chr<'tienn<'.
bâtie en 1281, sur le mont Kin-chan. Cette inscri|)tion olTre un
précis du christianisme dans lequel je relève ce détail: «La Croix
-p ^ est une image représentant un cor])s d'homme. Ils ont
l'habitude de la suspendre dans leurs maisons, de la peindre dans
leurs temples, de la porter sur leur tête et sur leur poitrine.»
Puis suit une phrase qui semble tirée du monument de Si-ngan-fou.
Marco Polo mentionne deux églises à Tchen-kiang, bâties en
1278, par Mar SarghU, qui y introduisit le christianisme: cette
Description de Tchen-kiang (Tche J^^) en énumère sept, construi-
tes par Mar Sergius (Ma-Sie-li'ki-sze), outre un cimetière chrétien.
L'Empereur leur accorda des terres dans le Kiang-nan, et des
exemptions de taxes. Les chrétiens augmentèrent ces biens et le
texte chinois fait remarquer que ces constructions furent élevées
sans pressurer le peuple. Mar Sergius gouverna Tchen-kiang
pendant cinq ans.
Sous les Mongols mêmes, deux des tem|)les, (ceux de A'/)i-
chan), furent changés en pagodes, (en 1303) et attribués aux
bouddhistes, comme en fait foi une inscrij)tion qui prétend ({ue
les chrétiens avaient usurpé ce droit de bâtir des églises. Elle
relate que l'on «commanda de détruire les croix,» et ({u'elles
furent remplacés par des poussahs que j^eignit l'artiste Lioji-hno.
Il fut défendu en outre aux chrétiens et à leur jiostérilé de soulever
jamais des revendications. Ces faits sont attestés encore par une
seconde inscription, où l'on trouve les noms de trois autres gou-
verneurs chrétiens de ce pays; (1283- 1286; — 1308-1312; — 1312-
1316), sans compter plusieurs illustres i)ersonnages. L'archiman-
drite Palladius conclut son beau Mémoire en faisant observer
qu'il existe un certain nombre de ces Descriptions, inédites ou
cachées dans des bibliothèques, qui ont trait à l'existence du
christianisme en Chine. Puisse-t-on en faire piotiter le public!
A quelques lieues au Nord de Tchen-kiang, la grande ville
de Yang-tcheou Jg j]\ possédait aussi des églises; les Annales
Chinoises en témoignent. «Les armées de G(Milchiscan. dit Gau-
Ouigoms, que Hayton nomme Tarsœ, étaient chrétiens. "Siraceni crucis adoratores,
praiter vulgare gentis vocabulum, quo Ohristianos omnes /.sv/)", i. e. Jesxiinos vocant, etiani
in hoc regno (Sinarum ) antiquos illos crucis professores Tev^ni api>ellant ". — Trigaiilt ; 7V
clu-istiana Expcditionc — lG15-p. 231. — Ainsi s'appehiit'nt en Perso les chréticn-s aruiëuions.
100 CHOIX ET SWASTIKA. II.
l)il, (i>ag'o 37; ///s/onc do Oenlchiscan), dc\ aient avoir l)('aucoup
do chrôlions. » Paulhior, (Marco Polo, p. 180, 487), aocumule
les détails sur les Alains clirôtions. En 1*2*21, le terrible Khan
avait i^ris Samarkande, Halk et Hérat, enrôlant d;ins ses liordes un
grand nombre de vaincus (1). Un de ses ministres, Yelutchouti>uy,
(mort en 1243), était j)res(jue sûrement clirétien. ainsi que quelques
autres, particulièrement Gaii^cuo, son médecin, «qui était peut-être
frnuc, ou otrropé.i?», » dit Oaubil, (p. 10*2 et 130). Ils s'employ-
aient à attirer à la cour du monar(|uc tout un personnel Occi-
dental de savants, d'artistes, d'interprètes, de gens de loi et d'ar-
tisans, où les chrétiens occujiaient une j)lace notable. Cour de
Médicis Mongols ou Fontainebleau chinois !
Le Bienheureux Odoric de Pordenone, parti en 1318, baptisa
à Pékin 20.000 infidèles et revint en 1330 rendre compte, au
j)ape, de sa mission. II avait trouvé à la cour de Pékin le véné-
rable archevêque octogénaire, G. de ]Montecorvino, et l'Empereur
y avait assigné un rang aux Frères Mineurs. Les prêtres des
diverses religions représentées devaient assister aux fêtes impéri-
ales et donner leur bénédiction à l'Empereur, npvimi di tutti i
cattolici, les catholiques avant les autres.» Un grand nombre des
membres de la Cour étaient chrétiens. Mentionnons un fait qui
montre la place que tenait déjà le culte de la Êroix; on peut re-
gretter ces beaux temps ! Odoric de Pordenone raconte que l'évê-
({uo. Monseigneur Andréa Perugino et les Frères Mineurs allèrent
un jour au-devant de l'Empereur, (c. à. d. le grand Khan T'ai-
^^^^9 S xÈ O" Témour.) qui rentrait à Pékin. Le pieux cortège
chantait le Veni Creator et se faisait précéder du crucifix. Dès
que le Khan vit le saint emblème et entendit les chants, il man-
da près do lui l'évêque et les Frères, ôta sa superbe coifïure et fit
une révérence à la Croix, que l'on tenait élevée devant lui (2) :
Criovanni da Montecorvino bâtit deux églises à Pékin, qu'il habi-
tait depuis 1294, et où il devait mourir en 1333, après y avoir
baptisé plus de 30. 000 païens. Il avait été envoyé en Chine par
Jean XXII, avec vingt-six prêtres de son ordre et six frères laï-
ques (3). Un franciscain français, Nicolas, professeur de théologie
à Paris, le remplaça comme archevêque de Pékin.
(1) cf. E. Bretsclineider; Mediœval Rescarchesfrom Eastern Asiatic sources — London,
Trubner 1888.
(2) Cf. p. 117. Soprn la vitae i riag/i dd Beato da Pordenone Studi. Teofilo Domeià-
cheUi e M ncdlino di cirezza — Prato — ISSl. De graves méprises déparent cet ouvrage.
(3) Deux de ses sept suffragants furent successivement évêques de Znïtoiin. Pour
Martini, du Halde, Deguign^s, Pauthier, Yule et Bretschneider, Zaïtoûn est la ville actu-
elle de T'siuen-fcheon-fou ■^ /rj J]^ -. au Fou-kien. Cordier (Odoric de Pordenone, p.
281) discute et motive cette identification pour laquelle il penche décidément. Mais à la
fin du même ouvrage (p. 521), il avoue que sa conviction semble ébranlée après lecture des
travaux du consul Geo. Philipps en faveur de Tchangtcheou iM- /H en pai-ticulier "The
idpntity of Marco Polo's Zaitun witli Changchau", — T'ouvy-])oo, n" 3, Cet. 1800. p. 218.
i
III. TRADITIONS ANCIENNES SUH LA CHOIX. Ui I
En 1338, Benoît XIII reçut une autre ambassade de la cour
chinoise et députa à Pékin quatre IVanciseains avec le litre do
Nonces apostoliques. De l'Empereur ils reçurent des honneurs à
peine croyables. (Cf. IIuc, p. 433.) Enfin, en 1370 et 1371, l'r-
bain V nomma un professeur de Paris, Guillaume de Prato, arche-
vêque de Pékin, où soixante missionnaires allrrcnt le rejoindre.
François de Podio (catalan) se rendit même en Chine 1371 com-
me légat apostolique, avec douze compagnons.
Malheureusement la dynastie chinoise des Ming 0/J arrivait
au pouvoir, en détrônant la dynastie tartare ; la religion chrétim-
ne parut sombrer dans la tourmente de guerres qui désola l'Em-
pire. «Il est à présumer, écrit sagement Pauthier, que les nom-
breux étrangers, qui, sous le règne de la dynastie mongole étaient
entrés en Chine et y avaient occupé de nombreux emplois, en
furent chassés par la nouvelle, qui se prévalut de sa nationalité
chinoise; et que les sectateurs étrangers des religions étrangères,
les Nestoriens et les Catholiques, furent aussi expulsés à la même
époque». (1).
Apres un siècle et demi, S. François Xavier devait héroïque-
ment tenter de relever la croix en Chine. Il évangélisa d'abord
les Indes, où cet auguste symbole avait conquis sa i)art de notori-
été. (Les relations entre ces deux contrées, si j)euplées, étaient
alors plus fréquentes qu'aujourd'hui). Quand Albuquerciue prit
Goa en 1510, «il y fit bastir une belle église, dans laquelle il
colloqua une croix de bronze, portant l'image de N. S. Jésus-
Christ crucifié, qui fut trouvée en démolissant quelques maisons
ou temples d'idoles». (2).
Il ne devait pas non plus dissimuler en Chine le mystère de
la Rédemption par la croix le missionnaire et martyr hongrois,
Matthieu Escandel, dont les disciples répétaient encore i)lus de
deux siècles après sa mort : «Jésus-Christ. Mari(^ toujours vierge
l'a conçu, vierge l'a enfanté, et vierge est demeurée». Au reste,
on nous a conservé un fragment du sermon prononcé par le cou-
rageux missionnaire quelques moments avant sa mort : «... Ha
fallu que J.-C. mourût pour les hommes. Avec le prix de son
précieux sang qu'il a répandu pour les pécheurs sur l'arbre de la
croix, Dieu s'est tenu pour satisfait en sa justice». ['^\
C'est encore avec le sig-ne de la croix que le Saint Martyr
(1) Pauthier. Marco Polo, p. 483. — H lUt ailleui-s, [Chine moidrne, p. 4"28i, \\\\\\\\
vice-roi chrétien, du Kiang-si, combattit glorieusement contre It-s Tartares à la chute tles
MiiKj. — Cf. Du Hakle, (III. p. 82), qui le nomme Tliomas Kin et lui associe "Luc Tchi»,
Généralissime des troupes chinoises".
(2) Du Jarric S. J. — Histoire des chuseï^ p/us mémorables... t. II. p. 40.
(3) Les Missions catholiques 1880, p. 52. Article de M. KoniiUiet du Caillaud. Le
colonel Yule expédie trop lestement la léf/eiiflr dKscander dans une note (K' la p:ûrp Cil
de son Cathay and the way thithcr.
102 CHOIX i:r swastika. — ii.
iHoignit le l)iu'hoi' (iiralluniaicnt les l)on/.(^s ])Oiir \o brûler. Et
(juand il eut été lapidé, au bord du Canal impérial, ou éleva sur
sa t()ni])e une croix de pierre que INlendez IMnto dit y avoir vue
en lo'il, soit '212 ans après sa mort. 8i elle a pu y subsister
tant d'années, on aurait la preave (|ue ce n'était ))as un emblème
proscrit en ces parages, où l'on ose à peine l'arborer de nos
jours en public. (1).
Malgré une tolérance relative, il ne cessa pourtant jamais
d'être le signiDn cui contradicctur. Au moment des guerres (jui
ensanglantèrent le sud de la Chine lors du renversement de la
Dynastie des Ming, le P. André Koffler S.J. ^ ^ {§ «fut surpris
(12 Dec. 1G()0) par une troupe de Tartares victorieux qui lui
demandèrent, le sabre à la main, quelle religion il professait. Le
Père se contenta jiour toute réponse de faire le signe de la croix,
en prononçant ces paroles: i<.Per signiun Crucis de mùnicis noslris
libéra nos Deus iioster!)^ et à l'instant les vainqueurs lui fendi-
rent la tète en forme de croix». (2).
Si comi lète qu'ait été la double éclipse subie par le christia-
nisme au VHP et au XV® siècle en Chine, il n'est guère croyable
que le souvenir de la croix ait totalement disj aru. Aussi est-il
tout naturel (|ue l'histoire ou l'archéologie ait conservé et vienne
révéler de temps à autre des traces indubitables de ces anciennes
traditions. (3). Nous comptons que l'avenir mettra encore au jour
plusieurs de ces témoins irrécusables, enfouis peut-être ça et là,
sous nos pieds, ou près de nous, dans le sol de quelques unes des
Dix-huit Provinces. Les découvertes du passé sont du reste assez
riches pour nous permettre de replanter quelques jalons indica-
(1) "Ou a découvert récemment à deux lieues de la ville de Lin-tsing-tcheou (Chan-
tong), deux tombeaux de missionnaires franciscains du 14* siècle. Sur l'un on peut lire le
nom de Bernard; c'était le noai d'un compagnon du B. Odéric de Pordenone, qu'il y laissa
a son passage pour en diriger l'importante chrétienté. L'autre est celui d'un évêque fran-
ciscain, ilont le nom n'a pu être déchiffré sur la pierre séijulchrale, ( érigée en 1387 ). Un
manuscrit contenu dans une bouteille cachetée à la cire, q li se trouvait dans le tombeau,
s'est réduit en poussière dès qu'on l'a eu touché. Toutefois, dans le même tombeau on a
trouvé une petite boîte en bi-onze renfermant un anneau épiscopal et une croix pectorale,
snr laquelle était gravé le sceau de S. François. Vu leur forme, ces deux insignes épisco-
paux datent du XIV« siècle ". Compte-rendu des séances de la Soc. de géogr. de Paris,
Janv. et Févr. 1893. — Note de M. Romanet du Caillaud.
(2) TouiHj-pao, Août 1890, ]>. 108.
(3) La dernière page du second volume du Kin-che-so 3^ ^ ^1 "l'enchaînement
des métaux et des pierres", ouvrage du XyiII" S. , à la suite de j)lusieurs planches rei>rodui-
sant diverses monnaies chinoises de tout âge, insère sept mé.lailles catholiques, (face, tran-
che et revers), que l'auteur déconcerté qualifie de "monnaies européennes et étrangères".
Elles sont grossièrement dessinées, mais on y reconnaît N.-S., la S. Vierge, S. Jean-Bajitiste,
S. François-Xavier, la Vierge de S. Luc, peut-être S. Ignace, S. Thérèse et S. Jean de la
Croix. (Cf. supra p. 24 et 64).
i
III. TRADITIONS ANCIENNES SCU LA CHOIX.
i;3
leurs et provisoires dans le chamj) d'im (îsti^^alions que nous es-
sayons d'explorer. Nous en présentons queUjues uns au lecteur.
Marco Polo racontant rox])édition de K'on-hi-hiï conlrc Snymi,
un de ses vassaux révolté qui tenait canipai^nie en Monirolie, re-
marque qu'il était «crestiens baptisiez et i)ortoit sur son enseiirne
la croiz». (1). Le P. Gaubil fait observer que l'Histoire chinoise
est muette sur ce christianisme de Xaynn et sur son Lal)aruin;
mais l'argument négatif ne porte pas et l'on aurait tort de lojjpo-
ser également à l'existence de la religion chrétienne et au culte
de la croix, en Chine, dans les dix premiers siècles de notre ère.
Outre que nombre de persécutions contre les bonzes et le taoïs-
me, relatées dans les chroniques indigènes, s'apjjliquent probable-
ment aux chrétiens, quoi qu'en pense Yule (2), nous nous expli-
quons très-bien cette «conspiration du silence», si familière aux
annalistes du Céleste Empire. Ils ne mentionnent guère claire-
ment non plus l'expédition anglo-française de 1860, la cession de
Hong-hong, l'ouverture des Ports au commerce européen, etc..
Qu'on lise seulement la relation officielle de la prise des ppuciulo-
Tes ou celle du bombardement de Fou-tcheou par l'Amiral Cour-
bet, en Août 1884! (3).
Fi(j. IGl.
Je possède en outre deux échantillons de vieilles méd.iilles hexagonales, mal venues,
et semblant être des copies fondues en Chine d après des
originaux d'Europe. (C'est un procédé encore employé au-
tour de nous). Elles portent d'un côté le Christ en Croix,
accompagné de la S. Vierge et de S. Jean TEvangéliste nim-
bés. Le revers représente 'probablement iV. Z>. del l'ihir,
entourée de chrétiens qui la vénèrent. Nous donnons ci-
contre (fig. 161) la partie portant l'inscription. Cet exergue,
fautif peut-être, n'offre guère qu'un sens conjectural, que je
n'ai même pas la témérité d'indiquer.
(1) Pauthier. Marco Polo. p. 247. — Marco Polo de Yule, I, p. 335, ch. V, du
Livre II. Le gi'and Khan fit exécuter Nayan, et consola les chrétiens de la mort de ce
félon, ne voulant pas qu'on en conclût rien contre la vertu de la croix. En 1591, aux
Indes, le roi de Porca, émule de Constantin, prit, comme étendard de guerre, trois croix
cousues sur un drapeau. Il vainquit s^s ennemis, se convertit et propagea la Foi en son
royaume, où il fit dresser de grands calvaires. Ce glorieux symbole y opém beaucoup de
guérisons et de miracles. — Cf. du Jarfic. Histoire des choses... p. 451.
(2) Le Colonel Henry Yule, Cathay and the loay thither, p. XCI, blâme Deguignes
d'admettre l'opinion que nous énonçons.
(3) Cf. China Review, 1887-88. — Les Chinois avouent 831 morts dans l'affaire de
JF'ou-^c/ieow; ils leur ont élevé un temple commémoratif, où s'offrent des sacrifices trois
fois par an. Ils se vantent de nous y avoir coulé plusieurs navires, — dont ils ne fournis-
sent pas les noms.
10 i CHOIX ET SWASTIKA. II.
.^ III.
lïeuroiisement les entrailles de la terre ont parfois conservé
des témoignages sensibles des vrais événements, pour les pro-
duire au grand jour, à l'heure marquée par la Providence. Qu'on
en juge! L'histoire des missions franciscaines nous apprennent
qu'il y avait deux églises à Zaïloûn [Tchang-tcheou ^ j]] cf.
suprà, p. 150), l'une dans la cité, l'autre dans une tbrêt non loin
de la ville.
C'était un grand centre catholique (1). aOn a trouvé dans
cette ville, dit M. Martini, des vestiges de Chrestiens et beaucoup
de pierres taillées et gravées du signe de la sainte Croix, avec
limage de la Vierge Marie Mère de Dieu, devant qui les esprits
célestes se prosternaient, et deux petites lampes pendantes sur ces
Croix mesme dans le palais d'un certain Gouverneur; on y trouva
une fort belle Croix de marbre, que les Chrestiens en tirèrent
après avoir eu permission, et qu'ils mirent dans l'Eglise que nous
avons dans cette ville, avec beaucoup de dévotion et de pompe.
J'ai aussi veu avec mes compagnons un vieux livre chez un hom-
me docte, fort bien écrit en lettres Gothiques sur du parchemin
fort délié, où il y avoit la plus grande partie de l'Escriture sainte
en latin; je fis tout mon possible pour l'avoir; mais je ne pus
obliger celui qui en estoit le maistre de me le donner, quoy qu'il
fust paycn, encore que je l'en priasse et que je lui offrisse de l'ar-
gent; me disant qu'on gardoit ce livre dans sa famille comme une
chose fort rare que ses ancestres y avoient conservé plusieurs
années» (2). (Martini p. 157). Ces souvenirs se complètent par
ailleurs : « D'après l'histoire des dominicains espagnols en Chine,
rapporte un écrivain qui habita Tchang-tcheou ces dernières années,
on utilisa, pour reconstruire les murs de la ville, les matériaux
des églises ruinées, et beaucoup de ces pierres portaient des Croix
(1) Un passage d'André de Péroiise, cité par H. Cordier (Odoric de F. p. 282), s'ex-
prime ainsi : "Je fis construire, dans une forêt peu éloignée de la ville, une église conve-
nablement belle, avec une habitation suffisante pour vingt-deux religieux; il y avait quatre
chambres pour loger les prélats". Plus tard il y eut trois églises de Franciscains en cette
ville.
(2) A. de Rémusat parle de cette dernière trouvaille, dans le Nouveau Journal asiati-
que^ T. IV; p. 398. Les protestants conviennent qu'ils n'ont pas inti'oduit la Bible en Chine;
quand cesseront-ils d'affirmer, contre toute vérité, que les prêtres catholiques l'interdisent
aux chinois? La discipline ecclésiastique de l'Eglise, en Chine comme ailleurs, pourvoit
uniquement à ce que la lecture des Saints Livres, texte ou traduction, se fasse avec un
humble respect, sans imprudence ni danger. Depuis longtemps elle ne cesse de travailler à
produire une version chinoise qui soit le digne pendant de la Douay Bible, — œuvre ardue
entre toutes, de l'aveu même des protestants des diverses dénominations. Jusqu'aux
Tvkan[/-mao qui l'ont essayée il y a quelque quarante ans! Cf. T^oung-pao de Mai 1892.
III. TRADITIONS ANCIENNES SUU LA CHOIX,
n;.!
gravées. Une autre découverte curieuse, ayant trait à ces missi-
ons, est celle mentionnée i)ar le P. Ricci, et qui semblerait se
rapporter j)récisénîent aux ruines de l'église franciscaine, bâtie par
André de Pérouse en dehors de la \i\ki de Zai-tnn : «Les païens
de Tchang-tcheou, dit Ricci, trouvèrent dans une; colline voisine,
appelée Saysou, une autre Croix, sculptée dans un setil bloc de
pierre et d'une forme magnifique. J'ai eu le plaisir xle la jilacer
dans l'église que j'ai bâtie
en cette ville. Les païens
ignoraient à quelle époque
elle remontait et comment
elle se trouvait enterrée
là». (1).
Les Croix dont il est
ici question sont-elles cel-
les dont nous tix)uvons les
trois fac-similés au début
de l'ouvrage du P. E. Diaz,
(mentionné plus haut p,
138) sur l'inscription de Si-
ngan-fou? Les trois figures
sont accompagnées d'un
texte chinois que nous
traduisons ici : 1*^) Croix
i4, «Monument de pierre
de la sainte Croix, sur la
montagne Si-c/ian, au sud
delà préfecture de T'siuen-
tcheou-fou. La 47® année
de l'Empereur Wan~li "H
Jg (en 1619) on trouva ce
monument dans la terre,,
et la 11® année de l'Em-
pereur T^chong-tcheng ^
1^ (en 1637) on en fit le
décalque ci-contre (2). (fig.
162).
Fia. W2.
Dans une note de son Cathay (p. CI), Tule rîii)pene qu'une Bible latine tlu
XP siècle, reste probable de la mission de Montecoi-vino, acquise d'un chinois par le jésuite
Philippe Couplet, dans la Province de Nankin, se conserve à Florence, dans la Libliothc-
que Laurentienne.
(1) Histoire des missions dominicaines en Chine, — Madnd, 1871. — Vol. II. p. 316.
— Cf. Journal de la Soc. Asiatiq. de Chancf-hai, XXII, n° 1 : " Chanç/c/iow the capital
of Fuhkien in Monaol Unies, by Philipps", consul anglais. Voir aussi le Toiin>i-}Mto,
(siipiù p. IGOi ; cette Revue suggère (p. 230) que ^^S'n/soa serait peut-être Saisou © UJ '
la colline de l'Ouest ".
(2. Si-cha7i se trouve un peu au iu>rd d'Anioy, [Emoitii, Hia-incn f^ Il /*
106
CHOIX ET SWASTIKA,
II.
2**) Croix 1). ((Dans la pagoch^ appok'o Choei-lou-se y}C
Fia. 1C3.
située dans la ville de T\<ii(0)i-lcheou-foi(, se trouve une pierre, avec
une Croix, trouvée ])ar le
père d'un mandarin du Tri-
bunal des châtiments ajv
pelé Sou Che-choei fj^ ^
yjC' Les chrétiens la virent
la 1 1*' année de T Empereur
T-cJwng-tclieng, au milieu
de la 2'' Lune, (en 1638),
et ils la transportèrent dans
l'église la veille du diman-
che de la Passion. l)'a})rès
l'histoire de cette ville, cet-
te pagode fut construite
sous la dynastie des T^nng
^ la 6^ année de l'Empe-
reur Yuen-tf^onçi ^ ^ (en
711). Elle n'existe plus».
(fig. 163).
3^) Croix C, (( En dehors de la porte Jen-fong \2 JE ^^ 1«^
même ville, à environ trois lis (un mille anglais, ou un Kilomètre
et demi), au bord du lac Tong^hou ^ ^], s'élevait une pagode
appelée Tong-chan-se ^ |55 "^j bâtie vers la première année de
de l'Empereur Hi-isong,
\% ^ (en 874), de la dy.
nastie des T^ang /J et main-
tenant détruite. A une cen-
taine de pas de cette pago-
de, dans un champ, se
trouve une pierre marquée
d'une croix. Personne ne
la connaissait. Cette mê-
me année de l'Empereur
T'chong-tcheng ^ ijij|, (en
1637), le 4® jour après Pâ-
ques^ les chrétiens la vi-
rent, et, à la d*^ lune, la
transportèrent dans l'égli-
se». (1) (fig. 164). ^'^' ^^*'
C'est à ces croix que se rapporte vraisemblablement la men-
(1) Dans la réédition de l'ouvrage du P. Diaz, T'ang-king-liao-pei-song, à Timpri-
merie de T'ou-sè-tvè (1878), la notice sur ces croix et les figures originales sont exactement
reproduites à la fin du livre — Cf. Catalogus librm'um venalium in Orphanotrophio T^ou-
sè-u'è, n° 11). — vide suprà p. 138.
III. TRADITIONS ANCIENNK.S Sll! LA TliOIX. 107
tion insérée clans les Mémoires concernant /fx Chinois (T. \'ffl. p.
23 4). Le P. Cibot y dit : «L'insc-riplion de Sl-rninn-fon n'i'st
l)as le seul monument de notre sainte Ueiig-ion rjuon ait trouvé
en Chine. Il y a encore deux croix de ma connaissance. (1), On
a beau faire, on ne prouvera jamais que Dieu n'est pas infini mrnt
bon. L'histoire de ses miséricordes sur les nations ne nous est
pas connue; mais il n'y a que notre ingratitude f]ui jiuissr nous
l'aire douter qu'elles soient infinies.»
Les extraits suivants feront peut-être doul)le emploi avec
ceux que nous avons présentés à la page 100. Nous croyons
pourtant devoir leur donner i)lace ici, vu leur singularité*. «On
nous a rapporté qu'il y avait quelques endroits où les habitants
adoroient la croix et en faisoient le signe sur les viandes avec
d'autres cérémonies, sans sçavoir pourquoi. J'étois en la caj)itale
de Kiamsi («QQ '^) quand j'appris d'un Chrétien, qu'au petit pais
de Tamoxan (2) quelques uns avaient coutume de former le signe
de la croix sur le front, au sortir de leur maison; mais quand on
les interroge sur cette pratique, ils n'ont point d'autre réponse,
sinon qu'ils la tiennent de leurs ancestres. A la Cour de Pékin,
un juif ayant été visité par un de nos Itères, lui en parla plus
clairement, jusques à cotter les lieux et les familles qui prati-
quoient le signe de la croix. Nous envoyâmes sur cet avis un de
nos Frères, qui, nonobstant ses soins et ses recherches, n'en peust
jamais rien découvrir, soit qu'on l'eust pour suspect, ou plustost
que ces familles fussent entièrement esteintes. Avec cela, ce Juif
asseuroit qu'il y avoit eu anciennement un grand nombre d'Ado-
rateurs de la croix dans les Provinces du Nord. Ce Juif parloit
de ])lus de six cens ans». (3). Le P. Sémédo, auteur de ces
lignes, rapporte également l'usage étrange, déjà relaté (p. 106)
de tracer une croix à l'encre sur le front des nouveau-nés.
Cette pratique fut en vigueur aussi au Tonkin : «Aussitôt que
les enfants sont nés, j'ai vu souvent, rapporte le P. de Rhodes,
que les parents leur marquent sur le front une croix avec du
charbon ou de l'encre; je leur demandais à quoi cela servait à
l'enfant et pourquoi ils faisaient cette peinture sur son front. «Cela,
me disaient-ils, c'est pour chasser le démon et l'empêcher de nuire
à l'enfant.» (4).
C'est une observance qui s'est perpétuée en divers lieux; en
voici deux récents témoignages : L'abbé Krick, missionnaire chez les
(1) On pourrait soutenir aussi que le P. Cibot a ici en vue les fei-lai-fsicn m*^ M
qui feront l'objet d'un chapitre spécial.
(2) Ce mot semble devoir s'écrire, en romanis.ition actuelle, Ta-)no-cftau et signifier
la montagne de Ta-mo. S'ugit-il du Se-f'choan I
(3) Sémédo, S. J. ~ Hidoire unireiseUe de ht Chine, p. 220.
(4) Voyages et jnissions du P. de Rhodes, p. ?!•.
{(^s
CHOIX i:t swastika.
II
Abords, peuplade d'un des versants de rilimalaya, a vu ees sauvagef5
marques des signes de la fig. 165. «Les i^ -L «L tST^
uns, et c'est Te plus grand noml)re. + "p xx'=pxx ^ ^
ont au milieu du iront une Croix de
Malte parlaitenient formée, couleur '^'
noir-bleu indélébile; d'autres ont la Croix ordinaire». Ces gens
prétendent que ce tatouage leur vient d'une tribu située au nord.
«Tous s'accordaient à dire (jue c'est le signe de Dieu, qu'il est
bon de le porter, car «celui qui en est marqué, assuraient-ils, est
reconnu et protégé de Dieu; s'il meurt, il est reçu dans le ciel.
— Et celui qui n'aurait pas ce sig-ne, ajoutai-je, où ira-t-il? —
Dieu est irrité contre lui et ne saurait le recevoir.» (1).
Le Tour du monde (189'.^ — P"" Semestre, p. 92), présente la
vignette de ce pagne porté par
des Indiens de la Guyane : (tig.
166). Tout est surprise dans ces
révélations des découvertes de
l'ethnograpliie américaine. Plm.
de Schiagintweit, (Musée Gui-
met — m. p. !I)r 1p rappelle et
l)oursuit: «Le bouddhisme avait
été aussi intro<:luit au ^lexique
par des prêtres c4iiftoî» au V^
siècle après Jésus-Christ, et il ^''J- 16^-
eut des disciples dans ce pays jusqu'au XIIP siècle. » Le P.
d'Avril, (p. 210^ Voyons en- divers états ; 1692), relate le témoi-
gnage de voyageurs russes qui pensent que l'Amérique fut peuplée
par l'Asie septentrionale, la Mer de lîartarie et ses iles. Le Rév.
F. G. Master rapporte que mille ans avant C. Colomb, «cinq
bonzes bouddhistes abordèrent au continent américain, emportés
par les courants japonais à travers l'Océan. L'un deux revint en
Chine et son voyage au ^fexique, qu'il appelle Fou-sang dans son
journal, est mentionné dans les Archives impériales chinoises;
etc..» (2).
(1) Anwdcs de la Propagation delà foi, 1851; et Relation d'un voyage chez les Abords
en 1853, par M. Vahhé Krick. Ces deux traits ont été cités par M. l'Abbé Ansaiilt.
(2) De singulières analogies dans l'ethnographie, le folklore et la linguistique, don-
neraient à ces dires quelque vraisemblance spécieuse. Plusieurs vieilles monnaies chinoi-
ses auraient été déterrées dans la Colombie britannique. — Cf. The Shanghai Mercury, 9
Août 1893. — Le T'oung-pao de Mai 1892 (p. 101 à 168) a inséré un travail des plus émdits
de Gustave Schlegel sur ce Royaume de Fou-sang, JtÇ §^ |^ i qu'il ne faut chercher que
sur la côte Nord-est de l'Asie. Un volume de Charles Leland, Fusang or the discoverp of
America hy Chinese Buddhist priests, {London, 1875), avait soutenu d'autres théories, et H.
de Charencey, après de Humboldt, avait signalé au Mexique des affinités iraniennes avec les
populations de la Haute Asie. Cf. Revue des questions historiques, 1876; vol. 20, p. 318.
Ces vagues affinités peuvent s'expliquer autrement.
m. TRADITIONS ANCIENNES SUR LA CROIX. HJO
U. Burnouf, avons-nous dit, (p. i), aflirme /|iic Ion Iracc le
Py sur le front des Jounos bouddhistes. Cela peut être vrai aux
Indes, où les vrais bouddhistes sont relativement rares. En Chine,
où ils fourmillent, et où ils ont, comme partout ailleurs, aeeom
mode le Bouddhisme à leur fantaisie, je crois cette pratir(ue tom-
bée en désuétude.
Les enfants chinois reçoivent souvent une touehe de carmin
sur le front ou sur les joues. Est-ce une vaine observance, ou
un simple ornement, une sorte de «mouche» écarlate, conforme
au goût des Asiatiques, qui prétendent relever la pâleur de leur
teint ?
Mais le S'' jour de la 5" lun«, on rencontre de jeunes enfants
et des adultes présentant, sur la partie aniérieure de leur crâne
frais rasé, quelque marque tracée avec de la mine orange ou de
l'orpiment, hiong-homig fj^ ^.. Les parents se flattent que les
reptiles, qui ont horreur de ces substances (?) n'oseront en voyant
ce signe nuire à la personne que l'on enteiKl préserver. Le
même jour, dans un espoir analogue, on suspend aux portes des
maisons des feuilles lancéK)lées de roseaux comestibles^ ^ ^, des
tiges d'armoise, d'absinthe ou de quelque autre plante. L'orpi-
ment, dilué dans l'alcool, sert aussi à faire des aspersions
dans les appartements.
Ces usages ne sont ni récents ni ixirement locaux. Dans une
relation du P. d'Entrecolles sur la conversion et La ferveur d'une
vieille dame, jadis fort superstitieuse, on rencontre cette i^irticu-
larité : « Quand on expliqua à cette bonne catéchumène l'auguste
signe de la croix, et combieji il est redoutable aux démons, elle
fit une remarque que je ne dois pas omettre ^ "Cela est admira-
ble, s'écria-t-elle ! N'avez-vous pas fait réflexion qu'aux réjouis-
sances du cinquième jour de la cinquième lune, nous faisons aux
petits enfants que l'on mène dehoi^s, une croix avec du vermil-
lon, au milieu du front, et cela, afin de les préserver du malin
esprit?" En effet, un de mes chrétiens^ qui est du même village,
convient de cette coutume; cela confirme ce que quehjues uns
nous assurent, que la religion chrétienne a été connue ancien-
nement à la Chine, sous le nom de Che-tse-kiao». (1).
L'année dernière, M. l'abbé Bauron a constaté cette coutume
en Afrique. La croix, jadis signe d'infamie, s'y est changée en
ornement: on la remarque ostensiblement tatouée sur le front des
Djebalia, race berbère de Tunisie. On y voit Tindice de leur an-
cienne conversion au Christianisme et l'usage a persisté, malgré
la conquête du pays par l'Islam. (2). En Asie, sur plusieurs des
(1) + ^ ii = "la religion de la Croix'\ — Cf. Lettres édif. X. (Lyon ISlï)).
— Lettre datée de Jao-tcheou-fou ^ jH M, ^^^ Kiang-si, 17L5.
(2) Les Missions catholiques, 17 Juin 1892, p. 303. "La croix en tatouage ". — Voir
aussi la gravure du numéro précédent.
99
170
CHOIX KT SWASTIKA. Il
penlrs du inassil' monliignoux du Til)et, la cri(i(|uo doit ])ros(iuc
toujours rintoi'pivtor dans le môme sens.
«Les premiers missionnaires qui pénétrèrent au Laos, (Ton-
kin). en 1878, avaient retrouvé les traces d'une évangélisation
primitive dans la croix ({ue ies Muo)}(js portent sur la poitrine,
au milieu de tatouages variés — Presque tous en avaient une
dessinée sur le revers de la main et parfois elle était très grande
et très belle». (1).
Une récente relation confirme la coutume, (signalée par C.
Baber), qu'ont les païens du Se-t/cJioan de coudre des croix de
couleur sur les babits de leurs enfants, « pour empc'cber les mis-
sionnaires catholiriues de les voler», a-t-on dit, sans grande vrai-
semblance. Baber a vu un Cbinois, quelque temps prisonnier cbez
les M/ao-^»;e p§f ^, peuplade aborigène du voisinage; en signe
d'esclavage, cette tribu lui avait tatoué une croix bleue indélébile
sur le front. (?).
En Afrique, au Zanguebar anglais, M'^'»' A. Le Koy
voyageant parmi les sauvages M^u-boni, a vu «sur
leurs jupons de peau tannée des croix parfaitement
dessinées, des croix de perles rouges avec bordures de
perles blanclies». La gravure qui accompagne le texte
de sa relation (3), donne à ces croix la forme de la
figure 167. Il ajoute : «Cette apparition
de la croix en un pays où nous pen-
sions être les premiers à devoir l'intro-
duire n'est pas, du reste, la seule qu'il
nous ait été donné de constater en ce
voyage. Sur un autre fleuve au sud de
celui-ci^ le Sabaki, nous devions la retrou-
ver au cou d'un enfant des \Va-nyika^
gravé à la pointe d'un instrument sur une
petite plaque de cuivre. Mais il n'en con-
naît pas la signification : «C'est un signe
que portaient nos pères, dit-il, que por-
tent nos frères jusque là-bas, et que, moi
aussi, je porte à mon cou.» (fig. 168). /^j^. 168.
Fig. 167.
(1) E. Ricard; Aug. Séguret ou le jeune martyr du Laos; p. 291. — Paris, Palmé,
1885.
(2) Op. cit. p. 141. — Cf. sujmï p. 81.
(3) Missions Catholiques. 28 Nov. 1890, p. 581. — Item, année 1891, page 368, où
Ton voit des statues des Iles Salomon, (Océanie), avec une croix sur le front. Enfin le
même Kecueil (27 Janvier 1893) cite ce passage de Duveyrier, voyageur au Sahara: "La
croix se trouve partout chez les Touaregs, dans leur alphabet, sur leurs armes, sur leurs
boucliers, dans les ornements de leurs vêtements ; ils portent sur le front en tatouage une
c/oix à quatre branches égales", (p. 47).
III. TRADITIONS ANCIENNES SUR LA CIUH.V,
171
Fhj \m.
Le dessin ci-conlre (fi^. 109) me; remet en mémoire un
motif en relief, large de 0'"- 30 '• , que
j'ai relevé sur une base de colonne, ou
tambour en pierre d'une haute antiquit('',
gisant à l'entrée de la ])agode ruinée de
Si-hia-chan, au N.E. de Nankin. Cet or-
nement ne ];eut guère être que la «roue
de la loi)), car cette pagode était un
centre florissant de bouddhisme sous
Liang-ou-ti (502-549) et T'ang-kao-
t.^ong (G50-G8 4). C'est ce dernier em-
pereur qui commanda au pèlerin Iliuen-
Tchoang, de retour après une absence
de 19 ans, de mettre en ordre la col-
lection des G57 livres sanscrits, avec les statues et images re-
ligieuses, qu'il rapportait des Indes. (1).
Des Turcs envoyés à Constantinople à la fin du VI® Siècle,
(sous Chosroës II), comme prisonniers, portaient: aussi la croix
sur le front. En temps d'épidémie, leurs mères les avaient i)ré-
servés de la contagion, disaient-ils, en la leur traçant, à l'instiga-
tion des chrétiens. (2).
Il n'y a rien d'aussi tenace qu'une coutume populaire ; rien
d'aussi mobile parfois. C'est le vent qui change de nom en
changeant de direction. Cet usage de tracer des croix a donc
disparu ou s'est modifié, au point de devenir méconnaissable. (3).
Les objets matériels changent moins. Quelques uns se sont
rencontrés, marqués de ce cachet de christianisme. «l'n de nos
Pères, dit Trigault, a veu une cloche de fonte très élégante à
vendre entre les mains d'un antiquaire, au sommet de laquelle
une petite église estoit gravée, et, au devant de l'église une
croix, et aux environs quelques charactères grecs.)) (i).
Ce témoignage semble trop formel pour ({ue nous puissions
soupçonner que cette croix n'était qu'un py : la circonstance d^
la «petite église)) adjointe précise la forme probable du symbole
ou de l'ornement en question. Pour ce qui est des «charactères
(1) Cf. Paiitliier. — L Inscription de Si-vyan-fon. p. 74.
(2) H. Yule; Catluni and the \my thither, p. CI.
(3) Les piiïens tracent en.ore des croix sur le mortier de leure maisons, dans un
but prophylactique, au pays de T' ai-pin g-f ou >fc ^- JÎT. sur la rive sud du Ynn,,tM-
kiiing. Nous en verrons d'autres exemples.
Dans les monastères tibétains "les fenêtres n'ont pas de vitres, elles sont fermées
par des rideaux noirs sur lesquels sont cousues des figures en forme de croix latines,
formérs i)ar des bondes d'étoffes blanches. La croix symbolise le calme et la ])aix..." E. de
Schlagintweit : Le bouddhisme an Tibet, p. ll'î. — Au dehors, de gran-ls cylindres sym-
boliques sont aussi dé^oré^ de ces croix blanches sur fond noir. /'</>/.
(4) De Kiquebourg; op. cit. p. 198.
\r2
CHOIX ET SWASTIKA.
11.
grecs», pou iniporlc (lu'on y voie des characlères grecs ou
sanscrits, (dévanagari?), si rré(iuemnient encore employés mainte-
nant sur les cIocIk^s l)ouddhi(|U(^s. Le P. de Sémédo renianpie
avec sa réserve hal)iUielle. « Il jxHist se l'aire que cette clochelle
y ait esté portée d'ailleurs d'^j)uis i)eu, i)ar (juehiue r(Micontre,
qui arrive assez souvent : je lais le mesme jugement d'un livre
des Fables d'Esope vn latin, relié comme les nôtres, ({ue je vis
en la Province de Nankin.» (1).
Cette hypothèse n'est pas applicable à une autre trouvaille
du plus haut intérêt, mentionnée par le 1*. du Ilalde qui traduit
ainsi une lettre du P. franciscain Castorano adressée en 1722 à
la Congrégation romaine de la Propagande : « V'n chrétien de
Lin-tching-tcheou {^p„ JjÇ >}\'\ au Chan-tong), m'api)orta une an-
cienne médaille qu'il venait de trouver j^ar hasard dans la place
j)ublique parmi un tas de vieilles ferrailles... On y découvrit clai-
rement d'un côté l'image du 8auv(Hir et de l'autre côté l'image
de la très-sainte Vierg-r. Ces images étaient tout-à-fait semblables
à celles qui se* trouvent sur les médailles qu'on frappe de nos
jours, à la réserve qu'il n'y avait autour ni caractère ni inscrip-
tion. Ce (|u'il y a de remarcjuable et ce qui prouve que la mé-
daille, dont il est question, n'est point venue d'Euro})e, mais
(qu'elle a été fabriqué!^ à la Chine, c'est que... la médaille dont
je parle est attachée à un i)etit denier chinois avec lequel elle a
été ainsi unie par la mC'me fonte^ et le denier est percé au milieu
à la manière chinoise. L'un et
l'autre est représenté dans la
figure suivante, (fig. 170). La
lettre A. marque l'endroit où
est empreinte la figure du Sau-
veur; et la lettre B. mar({ue le
revers où est pareillemient em-
preinte la ligure de la très-
sainte Vierge. On lit sur le
denier le nom de l'Empereur
qui régnait lorsque la médaille
l'ut fabriquée, et les caractères
chinois marquent que c'était Tai-
'ping. J'ai consulté sur cela les
annales chinoises, et j'ai trouvé
qu'il y a eu deux empereurs de ce nom, l'un de la dynastie im-
périale Van-lecing, aj)pelé King-ti, qui régna vers l'année de .T.- C.
536. L'autre de la famille Gu nommé Ti-leaiig, au temps du
Triumvirat, lequel arriva vers l'an de J.-C. 266. En sorte qu'il
doit y avoir 1186 ans. ou même 1456 que cette médaille a été
Fi\j. 170.
(1) De Sémédo; Histoire universeUc de la Chine, p. 227.
III. THADITIONS ANTIENNES SUIl LA mOIX. 173
fabriquée. Un autre chrétien de celte ville ayant considéré attenti-
vement la même médaille, me dit que lorsqu'il était eneoi-e ir«'ntil,
il en avait trouvé une tout(; scmhiahie, niais (juignorant alors
de quel usage elle pouvait être, il l'avait brisée...» (1). ("est à-
propos de cette mèdnille-saiwqne que Yiile blâme I)pfjiii(incH de se
montrer si crédule. Ce dernier ((rapi)orte, dit-il, sans la condam-
nation qu'on peut supposer qu'elle mérite, la découverte d'une
médaille représentant la Vierge et l'enfant, unie à une sapèque
chinoise de cuivre, de l'an 55G (53(3), dont la gravure se trouve
dans les Lettres édifiantes». (2). Le dédain du Colonel Yulc
n'empêche, 1*^) que le témoignage est formel et oblige au moins
à suspendre son jugement; 2") que, s'il y a eu des Chrétiens en
Chine en 53G, comme lui-même l'admet, il est naturel et possible
qu'on en trouve des traces.
Joseph Hager s'est occupé aussi de la médaille chrèlienne
trouvée en 1722. Il ne croit pas qu'elle soit, vu rinscrii)tion, anté-
rieure au VIP siècle et suggère au P. Amiot un troisième nom
de règne, Taï-ping, vers 97G de notre ère. Le revers, qu'on n'a
pas encore traduit, signifierait, d'après Ilager, Rédemption ^ou
Rédempteur) des crimes, ou des châtiments che-hinij jff ^J. 11
déplore naturellement, et pour cause, qu'on ne nous ait pas trans-
mis le dessin de la figure que portait cette médaille, laquelle
n'était nullement une monnaie (3).
Des documents d'un autre ordre réclameraient une place ici,
et la liste s'en augmentera probablement quand l'attention aura
été éveillée sur ce point. Nous avons en vue ces nombreuses pa-
godes de Chine, dont l'appellation actuelle trahit une destination
primitive bien différente, ayant trait au christianisme et spéciale-
ment au culte de la croix. Car on appliquerait sans peine à la
Chine la remarque faite au sujet des stoupas, dagobas ou vihavas
de l'Inde : une secte s'est bien souvent emparée d'un monument
construit ou même simplement commencé au profit présumé d'une
autre secte ou religion déj ossédêe. Le protestantisme ne s'est-il
pas souvent installé dans les chefs-d'œuvre de notre architecture
médiévale?
Dans la ville chinoise de Chang-hai, notre église actuelle du
Lao-t' ien-tchou-d' ang [^ ^ ïË '^ ^'^ vieille église du Seigneur-du-
Ciel,) était il y a trente-deux ans une pagode dédiée au dieu de la
guerre, Kouang-ti, particulièrement cher aux mandarins militai-
res (1).
(1) Lettres édifiantes XVI* recueil. Edition de 1724. Préface de du H;xlde, p. XIV.
(2) Cathay and the ivai/ thither. — )). XCI.
(3) Hager; Description des niédaUlea chinoises du Cabinet impérial de France. Paris
1805, p. 71. — Cf. sujy)'à p. 166. — Il renvoie aux Lettres édif., au Journal des S^trans,
Août 1760, et à Deguignes, Histoire des Hnns... Vol. I; p. 50.
(4) C est leur Confucius et un exemple saillant d'évliéniérisme chinois. Il viv:iit à
l'époque des Trois Roynaitics, 'l^"" siècle de notre ère,) et fut un géjjér.Udu plus haut ivnon».
174 CROIX ET SWASTIKA. II.
Telle était la condition de beaucoup d'églises désaffectées,
puis rendues aux catholiques par le Gouvernement chinois, en
vertu des stipulations du traité de Lagrenée, (18 i4).
Naturellement toutes n'ont pas été restituées; toutes ne pou-
vaient l'être. Ce qui nous intrigue ici, ce sont ces dénominations
presque chrétiennes qui ont survécu à la ruine, aux dévastations,
à l'accaparement même, par le paganisme, d'édifices jadis consa-
crés au vrai Dieu.
Est-ce le cas, comme on l'a insinué un peu vite peut-être,
est-ce le cas de la Pagode de la Croix, Che-tse-miao -f" ^ ^, qui-
s'élève encore à deux lieues au N. E. de la ville de Song-kiang,
non loin de Chang-hai, dans un endroit nommé le bourg-de-la~
Croix, Che-tse-tchoang, -f- ^ Jl:^ H est bien singulier qu'on y ho-
nore encore le T'cheng-hoang JfJ |i^, le génie tutélaire de la ville,
sous le titre Si-]iang-ming-\^'ang |5 ^^, qu'on peut traduire par
«le sage Roi d'occident,» (Europoius sapiens Rex). En outre ce
petit hameau s'élève sur un des cinq districts exemptés par le
gouvernement de l'impôt du riz, privilège assez rare et dont jouit
aussi une partie de notre terrain de Zi-ka-wei. Cette propriété
était jadis une dépendance de la sépulture de Siu Koang-k^i, /^
tÈ WL (Siu-ko-lao), le grand-ministre d'empire, converti par le
P. Ricci, et fondateur au XVIP siècle des belles chrétientés de
Chang-hai et des environs (1).
Malheureusement, dans cette pagode assez misérable, desser-
vie par quelques bonzes illettrés et de fort bas étage, nous n'avons
retrouvé aucun vestige architectonique de sa destination soi-disant
chrétienne. Seule, une pierre encastrée dans la muraille, mention-
nant les noms de ceux qui, sous l'Empereur Wan-li ^J Jg (1575-
1620) ont contribué à sa restauration, atteste par son ornementa-
tion qu'elle remonte au temps de cet empereur. Les autres inscrip-
tions, moins anciennes, paraissent indifférentes, pour ne pas dire
bien que finalement malheureux. L'Empei'eui- HoeitsorKj le mit en 1128 au rang des "es-
prits célestes"; divinisé en 1591, il d meure l'un des dieux les plus populaires. — Ou m'af-
firme qu'avant sa restitution aux catholiques notie église, transforniéi en pagode, abritait
une chambre strictement close où nul n'osait pénétrer.
il) Cf. De letjali domiaio practicœ i.otio'ies fiuctore P. Pctro Hoavy. Zi-ki-wei. 1882.
p. 31.
Sia-loang-kU (1502-1633', fut ministre d'Etat sous Wnii-Fi et jouissaif d'une brillante
réputation littéraire. Il a été "canonisé" au ?ens chinois du mot sous le titre 3C /E."
Le P. André Kofïler avait baptisé la mère, la femme et 1? fils aîné (Constantin) du petit-fils
de Wan-li. nommé Yongli et l'econnu comme empereur dans plusieurs ]irovinc s du sud,
lors de l'invasion tartare. Cet infortuné monarque s'était déclai'c catéchumène, favorisait le
Christiinisme et avait nommé les PP. Boym et Kofïler "assistants à la Cour impériale".
Sur la tentative pn.triot'que du nouveau Constantin, voir le De. heUo Tartnrico du P. Martin
Martini, et surtout le T oung-pao : "Une mission chinoise à Vc;nise au XVII* Siècle", arti-
cle (le M. Girard de Pvialle. (Août 1890, p. 99).
III. TRADITIONS ANCIENNES SUR LA CHOIX,
1
<.J
davantage, à do plus glorieux souvenirs (1).
Le Che-tse-miao -\- *^ }(^j perpétuait-il la mémoire du culte
antérieur de la croix, honorée j)ar les Xesloriensy était-il voisin
d'une église contemporaine de Siu-ko-lno f^ [J3 ^ dont la famille
développa si heureusement le christianisme dans cette prétVcture?
La croix a-t-elle été connue aux environs, avant l'arrivée du
P. Ricci? Ce nom de la Croix, au contraire, a-t-il trait à tout
autre chose? Faut-il l'expliquer dans un sens purement i)aïen?
Nous sommes incliné à le croire, jusqu'à ce que des recherches
ultérieures fournissent, à Tencontre de cette opinion, une réponse
péremptoire.
Fermons enfin ce chapitre par la reproduction d'un panneau
d'une balustrade chinoise, (fig. 171). Notre
vignette est calquée sur un dessin récemment
paru dans le Hoa-jjao
mi W
, journal illustré par
des indigènes et publié à Chang-hai ; quatre ptî
y cantonnent un motif cruciforme, variante symé-
trique du caractère jjig fou «bonheur.)) Cette
composition mettra en garde le lecteur contre
certaines interprétations qui, abusées par des simi-
litudes d'ordre graphique, signaleraient notre
croix chrétienne là où des habitudes décoratives^ fort ditïérentes,
expliquent la présence d'un tout autre signe.
Fùj 171.
(1) En effet, l'une des tablettes, gravée la 32^ année du règne de Kia-tsing 5^ 3pj 1
en 1553, affirme que "cette pagode date, sous ce titre, du début de la dynastie des Ming"^.
On y venait rendre un culte à "l'esprit divin de la Montagne orientale", le T'ai-chan
^ lu du Ghan-tonç) |ll ^, une des cinq montagnes saintes de la Chine. A Kic-tsing
succéda Long-kHng [^ ^, (1567), sous le règne duquel Matthieu Kicci reprit Tévangé-
lisation du Céleste Empire. Voici le texte chinois de l'inscription : /^ .^ jfE H ^
D'après une tradition, vivante encçre parmi les catholiques de ce district, les mis-
sionnaires auraient eu, à la Pagode de la Croix, une sorte de procure où l'on recueillait le
riz offert en contribution volontaire pour les besoins de cette chrétienté.
CHAPITRE IV.
IMAGES ET CRUCIFIX.
y'ioioo-
§ I. Le Calvaire de P'ou-t'ouo. — Culte pseudo-chrétien de
Koan-yn. — La Vierge de S. Luc en Chine. — La Croix talis-
man des païens.
§ IL Portraits du Christ vénérés par des empereurs. — Les
Jésuites ont-ils dissimulé le Crucifié? — Apparitions de croix
célestes en Chine.
§ III. Dévotion des néophytes à la Passion de N.-S. — Le
Sacré Cœur et son blason. — Céramique chrétienne d'origine
chinoise.
23
CHAPITRE IV.
IMAGES ET CRUCIFIX.
Aux yeux du monde entier, la Chine s'est fait une réputation
presque indiscutable d'hostilité systématique à toute innovation.
Ce conservatisme réfractaire n'est pourtant pas aussi ancré dans
les mœurs que le répètent les Manuels de Géographie ; on se
tromperait étrangement si l'on regardait les Chinois comme des
ennemis-nés de toute modification; et, mieux étudiée, l'histoire
de cette race donne un fréquent démenti à certaines affirmations
courantes trop absolues. Les «Fils de Han » forment avant tout
un peuple positif, pratique, utilitaire, qui ouvre la porte bien
large à toute invention, de quelque provenance qu'elle soit, si,
d'aventure, il y soupçonnne un profit immédiat, tangible, réel ou
chimérique. L'intérêt prime alors l'antipathie de race pour l'Oc-
cidental !
En effet, quoi qu'en dise la légende, la nation chinoise n'a pas
tout inventé; elle a reçu aussi, imité, copié, et subi; et dans ces
emprunts ou échanges avec ses ancêtres, ses vainqueurs ou ses
tributaires, tout n'a pas été profit pour elle! Moins isolée qu'on
ne le suppose, souvent envahie, dominée et asservie par des
dynasties d'origine mongole ou mandchoue, elle est redevable à
autrui du bouddhisme, de l'opium, de la poudre de guerre, des
canons, de l'émail et de vingt autres choses. Le costume des hom-
mes est celui des Tartares, les derniers et actuels conquérants,
qui ont fait tomber bien des têtes pour imposer la tresse de che-
veux. Or cet usage a été si victorieusement nationalisé que
l'on ne saurait plus guère concevoir un chinois «sans queue».
L'Empereur est un étranger, qui ignore peut-être la langue de
son peuple ; sa cour est une cour étrangère pliée, malgré elle ou
par calcul, à l'étiquette chinoise. De nos jours et sous nos yeux,
les Célestes encombrent les steamers de leurs côtes et du Yansr-
tse, les rares lignes de chemin de fer tolérées et les voitures qui
circulent sur les Concessions. Les allumettes chimiques, le pétro-
le, les draps de laine, l'horlogerie, les cigares et les cigarettes,
les parapluies européens, — avec la culture et l'abus de l'opium,
hélas ! — pénètrent jusqu'au fond des plus lointaines Provinces.
Dans l'histoire de la Chine, dans sa littérature, ses monuments,
ses mœurs, sa politique, sa vie sociale, ses révolutions civiles et
IcSO
CHOIX ET SWASTIKA. II.
dynastiques, sos arts, son industrie et ses pratiques supersti-
tieuses, se révèlent les traces les plus évidentes des importations
étrangères, qu'elle s'assimile avec une indolente souplesse et une
insouciance toute asiatique.
Quoi d'étonnant alors si le culte de la Croix a pénétré et
persisté chez elle en quelque endroit, malgré l'hostilité du pou-
voir, les persécutions locales, les efTorls trop réels du démon, et
l'austérité de la religion dont ce signe est l'étendard?
Nous allons relever, au sujet de ces bénignes influences,
divers témoignages, qui, fragmentés, perdus et épars ça et là,
passent inaperçus, et qu'il y a peut-être intérêt à voir classés et
distribués méthodiquement, tout au moins rassemblés en quel-
ques pages, pour les sauver de l'oubli.
s I.
P'ou-t'ouo ^ p^ l'une des îles du groupe des Tcheou-chan
^ tU (^/'ï'-'^'*'^ ^^^ cartes anglaises), non loin de Ning-po, est
par excellence une ile bouddhique, par son renom et le nombre
de ses monastères ou pagodes. Or, si je m'en rapporte au témoi-
gnage du R^ Wright, la croix s'y dressait naguère, bien que peu
comprise sans doute. «Il est plus que probable, dit-il, qu'au
milieu de leurs études et de leur solitude, les bonzes de P'ou-
VoHO sont au courant des travaux des missionnaires catholiques
qui ont jadis visité leur pays., et ont été si favorablement accueil-
lis par K'ang-hi. Il est aussi parfaitement certain qu'ils sont
familiarisés avec les pratiques religieuses des Portugais de
Macao; car divers objets qui y ont trait se vendent publiquement
dans les boutiques de Ting-hai, (sous-préfecture située dans l'île
principale de l'archipel). Ces
faits bien connus pourront
donc expliquer la présence
anormale d'une grande croix
bien sculptée, placée en évi-
dence sur un piédestal mas-
sif et assez orné, que l'on
rencontre parmi les ornemen-
tations architecturales aux
approches d'un temple boud-
dhiste. » (1). (flg. 172). Fig. 172.
(1) *^ China, the scenery, architecture,..." par le R^ Wright, avec dessins de AUom.
t. II. p. 29. 4* volume. Cet ouvrage, dont les gravures sont plus remarquables par leur
valeur artistique que par leur exactitude et leur couleur locale, s'est aussi publié avec
un texte alleïuand et un texte français.
IV. IMAGES ET CRUCIFIX. 181
Peu en mesure de contrcMer ces témoignages, j'ignore si ce
calvaire subsiste encore ; je ne voudrais même pas assurer qu'il
doit bien son origine aux raisons avancées par l'auteur. J'afïirme
pourtant que c'est un trait vraisemblable de mœurs chinoises,
et, à l'appui de mon dire, je i)uis fournir des traits analogues,
non moins étonnants. (1).
Les Missions Catholiques de 18"/ 2 (p. 701), ont inséré un
article sous le titre : aFang-tou-ti -fj j^ ]^, divinité chinoise
d'origine française.» En 1836, M^r Hizzolati, vie. apostolique du
Hou-koang f^^-^ gravissait le Tâ-ling^ pic central des montagnes
qui s'élèvent entre les villes de Fong-siang jji. f^ et de Han-
tchong JH t^f». Entré dans une pagode^ il vit une idole portant
les vêtements sacerdotaux et le tsi-hing ^ ï|l, sorte de bonnet
dont les prêtres catholiques peuvxîiit se couvrir la tête en Chine,
depuis 1615, dans les cérémonies sajcrées. Cette idole représentait
le P. Etienne Le Favre, qui, au 17® S. annonça l'un des premiers la
foi au Chen-si. (2). Il y est reste célèl)re par ses miracles. La
tradition rapporte qu'un jour qu'il devait traverser, pour les be-
soins de son ministère, la région du Tâ-ling^ alors infestée de
tigres, on voulut en vain le retenir. Arrivé en face de plusieurs
de ces fauves, il leur défendit d'attaquer désormais les gens en ces
parages. Depuis, aucun accident ne se produisit. Il avait annon-
cé la date de sa mort, qui eut lieu en 1659, le jour de l'Ascen-
(1) L'ile sacrée de P^im-foiio est à 18 lieures de Ohang-hai, par bateau à vapeur.
Elle mesure 800 mètres de laigeur, sur 5 kilom. et demi de longueur. Depuis plus de
1.000 ans, elle est consacrée au culte de Bouddha, ou plutôt à la déesse Ko m-ya qui y a
détrôné Sakya-Mouni. On y compte jusqu'à 60 pagodes desservies par 1.500 bonzes, fort
ignorants en général. Deux d'entre elles sont classées pagodes imjiériales ; Kang-hi les
fit couvrir de tuiles jaunes, restes du Palais des Mmg à Nankin. — Avalôkites\'ara , la
Koan-yn indoue, avait été transportée mii-acnleusement sur une iîeur de lotus dans Tile
de F'ou-t'ouOi ( la moderne Tattali, la Pattala des Grecs, Pôtaraka des Hindous, Pôtala
des Tibétains), à l'embouchure de l'Indus. D'après cette légende chmoisée, Koan-yn, née
en Chine, a vécu neuf ans dans l'île de P''(>ti-t'ouo, pi es de Ning-po-
Cf. Eitel ; Chinese Buddhism, p. 20 et 93. — Voir aussi Hue et Gabet, L'Empire
chinois, ch. XVI. — The Chinese Recorder vol. X. N* 2; — notice par J. Butler. —
Item. Glohus, 63. (1893) pp. 117-122; "Die heilige lusel Puto", Von Dr. O.
Franke.
(2) Le jésuite Etienne Le Favre ( Faber, Lefèbre, ou Fabre), miquit à Avignon en
1598, vint en Chine en 1630, y mourut en 1659 et fut enterré près de Siaotsai-tse, chré-
tienté du Han-tchong-fov , où l'on voit son tombeau. Il est auteur d'un "Voyage par
mer d'Europe en Chine". A propos de Kouan-yun-tchang (cf. p. 98) du Halde avait
écrit: "Que si longtemps après la mort de ce grand homme on l'a érigé en Idole, cette
erreur populaire ne prouve rien contre son Christianisme, et rend témoignage à sa veitu ".
— T. m. p. 66. .
\H2 CHOIX KT SWASTIKA. II.
sioii. Quohiuos instants auparavant, il demanda à tenir on main
un rameau vert; i)uis, ayant traci5 en l'air un signe de eroix, il
expira.
Je me souviens avoir vu dans la pagode qui surmonte la col-
line de Lang-chan ^ \\}^ i^u bord du Ynnij-tse-hiaiiy, h quelques
kilomètres à l'est de T'omj-tcheou \% j|| (Lang-shan crosfi), une
idole avec les traits et le costume européens, assez semblable au
portrait du P. Verbiest. Ce n'est pas un cas isolé, au dire de
ceux qui ont parcouru la Chine.
On sait aussi que les horlogers chinois honorent le V. Ricci
comme leur patron et conservent son image ou sa tablette dans
leur boutique, avec les bâtonnets odorants et les cierges rouges
d'usage.
Du reste, tout ce qui est image, vieille peinture, pierre étran-
ge ou curieusement sculptée, objet bizarre et inaccoutumé, de-
vient presque toujours le centre d'un culte superstitieux en Chine.
Le panthéon bouddhiste ou taoïste est largement ouvert, et l'ad-
mission au rang des dieux ou demi-dieux singulièrement facile.
John Kesson rappelle qu'on a vu une statue de Napoléon I dans
un temple bouddhique, avec de l'encens fumant devant elle (1).
Cette tolérance se pratiqua à toutes les époques, mais elle ne
s'égara pas toujours aussi misérablement. Un vice-roi de Nankin
ayant vu, au témoignage du P. Trigault, une fort belle peinture
du Sauveur du Monde, richement encadrée dans une sorte de
tryptique à volets, l'emporta chez lui et l'installa dans le vaste
oratoire de son palais. C'était un progrès sur le culte rendu jadis
au simple symbole de la Croix. «Il voulut que ses courtisans
dressassent un autel en cette chapelle, et commanda qu'on allu-
mast des cierges et bruslat des parfums dessus; et ayant faict
poser ceste image sur cest autel, après s'estre revestu des plus
somptueux ornements de son office, il s'approcha et rendit avec
grande révérence les honneurs deiis, jusqu'à la quatriesme fois,
et avec les cérémonies acconstumées. ..; tous les autres domesti-
ques firent le mesme en grande révérence. Et retournoit tous les
jours avec les mesmes cérémonies lui rendre toujours le mesme
honneur. Et un de ses valets de chambre, par le commandement
de son maistre, prenoit soin de tenir toujours du feu et des par-
fums odorants, dans l'encensoir. Pendant tout ce temps, le Vice-
Roy laissoit entrer tous les principaux de la ville et les magistrats
(1) Le grand Catalogue impérial en 120 volumes P3 J^ $tÉ "^ a admis dms ses lis-
tes plusieurs ouvrages d'origine catholique. Le Dictionnaire de K'ang-hi J^ ]?}^ ^ -^^
(sorte de Lexique officiel, analogue à notre Dictionnaire de FAcadémie), insère lui-même
depuis longtemps des expressions chrétiennes, sans en excepter le saint nom de Jésus, avec
la glose : "Dans le langage de lOccident, Sauveur du Monde." Cf. E. Faber : A systemati-
cal diaest of the Doctrines of Confucius. Hong-kong, 1875. p. 34.
IV. IMAGES KT CRUCIFIX. 183
pour voir ceste Image merveilleuse. (1).
Ces «saintes images,» selon l'expression des Chinois, jouèrent
un grand rôle au début de cette nouvelle évangélisation du Céles-
te Empire. Plusieurs faits nous prouvent que les missionnaires
surent en tirer le plus sage parti pour reconquérir au Christianis-
me la place d'honneur déjà perdue à diverses reprises. «Le P. Ni-
colas Lombard, sicilien, allant chez un honnête magistrat,
païen, près de Canton, vid, dans un oratoire, une belle Image de
la Mère de Dieu, avec l'Enfant Jésus que le sainct précurseur
adoroit, au milieu de plus de cinquante simulacres d'idoles; et il
n'y avoit aucun qui sceust dire autre chose de ceste image, sinon
qu'elle estoit de la Mère de Dieu, et de la Royne des Roynes...
On trouva, par après, qu'elle avoist esté dépeinte selon le model-
le de celle qu'on avoit mise entre les présens du Roy. (2). Le père
en prit occasion «de leur faire entendre le très sainct et très au-
guste sacrement de Dieu-homme, et toute l'histoire du précurseur
sainct Jean.» Ils bruslèrent sur le champ toutes leurs idoles, re-
placèrent dans leur oratoire «la seule image de la bien-heureuse
Vierge et de S. Jean-Baptiste... Puis le père leur fit mettre les
genoux en terre,... et promettre que doresenavant ils adoreraient
le seul Créateur et modérateur de toutes choses.» Ce fut l'occa-
sion d'un grand nombre de conversions. Jadis, à Rome, N. S.
avait ainsi pénétré dans le laraire impérial. (3).
Ces païens évangélisés si opportunément n'eurent pas à se
repentir de leurs prostrations devant la sainte image. Peut-être y
avaient-ils vu une variante de leur Koan-yn «que les catholiques,
dit l'érudit D"* Hunter, identifient avec la Vierge Marie, tenant
son enfant entre ses bras, avec une auréole autour de la tête, une
figure en adoration à ses pieds et l'esprit planant au-dessus sous
la forme d'un oiseau. Mais il est juste de remarquer que les pre-
miers chrétiens nestoriens de la Chine peuvent avoir été la source
de ces ressemblances : les traces de la liturgie de la déesse de la
miséricorde, Koan-yn, dans laquelle les analogies avec les céré-
monies du Christianisme oriental sont les plus frappantes, n'ont
pu être reconnues dans le canon chinois plus haut que l'an 1412
de l'ère chrétienne.» (4).
(1) De Riquebourg-Trigault, op. cit. p. 550. Cf. ibid. p. 162. ]69. 171. Ce vi-
ce-roi habitait alors la ville de Sou-tcheou JI^JC JIT| capitale de la Province du Kiang-sou.
" Il ne peut pas estre en la cité de Nanquin, qui est i\ne Cour regale aussi bien que
Péquin," dit Sémédo, p. 345, op. cit.
(2) Nous reparlerons plus loin de ce tableau compris parmi les présents destinés à
l'Empereur. Il s'agit ici du P. Longobardi (1559-1654).
(3) Le P. d'Orléans, {Vie du P . Ricci. Paris, Josse. 1693, p. 154), rapporte un fait
analogue ; mais c'est le P. Cattaneo qui est en scène. J'ignore s'il y a confusion, ou si le
fait s'est produit deux fois, avec des circonstances pi'esque semblables.
(4) The Indian Empire 1883. Il est à regretter que le D"" Hunter nourrisse tant de
18 t CROIX KT SWASTIKA. II.
Aussi, un autre autour prolestant a-t-il écrit d'une façon plus
générale : «Nous sommes assez disposés à croire que la tonsure,
le célibat, l'usage de l'encens et de l'eau bénite, la messe, les
cloches, les livres d'église, les ciergc^s, les couvents, les prières
à la Vierge et autres observances ont été empruntés par les bonzes
bouddhiques aux moines chrétiens ; absolument comme il arrive
qu'un marchand s'ap])roprie l'enseigne du voisin, son rival, pour
lui l'aire concurrence et lui ravir ses pratiques.» (1).
Un article récemment inséré dans le Messenger, revue pro-
testante de Chang-hai, nous fait connaître une secte spéciale,
très intéressante. Persécutée à outrance ])ar le Gouvernement
chinois, très tenace, très fervente et très répandue dans les Pro-
vinces du Nord-Ouest, elle s'appelle le Kin-tan-kiao '^ J^ ^, la
religion de la pilule d'or. L'article, qui décrit cette secte d'après
un de ses livres réimprimé à P'au-l'-ouo, sur des éditions de 1416
et IGGG, débute par un précis de la vie de Koan-yn, qu'elle au-
rait composé eHe-même. Puis, avant d'examiner quelle attitude
doivent garder les protestants à l'égard des partisans de cette
secte, l'auteur nous cxj ose leurs doctrines religieuses et les res-
semblances qu'on y découvre avec le Christianisme. Cette secte
adore le fils de Dieu dans un temple spécial et exprime sa double
nature, divine et humaine^ par le caractère g Liu^ composé de
deux bouches p en communication. Ce Liu-tze g -^ avait
jadis la figure peinte en blanc ; mais comme le Gouvernement
sévissait contre la secte, on a dû modifier cette couleur, «qui
témoignait de l'origine, étrangère et non indoue, » du dieu. En
effet, les Mandarins rattachaient cette société à la terrible pé~
lien-kiao Ê iH Si secte du Nénuphar hlanCj, association politico-
secrète; ils avaient le droit de mettre à mort les membres du
Ki)i-tan-kiao., sans en référer à Pékin. L'auteur de l'article dres-
se la liste de seize ressemblances doctrinales communes avec le
Christianisme^ entre autres : l'incarnation d'un dieu, le jugement
selon les mérites, le mépris et l'éloignement du monde, le secours
spirituel accordé à la prière, l'existence des Cieux selon les des-
criptions de l'Apocalypse, la croyance en un Dieu Suprême,
(croyance des moins bouddhistes), la résurrection des corps^
l'immortalité des âmes, etc.. Si la doctrine primitive s'est alté-
rée, c'est le résultat de l'incendie des livres en d'innombrables
préjugés contre le christiarisme. Cf. Mg»" Laouënan, op. cit. p. 451.
Le Petit Guide illustré dit Musée Guimet. 1890 ; p. 74; signale "nne Koan-yn donneu-
se d'enfants, portant au cou un collier en forme de croix et tenant sur ses genoux un en-
fant"" Ce type est fort commun, mais la croix n'y est pas très accentuée; certaines pende-
loques de collier ont pu être prises pour une jeannette.
Le Rd Wright reconnaît aussi que le culte de Koan-yn (ou Ma-tsu-po,) dérive du
culte dégénéré de Marie, apporté par les Nestoriens. op. cit. 2^ vol. p. 53.
(1) John Kesson ; The Crans and the Dragon, Londou 1854. p. 184.
IV. IMAf.KS ET CHUCIFIX. 185
porséculions. L'écrivain incline à croire (|ue Xcslorius est le pre-
mier fondateur de cette secte. Un scru])ule assez i)laisant l'arrête
pourtant : « Nestorius était un adversaire déterminé de la Mario-
latrie; il n'aurait donc jamais sanctionné le culte de Koan-yin ;
mais il peut se faire que ses adhérents, plusieurs générations
après lui, se soient corrompus par leur étroit contact avec le boud-
dhisme.» (1). On a objecté à l'auteur, (une dame), qu'elle n'ex-
plique guère comment le bouddhisme peut conduire à la Mariola-
trie. Du reste cette partie de l'article se termine par ces remar-
ques plus justes : « Si l'on ne peut faire remonter cette secte au
Nestorianisme dont on a } erdu la trace, il reste un double pro-
blème : Qu'est devenu ce Nestorianisme? à qui les dévots à
Koan-yn ont-ils emprunté leurs idées et leur liturgie chré-
tiennes?» (2).
Comme il est prouvé que le Christianisme a pénétré à diver-
ses reprises en Chine, et dès les temps les plus reculés, nul ne
s'étonnera qu'on ait retrouvé ça et là des vestiges matériels de
ce culte, à côté des traces immatérielles. Le contraire serait plus
surprenant. Le Kin-tan-kiao conserve des restes irrécusables de
traditions chrétiennes : pourquoi le symbole même de ce christia-
nisme n'aurait-il pas aussi persisté, au moins comme ornement,
sinon comme signe religieux ou amulette, dans les régions où
fut connu jadis le sacrifice sanglant du Calvaire? Le P. M. Mar-
tini (1G14-1661), témoigne qu'on a recueilli dans la Province
(1) The Messenger, Jan. et Febr. 1893, p. 21. "A Key to modem religious sects and
a probable due to lost N i storianism in China; — or, the Goddess of Mercy (Koan-yin),
and our attitude towards lier worshipi^ers "'. Article de M"^ T. Kichard. — Voir aussi le
journal The Shanghai Mercury, 27 Fév. 1893.
(2) Par raison d'être, pour excuser son existence, le protestantisme a besoin de com-
battre la Mariolatrie. Ce spectre, inventé par lui, se prête sans se lasser à fournir les
terreurs imaginaires et intéressées qu'exploite la Réfoime contre l'Eglise Romaine, dont
elle s'obstine à dénaturer la doctrine en ce point. "Toutes les nations me proclameront
bienheureuse!" avait dit Marie en son Magnificat : la Réforme proteste, s'inscrit en faux
et prétend faire mentir cette prophétie. Un ouvrage récemment publié à Chang-hai sous
le titre : Shantung, piir le R<^ Alex. Arm trong, princip-al du Collège de Tchefou, (1891), a
consacré aux Missions Catholiques de cette Province trois ou quatre pages, où ne domi-
nent ni l'exactitude, ni la couitoisie, ni même l'équité. Dieu pardonne à l'auteur ses
injures, son mépris, son ignorance, ses iminitations ! Ce court chapitre se termiiie par un
"air de bravoure", par un bouquet de feu d'artifice, dont la dernière et impuissante fusée
vise à atteindre la Sainte Vierge, "ht Mère de Dieu, selon l'appellation blaspliématoire des
Catholiques", {p. 146). — Sans faire ridiculement parade de leur intelligence de la Bible,
les bambins de nos écoles savent que, selon le texte sacré, "si Dieu le Fils s'est incarné,
s'il s'est fait homme, s'il est né de la Vierge Marie", la logique oblige à dire que cette
Vierge est la Mère du Christ qui est Dieu ; que Marie, par conséquent, est la Mère de ce
Dieu fait homme. Le Concile d'Ephèse (431) a depuis près de quinze siècles tranché cette
question. S. Jean Damascène (676-760) s'écriait; "Puer hic Deus est: quonam igitur
modo ea Dei Genitrix non sit, quie pepeiit'^"
9 1
180 CROIX ET SWASTIKA. II.
du FoU'kien dos croix Tort anciennes et des images représentant
la S*6 Vierge avec son divin Fils dans les bras. « On les voit en-
core aujourd'hui dans notre église, ajoute-t-il, et elles servent
beaucoup à conlirnier l'ardeur des néophytes et à exciter leur
dévotion. On peut croire pieusement que ce sont des restes de
r Apostolat de S. Thomas et de ses successeurs.» (1).
La aravité de ces témoi^'naq'es nous a eno-a^'é à les insérer ici.
Un fait beaucoup plus récent, puisqu'il date de l'année dernière
(1891), prouve que les Chinois procèdent encore à l'occasion avec
la même indépendance, ou bien, si l'on veut, se montrent encore
aussi prompts à amalgamer diverses croyances superstitieuses.
Le dogme les inquiète peu; ils n'en ont cure, n'en possédant mê-
me pas l'exacte notion; la pratique extérieure, l'observance rituel-
le est tout; leur religion, codifiée et classifiée par la critique
d'Europe, consiste uniquement en usages endémiques; et comme
nous l'avons constaté pour divers traits relatifs au culte de la
croix, l'apport de chaque jour augmente sans raison ce dépôt de
prétendues traditions, que l'on s'empresse parfois d'attribuer à
une haute antiquité. Maintes et plaisantes méprises au sujet de
l'architecture, des religions, de la littérature, de l'histoire, de la
civilisation de l'Inde, devraient rendre moins entreprenante et plus
circonspecte certaine herméneutique trop myope. Défiance outrée,
scepticisme à priori, hostilité hargneuse et préventive, quand il
s'agit d'exégèse évangélique : crédulité admirative, sans exa-
men ni contrôle, à l'aveuglette et a priori aussi, dès que le boud-
dhisme est ou parait être en cause! Pascal, de son temps, riait
déjà de ce travers.
Voici le fait que nous voulions narrer au début du précédent
alinéa. Parmi les émeutes de la vallée du Yang-tse, qui ont, en 1891,
causé la ruine plus ou moins totale de tant de chapelles de la
mission du Kinng-nan, celles de Tan-yang -fj- f^ et des environs
ont acquis une douloureuse notoriété. Ces tristes événements
ont été racontés ailleurs. Sans aucun prétexte, sur un mot d'ordre
occulte, églises, écoles, résidences, ont été brûlées, renversées
ou pillées. Quand le calme est survenu, — presque aussi vite que
la tempête elle-même s'était déchaînée, — les missionnaires se
sont naturellement employés à rentrer en possession des objets de
culte qu'ils savaient avoir échappé à l'incendie. Par crainte des
mandarins dont les missionnaires aiguillonnaient le bon (?) vouloir,
par peur aussi des châtiments temporels que la Providence infli-
geait parfois aux coupables, certains voleurs et receleurs restituè-
rent ou se montrèrent d'assez facile composition. Or une famille
païenne, qui s'est approprié, dans une chapelle près de Kiang-yn
(1) Cf. Kii-cher, China illustrata. p. 133. — Item : Martin Martini, Novus Atlas
Sinensis. — Voir aussi, sur ces croix, les figui'es de la page 160 ci-dessus. Il s'agit probable-
ment de la même découverte.
IV. IMAGES ET CUI.C III.X. 187
JJ [^, un tableau à l'huile rei)résenlant la S*=e Vierge, (Immaculée
Conception), s'est refusée jusqu'à ce jour à le rétrocéder, même à
prix d'argent. Cette famille, escomptant le j)ouvoir bienfaisant et
protecteur de la Vierge des Européens, plus puissante que la Konn-
yn, ne se cache pas pour lui rendre un culte domestique, plein de
respect et d'espoir. Puisse en effet la Vierge immaculée se montrer
aussi secourable, envers ces naïfs païens, que dans l'histoire du
P. Cattaneo, citée dans les pages précédentes! En attendant, il faut
repeindre un autre tableau; car le règlement de l'indemnité et les
clauses accessoires empêchent tout recours contre l'intempestive
dévotion de ces pillards.
Dans le courant de cette année, un missionnaire lazariste
me disait que dans sa mission, au Tché-kiang, près de K'ai-
hoa-hien pi 'ft j|fw un tableau européen de Marie portant
son divin Fils se trouvait ainsi entre les mains des païens.
On se le prête de famille en famille, comme un talisman merveil-
leux dans nombre de maladies : une assistance réelle et des faits
indéniables nourrissent et récompensent, parait-il, la confiance
ignorante, mais fondée, de ces malheureux pour leur N.-D. de Don
Secours. Dans le même pays, on a recueilli des bénitiers, épaves
d'anciennes chrétientés disparues; on y parle même d'un mission-
naire dominicain d'autrefois, auquel on attribue encore des miracles.
J'ai sous les yeux un fragment de la correspondance d'un
autre missionnaire, qui nous révèle combien les populations païen-
nes sont promptes, en Chine, à partager la croyance des chrétiens
à la vertu surnaturelle de la croix. En 1876, une sorte de frayeur
épidémique se répandit dans la région de Nankin, au sujet d'en-
fants enlevés par les diables (Koei-tse ^ ^), ou de tresses de
cheveux mystérieusement coupées par ces mauvais génies. Ces
rumeurs grossies ou exploitées par des personnes malveillantes,
attirèrent plus d'un désagrément sérieux aux Missionnaires, en
terrorisant le pays; et le contre-coup de l'agitation, factice ou ré-
elle, se fit sentir parmi les néophytes comme parmi les païens.
Les premiers^ qui eurent naturellement beaucoup plus à souffrir,
n'ont pas encore oublié les sévices des mandarins, ni les tracas
de cette malheureuse année. Or, notre lettre, datée du 13 Mai
1876, témoigne qu'à T'ai-p'ing-fou -j^ Zp ^, préfecture de la
rive droite du fleuve entre Nankin et Ou-hou ^'{^, toute la popula-
tion, pour empêcher les diables de couper les queues des enfants
ou même d'enlever ces enfants, a fait tracer à la chaux plusieurs
formes de croix autour de chacune des ouvertures des maisons;
car il faut prendre, disent ces païens, les armes des chrétiens
pour les combattre plus sûrement. Il est resté quelques traces de
cet usage dans le pays. (1).
(l) Sur ces émeutes et troubles des guettes coupées, voir des articles détaillés dans
les Missions catholiques illustrées, de 187C.
188 CROIX ET SWASTIKA. II.
Une autre correspondance raconte (jne, dans ce même
été de 187G, «les païens de Kianrf-yn, (non loin de l'embouchure
du Yn)}(j'txo-hinng)^ se mirent à tracer à la chaux des croix sur
la porte de leurs maisons, sur les routes et les places publiques,
à l'entrée des pagodes, et, dit-on, jusfpi'aux abords du Tribunal.
La croix devait les sauvegarder.»
11 y a 35 ans, dans la région de Nankin, au temps de la
Rébellion des Tchang-))uw, plusieurs villes, en leur pouvoir ou
menacées par eux, avaient sur les portes de leur enceinte murée
des croix tracées à la chaux, comme protection contre l'ennemi.
Dans quelques uns des endroits qu'ils occu})aient, ils avaient hy-
pocritement atTiché les Commandements de Dieu, et des crieurs
publics parcouraient les rues en les proclamant.
Plus tard, à Nankin même, en 1870, un peu avant les massa-
cres de T'ien-tsin, on avait déjà propagé les rumeurs habituelles au
sujet de vols d'entants, d'yeux enlevés, d'entrailles arrachées, et ces
calomnies avaient aussi produit une elïervescence incroyable parmi
la population, augmentée d'environ .50.000 étrangers, attirés par la
session des examens pour la Licence. «Par un effet bizarre, dit le P.
Colombel alors à Nankin, la ville était pleine de croix tracées à la
chaux. On en faisait dans les rues pour reconnaître les chrétiens
à leur hésitation à les fouler. Les jiarticuliers en traçaient sur
leurs portes, persuadés que ce signe des chrétiens détournerait les
voleurs d'enfants. On élevait des croix sur les toits pour se pro-
téger contre eux. Aux environs de la résidence, on ne pouvait
faire un kilomètre sans en rencontrer plus de vingt. On joignait
à ces croix toute sorte de superstitions.» Le Vice-roi Ma Sin-i, qui
avait voulu défendre les missionnaires et les chrétiens de Nankin,
fut assassiné le 2G Août, tandis que, le 21 Juin précédent, un
meneur entreprenant avait fait réussir à T'ien-tsin, contre les
sœurs de charité et les européens, le coup monté en vain par lui
à Nankin même.
§ II.
Par sa doctrine, par ses apôtres, par sa croix ou par ses
images, le Rédempteur a renouvelé tentatives sur tentatives pour
forcer les portes de l'Empire du Milieu, racheté comme tout le
reste du monde.
Le P. Matthieu Ricci, entré en Chine en 1583, sous Wan-li
^ M (Chen-tsong %^ ^, des Ming,) emporta à Pékin, avec divers
présents pour l'Empereur, un portrait du Sauveur et un de sa
IV. IMAGES ET CUUCIFIX. 180
sainte Mère. Quand il y arriva lo 2\ Janvier IGOI, ot qu'il olTrit
ces tableaux au Fils du Ciel, celui-ci en fut extraordinairenient
frappé. «Le Roy, dit le V. Trigault, i)assa aussi de l'étonnenient
en la peur. Car ne pouvant supporter la veue de ces images, il
envoya celle de la très saincte Vierge à sa mère, qui estant aussi
trop affectionnée aux dieux morts, ne peut aussi soustenir la veiie
de l'image du Dieu vivant. Car estant espouventée de cette viva-
cité, elle a commandé jusqu'à présent qu'elles fussent gardées
dans le thrésor. .. Les Eunuques ont rapporté à nos Pères que le
Roy mesme les honora avec révérence, qu'il leur fît aussi brusler
de l'encens et autres parfums... Il garda pour soi-mesme l'Image
plus petite du Sauveur J.-C. et la posa en sa sale principale.)) (1).
Au rapport de M. Hue, le P. Schall eut aussi la consolation
d'introduire le portrait de N.-S. dans une cour asiatique. Il lia
connaissance avec le Roi de Corée, prisonnier des Mandchoux à
Pékin, et quand le pauvre monarque fut renvoyé en ses états par
Choen-lche, le Père lui donna une image du Sauveur. M. Hue
cite intégralement la lettre royale de remerciement que le P. Schall
reçut de Corée à cette occasion. (2).
La Vierge de S. Luc, par son caractère byzantin, ses tons
fondus, son exécution naïve et soignée, sa grâce un peu mièvre,
la clarté de sa composition, la sécheresse môme de son rendu,
plaisait fort aux Chinois, qui, goûtant mal le genre moyen-âge
proprement dit, aiment encore ce genre de peinture, comme tou-
tes celles de l'Ecole ombrienne, et celles conçues dans le style de
nos Primitifs et Préraphaélites d'Europe. (3).
Leur prédilection s'étayait du reste sur un fondement plus
solide. Dans la ville de Nan-tchang, au Kiang-si, un de nos voi-
sins apporta son jeune fils à notre église pour rendre grâces au
Dieu qui l'avait sauvé d'une maladie jugée mortelle. «Comme ce
jeune garçon estoit déjà privé de tout sentiment, et comme il ne
luy restoit plus aucune espérance de vie, il luy sembla de voir la
mère de Dieu avec son petit enfant venir majestueusement vers
luy : le petit Jésus l'appeloit souvent par son nom propre, et à
ceste voix, comme en s'éveillant d'un profond sommeil, il com-
mença de se mieux porter; il n'y eut aucun des domestiques qui
doutast que ce ne fust celle-là mesme, de laquelle ils avoient sou-
vent veû l'Image chez nous, et l'enfant guéry en fit entièrement
foy : car comme on luy eust présenté deux images de la très
saincte Vierge, il choisit celle qu'on dict autresfois avoir esté pein-
(1) De Riqùebourg-Trigault. op. cit. p. 683.
(2) Hue; Le Christianisme en Chine. T. II. p. 393.
(3) Nous avons lieu de croire que ce que les anciennes relations attribuent à la Vier-
ge de S. Luc doit se rapporter parfois à la Vierge dite de la Straila, qxù en est iino sorte de
variante.
190 CHOIX KT SWASTIKA. II.
te par rEvangéliste S. Luc.» (1). Le pèro oi reniant, renonçant
aux idoles, furent l)aptisés.
En Chine, plus que partout peut-être, les images religieuses
ont une utilité a})Ostolique indéniable, que le Catholicisme, le
Bouddhisme et le Taoïsme ont également reconnue. Avec plusieurs
curiosités d'horlogerie et d'o})ti({ue, le P. Claude Aquaviva, Géné-
ral des Jésuites, avait envoyé aux Pères «une image du Sauveur
J.-C. , tirée })ar un peintre fort fameux de Home. Le P. Gaspar
Cielius. Provincial du Japon, envoia une autre image du Sauveur,
plus grande, ouvrage certes élégant du P. Jean Nicolas, qui a
esté le premier maistre sous lequel les Japons et Chinois ont, au
grand bien de l'une et l'autre Eglise, aprins l'art de peindre à la
faç;on d'Europe. Ln Prestre, Religieux des Isles Philippines, en-
voia en don un pourtraict très beau de la Mère de Dieu, portant
le petit enfant Jésus entre ses bras, que le S. Précurseur adoroit
aussi dévotieusement. Ceste pièce estoit apportée d'Espagne.» (2).
C'est peut-être cette dernière peinture espagnole que le Vice-roi
du CJian-tong admira sur la jonque qui portait le P. Ricci à Pé-
kin. Rendons la parole au P. Trigault : «La femme du Vice-Roy
en ce temps avoit veu en songeant quelque déité avec deux enfans
à ses costez, et le Vice-Roy avoit veu dans nostre batteau l'Image
de la Mère de Dieu avec l'enfant Jésus, que sainct Jean adoroit.
Elle pensa donc que son songe signiiîoit cela, et obtint de son
mari qu'il envoiast un peintre au navire, pour copier le plus na-
turellement qu'il pourroit ceste effigie. Mais parce qu'en cela les
peintres de la Chine ne sont guère bons maistres, le P. Matthieu
(Ricci) craignit qu'il ne fust venu pour la gaster, et, de fortune,
il avoit une copie de ceste image assez bien tirée par un jeune
homme de nostre maison. Ceste copie fut envoiée au Vice-Roy,
qui la receut avec grand honneur.» (3).
Une autre image du Sauveur fut placée dans la chapelle de
la propriété, (ancienne pagode), accordée par l'Empereur pour le
tombeau de Ricci près de Pékin. «L'un de nos frères l'avoit pen-
dant ce temps très proprement peinte en ceste mesme métairie.»
Relevons ce détail du cortège funèbre lors de l'enterrement : «Les
néophytes, portans chacun un cierge en la main, suivoient une
croix couverte d'un riche dais portatif.» (4). Abel Rémusat, fut si
frappé de cette particularité qu'il la nota en soulignant ainsi les
deux mots principaux de sa phase : «Les Chrétiens le portèrent
ensuite en procession et la ci^oix levée, sans craindre d'étaler ce
(1) De Riquebourg-Trigault, op. cit. T. II. p. 838. A la page 64-1, le P. Trigault avait
déjà mentionué cette Vierge, "telle qu'on dit que sainct Luc a dépeinte, qui estoit assez
grande et avoit esté envoiée de Rome."
(2) De Riquebourg-Trigault I. p. 326. op. cit.
(3) Ibid. p. 659.
(4) Ibid. p. 1091.
IV. IMAGKS ET CHUCIFIX. 191
si^ne à la vue des infidèles au travers de la capitah; et jusqu'à
une lieue au-delà.)) (1).
A la suite de la Nouvelle Relation do la Chhip du P. G. de
Magalhâens (1609-1G77), descendant de Magellan, figure un abré-
gé de sa vie par le P. Buglio; nous y lisons le }»récis des incroy-
ables honneurs que l'Empereur K'ang-Jii rendit au défunt à l'oc-
casion de ses funérailles, qu'il voulut aussi splendides que celles
d'un Prince. Bien que le cérémonial chinois le plus caractérisé
relevât cette pompe, (70 hommes portaient le cercueil), le convoi
était ostensiblement chrétien, comme en fait foi cette brève remarque:
«On voyait ensuite trois autres brancards ornez de plusieurs piè-
ces de soye; dans le premier on portait la Croix; dans le second
l'image de la S. Vierge; et dans le troisième celle de 8. Michel
l'Archange.)) (p. 383).
De même, aux funérailles du P. Verbiest, «on voyoit une
grande croix ornée de banderolles, (jui étoit portée entre deux
rangées de chrétiens, vêtus de blanc;... puis suivoit l'Image de la
S. Vierge et de l'Enfant Jésus, tenant le globe du monde en sa
main.)) (2).
Dans la cérémonie des honneurs rendus, à Pékin, par K' ion-
long, au P. Sikelpart, son peintre, âgé de 70 ans, «le dais abri-
tant les présents impériaux, était surmonté d'une croix.)) (3).
On a répété à satiété cette vieille vérité, que c'est par
l'imagerie, la peinture et la sculpture, que le bouddhisme a
envahi la Chine, le Tibet, la presqu'île indo-malaise, le Japon,
la Corée, tout l'Extrême-Orient. On a cité souvent les envois pério-
diques d'images et de statues faits des Indes en Chine, et les
diverses acquisitions en ce genre auxquelles se rattachent les
noms de Ming-ti P/J ^, Hiuen-tchoang _£ ^, Fa-hien j^ ^, et
cent autres. (4).
Elle-même, l'Inscription de Si-ngan-fou, gravée en 781, con-
tient ce passage : «Le très vertueux Olopen, du royaume de Ta-
ts'in, apportant ses écritures et ses images de bien loin, est ve-
nu et les a présentées à notre capitale.)) Or Legge ajoute en no-
(1) Mélanges Asiatiques. II. p. 212. Paris 1829.
(2) Du Halde.; op. cit. t. III. p. 99. — Le D' J. Edkins, à la fin de l'ouvrage du
R'> Williamson, Journeijs in Novth China (2® vol. p. 376), s"évertue à i^rouver, en décrivant
Tornementation de la tombe de Ricci, comment les catholiques d'alors admettaient les ob-
servances idolâtriques du culte bouddhiste ! (Le style funéraire des cimetières européens ne
s'inspire-t-il pas abusivement d'Athènes et de Rome païennes?) Il poursuit la même entre-
prise en narrant la pompe profane de l'enterrement du P. Verbiest le 11 ]Mars 1688 : Les
faits et le sens commun réfutent assez ces allégations.
(3) Mémoires concernant les Chinois. VIII. p. 287.
(4) Cf. suprà p, 171. Nous avons développé ce sujet, en 1890, dans les Etudes
religieuses.
10*? CHOIX ET t>\VAS'nKA. H.
te: «Je suppose que ces images-là devaient être des crucilix.» (1).
La croix aurait donc joui dès lors d'une éclatante notoriété, que
l'oubli n'a pas pu couvrir en quehjues années.
On sait comment l'empereur Clioen-lrho, père de K'niig-Jn,
ami intime du P. Schall, avaH été retenu, par les liens de la
polygamie, loin du Christianisme, dont il observait certaines i)ra-
tiques extérieures. C'est lui que l'on surprit un jour étudiant le
catéchisme^ et s'essayant à faire le signe de la croix. Le P. Schall,
avec lequel il avait pleuré en lisant un soir la Passion de J.-C,
lui avait olïert un Album de la vie de N.-S., sur parchemin, en
lettres d'or, (avec traduction chinoise), renfermé dans un étui
d'argent, le tout venant du duc ]\Iaximilien de Bavière. Les pré-
sents eurent grand succès à la cour tartare. L'impératrice s'age-
nouilla et adora jusqu'à terre l'Enfant Jésus. Un autre jour,
l'empereur considéra, avec la plus grande vénération, une image
du Sauveur, d'après celle du voile de Sainte Véronique. Il en
fit faire, vaille que vaille, quatre copies i)ar ses «peintres ordi-
naires»; puis il renvoya l'original au P. Schall, protestant qu'il
se sentait incapable de lui rendre en son ] alais le culte qu'elle
méritait.» (2).
Le P. Greslon relate un fait presque identique : un prince
du sang rendit aux Pères «une fort belle image de la S. Vierge,
tirée sur celle de S. Luc, avec S. Ignace et S. Xavier à ses pieds.
En leur donnant cette Image, il leur déclara qu'il ne sçavoit ] as
comment il falloit l'honorer; il les j)ria de la mettre dans leur
église; et il leur promit de fournir ce qu'il faudroit pour faire
brûler sans cesse une lampe, devant cette Image.» (3).
Un trait assez plaisant témoignera de l'ardeur des Chinois
d'alors à se procurer nos emblèmes catholiques. A Nan-Vchang,
capitale du Kiang-si, un édit d'expulsion avait été prononcé con-
tre les Pères Emm. Diaz, Cattaneo et M. Picci. «Deux ou trois
satellites leur apportèrent la condamnation. L'usage donnait droit
à quelque présent, aux satellites, qui. en place d'argent, réclamè-
rent une image de N.-S. pour la vénérer, bien que la sentence
même qu'ils notifiaient défendit, sous les peines les plus graves,
de garder de pareils objets. Ils voulaient, disaient-ils, se faire
chrétiens. Les Pères refusaient d'accéder à leur demande. Or,
comme un ouvrier apportait à leur résidence quelques unes de
(1) Voici le texte même : :k^ U ^< fë \% H *. jt /t? M H. *
JPJ Jl 'f-v Cf. Legge, Christianity in China, p. 11.
(2) Historica relatio de ortu et jn-ogressu fidei in regno Chinensi, Editio altéra.
Eatisbonne, 1G72. pp. 36, 211, 212. A ce propos, le P. Schall avait composé un ouvrage
intitulé De sancta SaJvatoris imagine, Ubellus supplex ad imper atorem. — Cf. Verbiest,
Astronomia europœa. Dillingen 1587, supplem.
(3) P. Adrien Greslon; Histoire de la Chine sous la domination des Tartarcs. Paris,
1671. p. 349.
IV. IMAOKS KT CIUTIFIX. | îl.'i
ces images, toiitos ])r('par('(»s à la mode chinoise, les salcllitcs
s'emparèrent par forc(; de Tune d'elles et s'enluirent sans attendre
autre chose. L'un de ces gens du i)rétoire mourut (|ueKjues
jours après, ayant imploré et obtenu h; l)ai)tême ])cndant sa
maladie.» (1).
Au sujet de cette imagerie comme moyen d'ai)Ostolat, les
témoignages abondent, et nous pouvons choisir à notre gré. La
coutume était de donner à chacun des nouveaux baptisés une; ima-
ge de N. S., avec les chilïres de Jésus et de ^[arie, pour coller sur
leurs portes, an nouvel an, selon l'usage indiuène. Les images
venues d'Europe firent bientôt dél'aul. «C'est pourquoi les Nôtres
furent contraints de faire graver à un sculpteur estranger l'image
du Sauveur sur une table de bois; car les Chinois ne scavent
que c'est de graver sur le cuivre.» ('2).
Dans plusieurs des nouvelles Missions de Chine, quand les
païens se déclarent catéchumènes et ex])ulKcnt de leurs maisons
poussahs et images superstitieuses, ils reçoivent des missionnaires
actuels une image de la Croix, avec caractères exi)licatifs inscrits
à l'entour. Au Hou-nan en particulier, cette croix richement
ornementée, occupe le milieu d'une large bande de papier jaune.
La décoration générale a été habilement comlMnéc» pour olîrir un
résumé et une prédication vivante du Christianisme, dont les
nouveaux convertis s'apprêtent à faire profession imblique.
On a incriminé les anciens missionnaires jésuites d'avoir dis-
simulé aux Chinois le mystère de la passion et de la mort de Jé-
sus, mis en croix et d'avoir représenté cette croix seule sans le
crucifié. C'est une accusation que le Révérend Faber répétait
naguère dans le Messenger de Chang-hai. (3). Si elle était fondée,
(1) Trigault; De Chr^stiamâ expeditione. p. 503.
(2; De Itiquebourg ; Op. cit. \>. 844. T. II. — Nous avons relaté les tentatives de
quelques jésuites pour le leur ense'gner. — Cf. Etudes rcfitiiciiscs, Oct. 1800.
i3) J'écarte volontiers les questions irritantes soulevées par c -tte suite d'articles du
Messenger sous le titre : ^'Customs and manncrs of the ChristUtns amony the Heathen, with
spécial référence to China.'" (Jan. 1891). — Voir aussi, dans le n° de S8i>t. ''The Roman Ca-
tholic Mission ;"' i\insi qne le C/iiaese Recorder, pasfiim. Comtne la ])Iupirt des injures qui
alimentent et agrémentent quelques Périodiques protestants, en quête de relief, de couleur
et de piquant, ces articles excitent plus de pitié que de courroux. Je regrette pourtant dj
trouver l'érudition et la loyauté du Rév. Faber compromises dans ixne si vilaine besogne.
Que de préjugés, de méprises, de naïvetés aussi, «lans un Doclor of dirinity ! Les i)ublica-
tions religieuses de l'Eglise romaine, théologie, liturgie, apologétique ou simple catéchisme,
sont pourtant accessibles à tous, en vente chez des centaines de libraires ; ce ne sont ni des
raretés coûteuses, ni des fossiles, ni des mythes, et il existe des milliers de prêtres
et de laïques disposés à réi)ondre sur la foi professée par cette église. Si les missionnaires
catholiques écrivaient sur le bouddhisme, l'histoire ou la littérature chinoise avec cette
désinvolture, cette légèreté, cette iynoratio elenchi, la critique sjvurait à bon droit le leur
faire expier.
Déci lé 'a pousser l'indulgence jusqu'aux extrêmes limites de la charité, à disculper
\\)l CHOIX KT SWASTIKA. II.
los Jésuites s'(^xc'iis('rai(uit sur un jM'écôdonl lanieux qui les autoriserait
sulTisaiiimenl. el ((ui n'est autre ([ue la praticjue des premiers chré'-
tiens, lescpiels. pour ne pas ]>rovo((uer sans fruit les répugnances
des païens, se eonlenlèrent d'abord de peindre la croix symboli-
((ue, jiuis la Criix ;/e//u<j<j/a, poridn, comme ils employaient les
emblèmes si connus des Catacombes, l'A et l'O, riXQTSI, l'ancre,
la colombe, le paon, la ligure d'Orpliée, etc. (1).
Il est vrai ]»ourtant (|ue le 1*. L. Le Comte (1G55-1728), se
rélicite en ces termes des ])rogrès de la Foi sur la terre chinoise:
((Je n'ay i)oint mi de villes où le Christianisme n'ait laissé quel-
(iu(^s vestiges... Nos Temph^s sont à présent l'ornement de ces
dans toute la nipsure du possible, nous ne rendrons pis le uial pour le mal. Tels prédicants
doivent-ils ne jamais avoir la fortune de réi)udier leurs erreurs : souhaitons-leur au moins
d"y bénéficier «le la i»lus i uviable des circonstances att(inuantes : la dose de bonne foi requi-
se et nécessa're à l'excuse, devant Dieu, d'une invincible ignorance. Oui, quoi qu'ils en
l)ensent, lignorance religieuse, aveuglée encore par les préjugés et i)réventions de l'éduca-
tion première, tel est le mal actuel des ministres protestants. Sinon, comment expliquer,
outre l'indélicatesse de certains procédés, la faiblesse de leur» objections? A leurs déclama-
tions haineuses et passionnées contre les "jonianists", nous ne répondrons que par l'assuran-
ce de notre compassion, pour eux d'abord, ensuite et surtout jjour les âmes loyales que ces
prédic;ints arrêtent et retiennent à nii-chemiu sur la voie de la pleine vérité.
Relevons seulement un des griefs du Mesneivier : "A Christian remodelling of Chine-
se customs was in reality never .ittempted by the Jesiiits. Their whole work was practically
a rccasting of Chinese be'ief... They did uot even venture to attack polygamy... (p. .50).
Les anciens jésuites n'essayèrent même pas de combattre Li polygamie en Chine." Com-
me c'est vraisem' lable ! Le R*^ Faber, dont nous ne suspectia-ons ni les intentions ni la
droiture, a «lu lire, puis([n"il les cite et les copie parfois, un certain nojubre «les livres des
mis;.i .nnaires, ayant trait aux choses dont il parle. Or, une des remarques les plus commu-
nes qui est tomliée sous ses yeux « st sans aucun «loute celle-ci : Telle ou telle conversion
n'abo tit pas, p irce «pie le personnage en question manqua de courage pour s'affranchir des
entraves de la i)olygamie." C'est le cas de Choen-tehe l'ami du P. Schall ; le cas de KUmij-hi
lui-même ; le cas de plusieurs grands mandarins ou autres, arrêtés par cet obstacle sur le
seuil du christiinisme. Ainsi, le P. de Mailla {Lettres édif, T. XIIL Lyon 1819. p, 99.) ex-
pose comment il donna une "croix «le Carjivaca" à Tckao-lao-yé, mandarin nouvellement
baptisé et retenu, de s n propre aveu, loin du baptême, (quelques années, malgré ses instan-
ce;*, parce qu'il entretjnait plusieurs concubines.
J'alignerais aisément vingt passages prouvant l'inflexibilité des missionnaires
sur ce point, si je n'avais honte d'être réduit à tant insister. Jamais je n'ai trouvé
la moindre trace de criminelle condescendance en matière si grave. Le P. Greslon
termine un chapitre par cette réflexion attristée: "la polygamie rend inutiles tous les
bons desseins!" Histoire de la Chine, p, 55. — et p. 50. — Item: Nouveaux Mémoires
sur Vétat présent de la Chine, par le P. Le Comte S. J. Mathémacien du Roy. Ams-
terdam. 1098. 3*^ édit. p. 214, 216. — Du Halde est plus consolant : "La pluralité des fem-
mes était un grand obstacle pour les mandarins, mais la grâce le surmonta..." T. III. p. 77.
(1) Depuis de longs siècles, elle n'a pas cessé d'être vraie, en Chine, cette parole
de S. Paul : '^ Nos autem pra'dicfimas Christum Crucifixum, Judceis quideni scandaluni,
çentibus autoii stultitiam ; une folie aux yeux des païens ! " I. Cor. 2. 23.
IV. IMAGKS F/r CFU'CII'IX. 10.")
mômes villes, (jui durant t;nil do siècles avoicnl cslé soiiill<M's
])ar los idoles; et la Croix, élevée jusijues sur les toits d<'s mai-
sons, confond la superstition, et so fait déjà n'specter des idolâ-
tres.» (Nouveaux ^fémoires, t. I. p. !.")()).
Actuellement encore, en Chine, les ég-lises callK)li«|ues. qiii
toutes ont le crucilix sur tous leurs autels, arborent extérieure-
ment la croix très haut, (on a dit mémo trop haut, j)arrois), au
sommet de leurs clochers, de leurs facjades; tandis (jue les protes-
tants la dissimulent habituel lement avec une ])rud(MU'e j)lus
(ju'exag'érée. Un ministre. j)récluint à des Chinois conti'e le culte
de la croix, leur demandait perfidement : «Rendriez-vous un
culte à Tépée avec laquelle on aurait décaj)ité votre i)ère?)) Tous
ne se laissaient point convaincre par ce sophisme.
Après tout, ce n'est (ju'un i)lagiat : ii-propos de rarrestalion
de ({uehjues catholiques, un tchc-luon (sous-préfet) publia un édit
sévère contre leur relig-ion dans lequ(d, après avoir essayé un
précis de cette croyance, il rappelle qu'au Japon on a gravé une
croix sur le quai de débarquement^ comme aussi dans la rue, à
l'entrée de la ville, et (|uc les marchands étrangers (jui ne les
foulent pas sont déca})ités. Cet édit fait aussi allusion à la Pierre
de Si-ngan-fou, où l'on dit a([u'Aloa fit une croix jionr dètovmuior
len quatie qunrtiers de iimii:ei:<:... Si ce conte du cruciliement
est vrai, on ne comprend i)as (|ue les adorateurs de Jésus adorent
l'instrument de son supplice et se refusent à le fouler aux pieds.
8i le chef d'une famille avait été tué d'un coup de fusil ou avec
une épée, serait-il raisoi nable jjour ses descendants ou ses lils
d'adorer ce fusil ou cette (''pée?» (1).
Mais les anciens jésuites n"ont (|ue faire de notre excuse. Ils
l)rèchaient sans timidité les douloureux mystères de la Kédem-
j)tion sanglante par le suj)j)lice de la croix. Les pamphlets et les
calomnies des paï(Mis en font souvent un de leurs plus venimeux
griefs.
Dans une lettre datée de Juo-fcheou f^j'l] (171."')') le P. d'En-
trecolles mentionne l'usage ({u'ont les Chrétiens, (on ne parlait
j)as alors de protestants en Chine!) de mettre sur la porte de
leurs maisor.s «le saint nom de Jésus ou l'image de la Croix.»
Le Tribunal des Pites, Li-poii |^ ^f) , voulait le leur interdire.
Cn Censeur de l'Empire formule ce reproche dans un Mémoire
au trône : «Ps enseignc^nt... (jue Jésus, ayant vécu 33 ans,... a
soulïert sur une croix, et qu'il y a exj)ié les péchés des hommes...
Ps ont dans leurs maisons des images du Dieu qu'ils adorent; ils
y récitent leurs prières; ils mettent des croix sur leurs portes.» (2).
(1) The Chinese R<'i,oslton/. Vol. XIV^ oct. ISSO, p. 5G7. — lietu, China Maif,
n" 29(>.
(2) Lettres édif.; X. — E.lit.- de Lyon, p. 240 et 243.
Ce texte réduit à néant linsinuiition fonniilée à la légère par James 1 inn, (7'A( Jms
lOG CROIX ET SWASTIKA. II.
CVt usagre n'élail pas liniilô au Kiniuj-ai. Le V. Domonire
écrit m 17 IG, di' Snn-ynixj-fuH ^ pJJ ^ au Ilo-iian : «Le Tche-
fou ^ /jÇ . ))i«'*lVt) lit venir les eiiels de (jiiarli<T. el il leur ordon-
na d'avoir soin (ju'il ne se lit aucune assemblée dans mon éi^lise,
el d'empêcher qu'on ne mit det? croix aux | ortes des maisons.»
Les chrétiens d'aujourd'hui, plus craintifs, atlichent moins ou-
vertement leurs croyances par la Croix (|ui les symbolise.
L<*s accusations contradictoires, sur le même point, du chris-
tianisme en f^urope, et du paganisme en Chine, motivent cette
remarque du I*. d'Kntrecolles : «Vous voyez que nous ne cachons
]Kis à nos néo))hytes nos saints mystères dv, rincarnation, de la
mort et de la Passion du Sauveur. Kaut-il que nos frères nous
calomnient en Europe, tandis que les païens nous en font un
crime à leurs tribunaux.» (1).
. Le trop fameux )Vt/<f/ Konng-sicit |^ ^ 3t- devenu Président
du tribunal des mathémati(jues ai>rès la moil du I*. Schall, qu'il
avait si odieusement persécuté, se postait devant l'Empereur en
personne, «étendait les bras en croix, et criait de toutes ses for-
ces : «Tenez, voilà ce (pie ces gens adorent et ce qu'ils nous veu-
lent faire adorer, un homme j>endu, un homme crucifié : jug^ez
)»ar là de leur ])on sens et de leur capacité!» (2). Il montrait «des
livres distribuez par les missionnaires où l'on voyoit la fiirure du
Sauveur crucifié entre deux voleurs : «\'oilà, disoit-il. le Dieu des
Européans : un homm<* attaché à la croix, pour avoir voulu se
faire Koi des Juifs.» (3).
in C/tiiui, \K 3i)2 i Outre otie l^-s jésuites auraient négligé de travailler à la c«jnversi n de«
.Juifs «le K'ai-f(jiiif-fou p^ ^ /[J, au, rèu «1 sf^ueL* ils Kont reaté» 110 anis, ils auraient de
)dus laissé leurs convertis i»aïeDt« confondre la Madone catholique avec les idoles indigènes
de K'Hin-yii et autres, '• pendant que le crucifix n'aurait servi qu'a enraciner cette erreur
et que le signe de la croix ctait identifié avec la superstition i^ijulaire qui fait du chiffre
10 et de la numérale qui le figure, le dtiffre »h In jterfertion.'''' Plus haut, (p. 4) nous avons
contredit cette inter^irétatlon soi-disant chinoise, du bombre dix ^, représenté, en Chine
et dans le monde latin, par une croix.
(Il L'Uie* iiiif. X. p. 2W. J'io-tdveou, 1715. — Cette mauviiise tra/lition n'est itas
I)erdue; témoin les articles du K<^ G. Keid qui, en 1803, ont encombré mai ;ts numéros du
North China Daily News, iMsnonfiAXïi les )omani«feJi a l'animadversion et aux sévices des
mandanns. A ce fatras il'imputatioms insidieuses, depuis mis en volume, les missionnaires
catlioliques, sur» du bon sens public, n"ont pas encore voulu fair>; l'honneur d'une réplique.
( Sources of t/ie anti-foreiyn dijftnrUaiicefi... ) En dernière analyse, le vrai grief contre le»
catholi<4ue8. c'est qu'ils ne s'arrogent point le droit de rijonitf^ les <logmes et sacrements de
l'E^liite du CHjrist jxjur les conformer aux itreventioas «le^ Chinois, L'opportunisme protes-
tant su croit mieux avisé, et, si le succès iécou)i>ense ]>ea ses comiiromis, la faute eh est au
Catholicisme, inflexible à contictemj/s. Ce n'est fKjint en ce sens que S. Paul a dit : ''Je
me suis fait tout à tous i>our les gagner tous !" Le 'non posnamaH est au^si un texte de la
Bible.
(2) Le Comte S. J. — Op. cU. 3* é<lit. II. vol.
(3) Du Halde. III. p. 89.
IV. i.MA(;i:s i:t culcifix. 107
Pas ])liis (jiio les autres missionnaires, l«'s .î('suit«'S ne sr
d('fondai(Mil do montrer leur Maili-e erucili*'. Kn \i)H\. à la |)remi-
ère dos six visites que K'awj-lii lit à Xaidvin, il reçut au Palais
les Pères Gabiani et Valat, auxquels il dcMiianda, au cours de la
conversation, s'ils avaient sur eux une imaire de Jésus-Christ.
L'un deux présenta alors son crucifix à l'Kmpereur, qui le consi-
déra attentivement. Ils rentrèrent à leur résidence, et on leur ap-
j)orta des })résents de la part de K'ang-hi.
La furieuse persécution, excitée par l'a/?/-/ Kon.nfj-s.ien, avait
été ])résag-ée, au dire des chrétiens. j)ar un i)hénomène fort étran-
ge. En IG08, un vendredi, veille de la fête de 8. Laurent, à 9 h.
du soir, par un temps serein, à T>ii-nan-fou ^ p^* J{j, capitale du
Cha)i-lo)iq, les chrétiens et les païens avaient vu dans le ciel
((une g-rande croix blanche avec son piédestal.» Le fait fut si no-
toire que le lendemain deux employés du yu-nirn vinrent, de la
part des mandarins, demander aux Missionnaires ce (jue le prodi-
ge annonçait. (1).
«Trois fois dans une année (1718-1719), on vit des croix lu-
mineuses apparaître dans le ciel et demeurer visibles pendant
deux ou trois heures, laissant tous les témoins, chrétiens ou infi-
dèles, confondus dans la même admiration. Enfin, dans la journée
du 2\ Juin 1722, la croix se fit voir encore dans le Tchè-hiang,
et s'arrêta au-dessus de l'église du Sacré-Cœur à Hang-tcheou-fou.
Elle étincela pendant une demi-heure au firmament; tout le peu-
ple la vit, et les chrétiens la vénérèrent à genoux. Le dessin de
ces croix célestes, gravé dans cette ville, fut distribué dans tout
l'Empire et porta jusqu'en Europe la nouvelle que de grandes
grâces ou de grandes épreuves allaient fondre sur la Chine. L'at-
tente ne fut pas longue : K'ang-hi mourut presque subitement le
20 déc. 1722. 8a mort ouvrit l'ère des persécutions pour l'église
de Chine.» ;2^
A ce sujet, les LetlreM édifîante>i (3) renferment quatre estam-
pes, (avec texte exjdicatif), précédées de ces lignes : «On a gravé
depuis peu à la Chine une estampe représentant quatre croix qui
ont paru en l'air dans difïérens temps et en différens lieux de cet
Empire. Je vous envoie cette estampe avec l'explication des ca-
ractères chinois, qui marquent le lieu où ont paru ces phénomè-
(1) Histoire de la Chine sous la domination des Tai"tares, par le P. Adrien Greslon,
P.irià 1G71. p. 40. Le même fait est rapporté ivat le P. lutorcetta. dans le supplément de
l'ouvrage : Histoiica relatio de ortu et progressa fidei orthodoxe in regno Chinensi. Ratis
bonne 1672. p. 970. — Il y avait alors à Tsi-nan-fou une église appartenant aux Francis-
C:iin8, et nne aux Jésuites.
(2) E. Letierce S. J. — Etude sur h' Sacré Caur. — Paris. 1801.
(3) Lettres édif. — Edit. de Lyon, 1819. Tome X. Lettre du P. Jacques, S. J. à
Monsieur Raphaélis. Canton, le 1" Nov. 1722. Le P. Oh. J.-B. Jacques, enterré en cette
ville, naquit en 1C{<8, se fit jésuite en 1704, entra en Chine en 1722 et y mourut en 1728.
198
CROIX ET SWASTIKA. II.
ncs, leur durée, et le nombre des personnes (pu en ont été {v
moins.»
Voici les estampes d'après les c-ravun^s des Lollrex cdipauteK
(fig. 173.)
Fig. 173.
«Au Tchè-kiang, à Kin-kia-kiao, (district de Yn-yno, pré-
fecture de Chao-hing), le 31 Dec. 1719, on vit tout-à-coup
vers les 7 h. 1/4 du soir paraître au-dessus de l'église une croix
blanche et lumineuse. Cette croix étoit environnée d'une Nuée
blanche comme celles qui avoient paru dans le Chiin-tong : dans
les vuides on voyait des étoiles; après un quart d'heure et plus,
elle disparut.»
«Onze personnes l'ont vue le jour de Saint Sylvestre.»
Fig. 17 4. — «Cette trainée de ("eu sortoit de l'Est, elle laissa
des Etoiles dans le chemin qu'elle parcourut et s'étendoit vers le
Nord-Ouest; en disparoissant elle fit du bruit. Le feu et les Etoi-
les disparurent en même temps.»
«Le 20 Août 1718 parut au milieu de l'air une Croix dont
le pied était environné d'une nuée blanche. Ce prodige arriva
entre 7 et 9 h. du soir dans Tsi-nan-fou, (Chantong). En même
temps parut une trainée de feu qui sortoit de la porte de l'Est.
Partout où elle passoit, elle laissoit des Etoiles de feu. Ce phéno-
mène peu-à-peu disparut vers le N.-O., et en disparoissant fit du
bruit dans toute la ville. Dix mille personnes ont ouï ce bruit et
vu ce prodige.»
IV. IM.UIKS ET CRUCIFIX.
100
Fiy. 174.
Fi'g. 175. — «Le 8 Sept. 1718, on vit entre 7 et 9 h. du soir dans
la même ville de Tsi-nan-fou, au milieu de l'air, une autre Croix
Fin. 175.
in)0
CHOIX HT SWASriKA.
II
plus grande (|ii(^ raiUrc^ ('t d'inu' blancheur à éblouir : elle ('tait de
de toute part environnée d'une nuc'e 1res dcMiée. Dans un (juart
d'heure, la Croix étant ineliiUM^ eoniinenç^a à marcher du midi au
nord et dans un autre quart d'heure s'étant l'edressée, elle alla de
l'Est il l'Ouest. Tous les habitants de cette ville sont témoins du
phénomène qui arriva le jour de la Nativité de Notre-Danu*.»
Fi(j. I7G. — «Le 23 Juin 1722, à 7 h. du soir, une grande Croix
blanche et lumineuse parut sur l'horizon vers le S. E. dans la
capitale du Tché-hùing. Bien des gens répandus dans tous les (piar-
tiers de la ville l'ont vue; environ une demi-heure après, la Croix
disparut...»
Fi</. 17G.
On se demandera naturellement : ces apparitions sont-elles
authentiques? Des sceptiques y verront a priori, sans hésitation
ni critique, de simples météores, de la lumière zodiacale, des
couchers de soleil, des aurores boréales, des phénomènes atmos-
phériques, un peu plus singuliers que ceux de tous les jours.
Nous n'avonsj pas les éléments nécessaires pour un,e discussion
contradictoire sur les faits allégués. Ces témoignages prouvent du
moins la foi vive, — facile même, si Ton veut, — - en même temps
que le profond attachement des chrétiens d'alors au symbole de
IV. iMA(;i:s ET cnvcM'ix.
201
la croix, parmi eux si ])Oi)ulair('. (1).
Nous avons coj)iô ces croix sur les cslanijx'S que le I\ du
Ilalde fit exécuter d'ai)rès les gravures d<; Ilnug-tclicou-fou. Kii
les annorçant dans la Pr(Mace du volume X des Lettres éflifiniitex,
le Père s'était déjà demandé si c'(Hait là un elïet naturel ou sur-
naturel, un présage heureux ou funeste... «("est à quoi je ne;
m'arrêterai pas,)) répondait-il; «il me sulïit d'exj)oser le (ail; le
reste, je l'abandonne aux raisonnemcMis, ou plutôt aux conjectures. >)
Nous imiterons cette sau-e réserve.
^ HT,
Nous rappellions plus haut que le P. Schall avait eu la douce
surprise de voir l'Empereur Cliocn-tche (lGii-lGtJ2) verser des
larmes au récit de la Passion de Notre-Seio-neur. Les souffrances
de riïomme-Dieu émouvaient les hum])les fidèles tout autant que
leur redoutable souverain. Qiiis est liomo qui non fleret..!
Le P. Trigault consigne cette réflexion au sujet des premiers
convertis de Canton: «à peine pourrait-on croire avec quel ressen-
timent de piété et dévotion ils adoroyent le Crucefix le jour du
Vendredy Saint, après avoir ouï une prédication convenable de
la Passion de Jésus-Christ.)) (2).
(1) Le frontispice de l'ouvrnge du P. Nicolas Trigault : De CJn-istianis apud Japo-
nios triumphis (Munich, S ideler, 1G23), présente dans une gloire en-
tourée d'ang :s, un tronc d'arbre rrnirqué d'une croix en son milieu,
(fig. 177). Elle aurait été tronvéa près (X'Omura, en IGll, par un paysan
japonais qui fen lait un Diospyros kaki. Djs niiraclds et guérisons eu-
rent lieu à cette occasion. Cette découverta présageait la prochaine
parsécution. Li2'^ per édition par T.(iÂ0 5:t»i t avait été annoncé i en
1590 par la découverte d'une croix analogue, près iïArima. Le même
fait se produisit, dit-on, en 1612, près de Nagasaki. (Cf. op. cit. Livre
I, chap. III, page 7). La trouvaille de la croix de 1589, h O'unna, à 3
lieues d'Arima, dans les mêmes conditions, (au milieu il'un tronc de
tara), est racontée par \i P. Solier, S. J. [Histoire ecdésiadique des
isles et royaumes du Japon. Paris, Cramoisy, 1G27. — Livre IX, ch. 21,
p. 662). Son ouvrage a pour en-tête un frontispice où figurent aussi ces croix.
L'ouvrage du P. Trigault, cité plus haut, contient gravées des scènes de martyres où
de"< chrétiens japonais ont le front marqué d'une T au fer louge. La planche de la page
315 représente ce supplice. Ces deux ouvrages mentionnent plusieurs apparitions de croix
et prodiges de ce genre, dont nous ne voulons iii garantir ni attaquer Tauthenticité.
(2) Da Riquebourg; op. cit. Le P. Trigault relate dans son ouvrage latin, p. 503,
comment la croix opéra divers prodiges à Changhai parmi les chrétiens et les païens.
iM);^ CHOIX ET SWASTIKA. II.
Le P. (l'KnlrocolIos, ])on(lanl uno rolraitc donnée aux Chro-
lions au 1(M1îi)s d<' la semaine sainte, distribuait un crucifix à
chacun. «A la lin (le la méditation, qui se fait sur la Passion du
Sauveur, a lieu la cérémonie de l'Adoration de la Croix. En se
l)rosternant aux pieds du crucilix, les chrétiens l'arrosoient d'un
torrent de larmes; l'église retentissait de toutes parts de soupirs
et de sanglots.» (1).
Partout existaient de lerventes confréries de la Passion «où
les chrétiens les plus fervens s'assembloient tous les vendredis,
])our méditer les mystères des soutïrances et de la mort du Sau-
veur.» (2). Citons encore le P. Le Comte : «Les Chrétiens répé-
taient constamment ces paroles : Jésus, le Maitre du Ciel, qui a
répandu son sung pour nous! Jésus qui est mort pour nous sauver!
Comme c'est le mystère qu'on leur enseigne avec le plus de soin,
c'est aussi celui qu'ils croyent avec le plus de fermeté. Ils veulent
tous avoir des crucilix dans leurs chambres; et quoique dans les
commencements la nudité de nos images les choquast, ils s'y
sont néanmoins dans la suite accoutumez.» Donc les mission-
naires ne dérobaient pas la vue du divin Crucifié lui-même. Le
Père raconte (|u'on donnait ces crucilix avec précaution et qu'il
enlevait de l'autel «le grand crucifix de sculpture» après la Mes-
se, de crainte des profanations des païens. «Les images de la
Passion que j'y laissois ne faisoient pas le même effet.» Il réfute
ensuite les calomnies des héréti({ues prétendant qu'on dissimulait
ou atténuait le mystère de la Passion : « On voit la Croix portée
jnibliquement dans les rues en procession, plantée sur les toits
des églises, peinte sur la j.orte des Chrétiens. Je n'ay \\i nulle
part ])ratiquer avec plus de respect qu'à la Chine la cérémonie
de l'Adoration de la Croix qui s'y fait publiquement le Vendredy
saint.» (3).
Les catholiques chinois de nos jours n'ont point dégénéré en
cela; leurs frères d'Europe pourraient prendre modèle sur eux.
Le Chemin de la Croix est encore une de leurs plus chères dévo-
tions, et ils s'en voudraient de ne pas réciter au moins une fois
par semaine les belles prières écrites pour ce fructueux exercice.
Toutes ces pratiques étaient fort répandues en Extrême-Orient.
Parlant des jNIémoires présentés au Trône contre les chrétiens,
le P. Sémédo s'exprime ainsi : «Il y eut particulièrement un Lettré
qui avoit été aux Philippines, qui publia que les chrestiens ado-
roient un homme crucifié, qu'ils faisoient le signe de la croix sur
le front, qu'ils l'élevoient sur leurs maisons et sur la pointe de
(1) Lettres édif. X. p. 88. — Lettre de Jao-tcheou, 1712.
(2) DuHalde; III. p. 77.
(3) Le Comte. Nouveaux Mémoires... p. 187.
IV. iMA(;iis ET cnccirix. ;^0;{
leurs clochers, qu'ils hi portoioiU susix'ndnc ;tu col. cominc un
précieux joyau.» (1).
J'ai dit plus haut (p. 103,) qu'il nous reste (l'anciennes mé-
dailles, d'assez fort module, ])ortaiU en reiii;!" le ("hrist en croix,
entre la Sainte Vierge et S. Jean.
La croix et le souvenir du sacrifice du Calvaire accom))a-
gnaient les chrétiens jusque dans leur cercueil. Au bas d'une
planche gravée de l'ouvrage du P. du llalde (T. III. p. 78, 70),
figure un beau fac-similé de la «Croix avec la(|ue!le les chréli(uis
ont coutume de se faire ensevelir.» Nous reproduisons fidèlement
toute cette partie de l'estampe; elle proclame assez éloquemment
par elle-même les sentiments et les notions doctrinales que les
convertis devaient à leurs Missionnaires. Certains protestants
chinois se font enterrer avec un exemplaire de la Bible : louable
usage; mais vaut-il mieux que celui de leurs compatriotes catho-
liques? et les formules ou professions de foi, inscrites sur cette
croix, ne résument-elles pas avec précision le livre entier des Sain-
tes Ecritures? Ne sont-elles pas la quintessence du aSic Deus di-
lexît ynundiun... Dieu a tellement aimé le monde qu'il a donné
son Fils unique, afin que tous ceux qui croient en lui ne périssent
point, mais qu'ils aient la vie éternelle!» C'est un texte de S. Jean
(III. 16) répandu à profusion dans toutes les langues du globe par
les Sociétés Bibliques : les chrétiens de Chine le redisaient plus
explicitement encore, jusque dans leur tombeau, (fig. 178, 179
pag. 204 et 206).
Cette croix, dont nous figurons l'endroit et le r(>vers, est cal-
quée sur la planche insérée par le P. du' llalde à la page 78 du
tome III, de sa Description de la Chine. Il l'intitule ainsi: «Figu-
re de la Croix avec laquelle les Chrétiens de la Chine ont ac-
coutumé de se faire ensevelir.» En réalité, elle est prise sur celle
du cercueil de Candide //h(, dont une courte notice est inscrite
(l) Cf. Sémédo; op. cit. p. 320. — Les missionnaires s'étaient empressés de traduire
en chinois la Passion de N.-S., sur les textes évangéliques. Citons seulement parmi les
anciens ouvrages ayant trait aux souffrances du Rédempteur :
Christianœ legis ortiis et protjressus, Christi Passio,... du P. Ad. Scliall {1591-16G(î).
4 vol...
De Possione Doniini, Didac. de Pantoja. (1571-1618).
Sttnctœ legis vera relatio, vhi de Inmrnaiione et Passione Domini, Michel Ruggieri.
(1543-1607).
Modus orandi ad Christi ruinera. Jean Froës (1588-1638.) La grande Vie illu.'^trtc de
N. S., par le P. J. Natalis, publiée en chinois, avec 56 gravures indigènes, en offre 8 sur la
Passion.
Methodus meditandi mijsteria Rosarii. Nicolas Longobardi, (1559-1654.). — Les catho-
liques savent qu'un tiers des 15 mystères évangéliques du Rosaire résume les souffrances
de Jésus-Christ. Le P. Gaspar Ferreira (1571-1649) est l'auteur de méditations sur le même
sujet.
;>()'»
C 11(1 IX 1:T 8WAST1KA. II.
sur \c picdrslal de coUo croix. Candide Iliu, comme l'explique
le P. du lliddc dans les pages voisines, fut une chrétienne exem-
l)laire et la bienlaitrice insigne de plusieurs Missions en diverses
Provinces. Elle est re, résenlée au coin droit de la planche, i'aisaht
pendant à Paul Siu-ho-Ino, son grand-père, le ministre d'Empire
baptisé à Nankin en 1003. Le P. Couplet a écrit en l'rançais la
Vie de Madame lliu et elle a été naguère traduite en- chinois
sous le titre de Iliu t'ai fou jeu rdunui g^^ i; ^ A f$.
i
mû
^^^ ^^
I
m^"^
Fig. 178.
IV. IMAGKS I:T CIUfilKIX,
20;
Entre les deux dessins de la Croix est gT.-nY' un jx-lit laijlcau
de hi S^'- Vierge portant l'Entant Jésus. Au-dessous l'on voit trois
beaux portraits des PP. Ricci, Schall, Verbiest, en costume chinois,
Voici le sens des caractères inscrits sur les croix en gardant leur
distribution respective, d'après du Ilalde.
H. S.
Je crois
qu'il a souffert,
qu'il a
été crucifié
et qu'il
est mort.
( Ici biographie de
Me Candide Hiii. )
206
CROIX ET SWASTIKA. — II.
INRI
ES
3E ^1- >=^
Fùj. 179.
Quelques chrétientés près de Ou-si ^ ^ , non loin de Sou-
tcheou, capitale du Kiang-sou^ ont conservé ce touchant usage du
siècle passé : «Lors des funérailles, lorsque le défunt a été déposé
dans sa bière, les chrétiens étendent par-dessus, dans toute la
longueur du cercueil, une belle pièce de toile blanche. Sur la
toile est dessiné le Chiffre de N.-S. et on a écrit, en tout ou en
abrégé, le Credo sur la partie restée libre; pour le moins se dé-
tachent en grosses et belles lettres ces articles du symbole : Je
crois à la résurrection de la chair..; je crois à la vie éternelle!»
IV. IMAGES ET CRUCIFIX.
207
Je crois,
j'espère,
j'aime,
Dieu
en
troi«
lïersonnes,
appuyé sur
îles saints mériter,
(le Jésus-Christ,
Jo «râs fermement,
j'espère ardeniinent
le jî.irdoKL de
mes péekés,
la réSTirrection de m«n corps
et la vie éternelle.
Une autre preuve péremptoire que les jésuites ne dissimu-
laient point les mystères de la Passion, c'est le zèle avec lequel ils
établirent en Chine, et à Pékin même, la dévotion au Sacré-Cœur
de Jésus, qui, assez ancienne déjà, venait à peine de s'épanouir
en France.
Un récent ouvrage (1) expose comment cette dévotion se ré-
(1) E. Letierce, S. J. — Etude sur le Sacré-Cœur, T. II; p. 101 à 115 : "Le Sacré-
Cœur en Chine." — item, chap. VII. 340 à 357. — Paris; Vie et Amat, 1891.
208
CROIX ET SWASTIKA.
II.
pandit dans rEm])iro du Milioii, gTace aux cfïorls dos savants
missionnaires, qui en avaient saisi de l)onne heure le c()té a})oslo-
lique et les fondements théologiques. Non, quoi qu'en écrive plus
d'un prédicant qui, aussi réfraetaire à confesser leurs succès qu'à
imiter leur abnégation, s'aventure à leur donner de comifjues et
tardives leçons de savoir, de vertu, de loyauté, ce n'étaient ni des
cerveaux faibles, crédules et bornés, ni de pieux ignorantins, ni
des casuistes acommodants, ni des hypocrites lour-à-tour intolé-
rants et relâchés, ni des exaltés sans portée, sans critique, ni de
petits esprits au zèle mesquin et indiscret, que le P. Cibot (1727-
1780), linguiste et sinologue, membre de l'Académie des sciences
de S. Pétersbourg; le P. Parrenin (1GG5-1741), si érudit, expert
en INIandchou, intermédiaire entre la Chine et la Russie, et distin-
gué par Pierre-le-Grand; le V. d'Entrecolles (1663-1741), auquel
l'Europe doit la technique de plusieurs industries chinoises; le
P. Kogler (1G80-I7'i6), trente ans Président du Tribunal d'astro-
nomie; le P. Ilinderer (1669-17^0, le P. Fridelli (1673-1743), et
le P. de Mailla, le brillant historiographe, (1669-1748), qui, com-
me les PP. Régis (1713-1776) et Jartoux (1668-1720), travaillèrent
à lever la carte de l'Empire; le P. de Ih'oissia (1660-1704) aux
vertus héroïques; le P. du Gad (1707-1786), victime de Pombal
et protégé par la reine Marie Leczinska; les FF. Castiglione (1688-
1766), Attiret (1702-1768) et Panzi, (élève de Pompeio Battoni),
peintres attitrés de la Cour, et touS;, sans exception, dévots au
Sacré-Cœur !
Leurs lettres nous laissent entrevoir avec quelle ardeur, quel
succès aussi, dédaigneux des sarcasmes et du persiflage dont
l'Europe était plus prodigue que l'Asie, ils s'employèrent à propa-
ger cette dévotion à la personne même du Christ. On ne peut se
défendre, à la lecture du résumé du P. Letierce, de constater,
d'une part l'intelligent et prompt développement qu'ils ont su don-
ner à ce culte, de l'autre les merveilleux fruits qu'il a produits
pour la conversion des idolâtres et la sanctification des chrétiens.
Or, il ne faut pas l'oublier, cette dévotion revendique pour
un de ses principaux objets formels les souffrances du Sauveur
durant sa Passion; et quand elle arbore les insignes matériels qui
la caractérisent, elle se symbolise par les instruments inséparables
du sacrifice du Calvaire : la croix, la couronne d'épines, le Cœur
même de Jésus-Christ percé par la lance du légionnaire. (1).
(1) Une lettre conservée à Boulogn':^-sur-mer et adressée h M*-'"" LMnguet, apporte ce
nouveau témoignage ; ''Voilà un portrait de ce divin Cœur, qui vient de la Chine et qui,
par sa rareté, est digne, Mk"", de vous être présenté." (Lettre ds la sœur Héleine Coing,
super, de la Visitation. Paray-le-Monial ; 17 Mars 1744. Messager du Sacré Cœur. Oct. 1891.
p. 468.). Aux emblèmes nommés plus lnuit, Tinisge propagée, (dessinée peut-être), par la
B«* Marguerite-Marie, ajoute k\s (rois clous. Klle a décrit elle-même ce blason, qu'elle u'a
IV. IMAdES KT nu CIIIX. -^00
Donc, concluons-nous encore. i)as plus alors qu'aujourd'hui,
les apôlres de celle dévolion en Chine ne cachaient ni h; symbohî,
ni le niyslère de la Kédeniplion.
Tous les arls, lous les corps de niélier, lous les crenres d'in-
dustriels étaient mis ii contribution i)our fournir leur (juol<'-part de
cette propagande incessante du culte, si bien nommé jadis la
lioliciion de la Croix. Plusieurs de nos églises actuelles sont ornées
de vases à fleurs, assez communs, en porcelaine chinoise, })résen-
tant sur la panse les chitïres de N.-S. et de la S. Vierge, de styh;
occidental, et surmontés de la croix. Nankin notamment en con-
serve plusieurs, de fabrique assez ancienne et dont la décoration
religieuse peut se rattacher à trois types principaux. Ce sont des
fuseaux à couverte ])lanche, semée de fleurettes isolées, où folâ-
trent libellules et papillons; ces vases sont les analogues de ceux
que l'on classe vieux Saxe, et qui flanquaient jadis les pendules à
sujets démodées, de nos salons bourgeois de France. Le motif le
plus répété est celui de l'Ange Gardien, guidant un enfant par la
main, les deux ])ersonnages se trouvant supportés par les nuages
conventionnels du style chinois. Les deux autres types sont four-
nis par les images du Sacré-Cœur de Jésus et du Saint Cœur de
]\Iarie, dûs au pinceau indigène, mais copiés sur des patrons venus
d'Europe. Ils sont accompagnés d'inscriptions chinoises sous forme
d'invocations pieuses. Le dessous des vases porte le cachet des
fabriques de King-ie-tclien -^ f^, f# au Kiang-si. La Chine en a
soustrait des centaines de seml)lables aux persécutions de la fin
du dernier siècle.
«On m'a apporté, raconte le P. d'Entrecolles, des débris d'une
])outique, une petite assiette que j'estime beaucoup plus que les
plus tines porcelaines faites depuis mille ans. xVu fond de l'assiet-
te, est peint un crucifix entre la S. Vierge et S. Jean. On m'a dit
que les Chinois faisaient autrefois de ces porcelaines pour le Japon,
mais qu'il ne s'en fait ])Ius depuis IG à 17 ans. (Il écrit en 1712.)
Apparemment que les chrétiens du Japon se servaient de cette in-
dustrie, durant la persécution, pour avoir des images de nos mys-
tères. Ces porcelaines, confondues dans des caisses avec les au-
tres, échai)paient à la recherche des ennemis de la religion : ce
])ieux artifice aura été découvert dans la suite et rendu inutile par
des perquisitions plus exactes; et c'est ce qui fait sans doute qu'on
point inventé, destiné à devenir si vite i>opulaire dans le monde catlioli"iue : "Le Cœur de
Jésus me fut présenté... La plaie qu'il reçut sur la Croix y paraissait visiblement; il y avait
une couronne d'épines autour de ce Sacré-Cœur et une croix au-dessus. IVIou divin Sauveur
me fit connaître que ces instruments de la Passion signifiaient que l'amour immense de son
Cœur pour les hommes avait été la source de toutes ses souffrances." J'ai vu une grande
médaille de laiton, fondue jadis à Pékin; portant sur la face la scène du Crucifiement, et,
au rovors, ce blason du Sacré -C^nur.
27
210 CAUnX KT SWASriKA. 11.
;i discontiiuu^ à King-lc-U'luMi cos sortos (rouvi'ngos.» (l). Cctlo Ail-
le, cenli'o (le la l'ahricatiDn de la poirelaine chinoise, comptait des
centaines de mille d'ouvriers.
On le voit : la croix se trouvait mêlée i)artout aux habitudes
de la vie prol'ane et religieuse des chrétiens. Aussi les i)aïens
étaicnt-i-ls bien au l'ait de leur vénération pour ce symbole sacré
et de la vertu bienlaisante ({ui y réside. Ces traditions, datant
des premiers siècles de notre ère et i)erpétuées à travers les âges,
ne sont pas toutes perdues de nos jours. Quand, en 1891, dans
les i)illages de nos établissements, (sur les rives du Yang-tse-
Kiang, à Ou-si M ^^j et aux environs,) la croix qui les dominait
Aenait à être renversée, beaucoup de ces païens se précipitaient
pour en détacher des morceaux. Il en résulta parfois des rixes
sanglantes. Plusieurs Chinois, trop cu| ides, périrent écrasés, vi-
ctimes de leur ardeur à ce vol. «C'est qu'il y aurait dans ces
croix un trésor bien précieux, dit la relation d'un missionnaire
témoin des incendies; si bien que quiconque le découvrira est sûr
de s'enrichir et n'a plus rien à craindre du fong-choei.y)
Puissent les Chinois mieux pénétrer la valeur du véritable
joyau renfermé dans la ciroix •.. in Cruce salus, in Ci^uce vita! (2).
(1) Lettres édif. X. — Jao-tcheou 1712. — Le musée Gnimet s'est enrichi d'un assez
grand nombre de ces i>ièces, japonaises ou chinoises, k sujets religieux. Au Japon, les mu-
sées en montrent aussi, à côté- de divers objets du culte catholique indigène. — On lit à la
page 22 du Petit Guide illustré du musée Guiuict : " La travée de gauche contient les sujets
religieux inspirés par les Pères jésuites. ITn service à thé représente létablisseinent de ces
missionnaires dans le Chen-si au XVIIP Siècle." — Dans le n^ de Nov. 1890 des Eludes
religieuses^ p. 441,) nous avons dit qu'à V Expontioyi d'hrgiène de Londres (1884,) figuiait,
selon l'expri^ssion du Cutaloyue officiel, "un vase de grande valeur où l'on saisit la trace de
l'invasion jésuite dans 1 art chinois. " Dans la même Revue (j). 440) nous avions c'té l'aveu
du P. d'Entrecolles, relatant les iniportunités des Mandarins qui le pressaient de faire venir
des dessins et modèles d"Eiiro)>e, pour les fabriques impériales de porcelaine.
(2) On la souvent expliqué : dans l'idée païenne, le fo»(/-choei JM* 7}\ (vent et eau),
représente vagu^mont les influences géomunciennes, favorables ou pernicieuses, dérivant du
site, du voisinage tt de l'orientation. C est la confusion et le mélange des conditions atmos-
jîhéinques, climatéritpies et telluriques, avec les influences surnaturelles, suprasensibles et
supei'stitieus s. C'est une observance d'origine moderne, absente des Classiques, condamnée
dans le "Siiint Edif de ^'«/?(/-/u. Un jour que je mesuiais et photograi>hiais les ruines
d'un très ancien tombeau, dans la campagne, un paysan, qui m'avait observé, vint à moi en
me priant de lui dire, puisqiie j'employais des instruments si parfaits, ce qu'il avait à faire
pour Koustraiie aux influences malignes de cette sépulture sa maison, située à 800 mètres
en arrière. On lui avait conseillé de la transporter ailleurs ou di bâtir un grand mur par
devant, pour améliorer le fouy-choei. J'eus la satisfaction de l'amener à renoncer à ce coû-
teux et inutile projet.
Autre exemple : le Gouvernement chinois a ouvei't il y a trois ans une Ecole Navale
à Nankin, pour cent élèves, dont la formation scientifique est confiée à deux professeurs,
officiers de la Marine anglaise. Or, en Octobre 1892, le mandarin directeur intérimaire de
l'Ecole a fait démolir une des portes d'entrée sur la rue, porte en style chinois et toute
IV. IMAGES KT «illLCIFIX.
•211
Fia. 180.
Notre étucio tondrait à conclure que ce sym])ole leur fut, dans
tous les âges, presque familier, et qu'eux aussi, plus d'une fois, ils
ont inconsciemment élevé des autels au Dieu inconnu, sinon mé-
connu. Un missionnaire du XVIT siècle s'écriait:
«Dans cette distribution de grâces que la Providen-
ce divine a faite parmi les nations de la terre, la
Chine n'a pas sujet de se plaindre, puisqu'il
n'y en a aucune qui en ait été plus constam-
ment favorisée.)) (1). Pour compléter ces indica-
tions archéologiques et évoquer encore des sou-
venirs, passionnants en vertu même de leur
incertitude énigmatique, qu'on nous laisse re-
produire plusieurs fragments, copiés dans des
recueils chinois.
Le premier est la partie accessoire d'un
«trépied en terre,)) nien-li )||( ^, sorte de vase
à profil rituel et d'un galbe antique, remontant
aux vieilles dynasties. (2). C'est une plaque per-
forée, introduite dans le vase quand on s'en sert
pour cuire à l'étouffée; l'objet s'appelle chou-li-
P^ ï8c & îffi^ «couvercle fond, laissant passer
(la vapeur d'eau.))) (fig. 180.)
Le second fragment est la reproduction scru-
puleuse du motif central, qui orne la panse d'une
cloche à lunbos, à anse latérale, à section trans-
versale en amande, aux bords inférieurs échan-
crés en deux demi-lunes, et de forme essentielle-
ment chinoise. Les recueils archéologiques pré-
sentent par douzaines ce type si caractérisé, usité
encore aux sacrifices ofïiciels, comme j'ai pu le
constater. Je ne connais pourtant que ce cas de
quatre croix en place aussi évidente ; cette clo-
che, d'après notre recueil, remonterait à une
haute antiquité. (3). (fig. 181.)
Fl>. 181.
neuve, pour la faire reconstruire d'une façon identique, en inclinant toutefois son axe d'en-
viron 10" par rapport à l'alignement du mur de clôture. L'effet optique est déi'lorable ;
mais le fong-choei, ainsi corrigé, est excellent. L'état sanitaire, la réussite aux examens, l'ar-
deur au travail, les progrès scolaires et techniques, tout est assuré désormais. Le zèle cons-
ciencieux des deux professeurs nous offre heureusement de plus sérieuses garanties.
Simulées ou partagées, ces puériles croyances engendrent des conséquences souvent
moins inoffensives : sous leur influence ou à leur couvert, la sottise populaire, affolée par
la perfidie mandarinale, y improvise des armes trop efficaces contre l'établissement, la vie
même des missionairesj sur le sol chinois.
(1) Le Comte; op. cit. T. I. p. 97.
(2) Voir le K'ao-kou-tou ^ pT Iffl^ vol. ITI, p. 13. Nous avons donné un spécimen
analogue ( siqvà p. 65) percé de cinq croix.
(3) Cette figure est tirée du Po-kou-ton-Iou |^ p |mI J^' vol. XXI, p. 23.
2r>
CROIX ET SWASTIKA.
II
Notre troisième dessin s'annonce clairement comme celui
d'un pot de médiocre hauteur, puisque nous le ligurons en gran-
deur réelle, sur la foi du recueil indigène, qui le prétend antérieur
aux Ilaii, dynastie débutant au 111" siècle avant notre ère. 11
est en jade rose uni, (quartz, sardoine?) et présente deux ébauches
de croix, dont nous respectons la forme, (l). (^iig. 182.)
Fifj. 182.
En quatrième lieu, un autre vase, figuré en grandeur natu-
relle aussi, mais de forme plus opulente, est donné comme un
rare morceau céladon (agate verte?), contemporain de l'apogée
des Tcheou (1134-255 av. Jésus-Christ.) Je n'examine point s'il
(1) Cf. Kou-yu-tou "É* ï M ' vol. 92, page 11,
IV. IMAGES ET CilUCiriX. 2 ï .i
n'y a pas lieu de réduire cette merveilh.usc anliriuilé : pour nous
la présence de deux croix, l'une à la base, l'autre au couvercle'
vaut a cette jolie pièce son intérêt principal. (1). (fii^. 183.) '
Fig. 183.
(1) Même ouvrage, vol. 91, p. 3. - Nous avons seulement joint le couvercle au vase
même, bien que la gravure originale les figure séparés.
;> 1 \
CHOIX ET SWASTIKA.
II
Enfin, en guise tle cul-do-lampe, nous ajoutons le dessin ré-
duit d'un disque en forme do sapèque ; l'original marqué du sou-
hait augunil : u mille automnes, dix mille années!» T'sien tsieou,
\K'!})i sooi ! -T* J§t ^ ^, ost en jade, (quartz), de nuance jaune-
orangé, (cornaline, sardoine, agate rouge?) sans veine aucune, et
date de l'époque des Ilau ( — 2()G -}- 2G5 ap. J.-C.) Notre f^ y re-
paraît et nous fait suspecter la haute antiquité attribuée à ce co-
lilichet, qui ne cesse point do se fabriijuer en Chine sous des
formes équivalentes. (1). (tig. 184.)
Fig. 184.
(1) Même ouvrage, vol. 41, p. 0. Jaune-orangé, ce morceau serait non en jade (que
les Chinois confondent avec le quartz,) mais en jadéite, si l'on se reporte à l'essai de classi-
fication que M. Théodose Morel a annexé au Catalogue du Musée Guimet ; Lyon, 1883.
CHAPITRE V.
LES CKOTX OU X DE FEI{
-o-O^^OO-
§ I. L'X DE FER DE NANKIN IXTRA Ml'ROS.
Découverte. — Description. — Le fei-hii-t^ien.
^ II. L'X DE FER DE NANKIN EXTRA Ml'ROS.
Traditions et littérature indigène. — Ces X viennent du Ciel
en volant. — Ponts et collines qui volent. — La fei-Uii-che, ou
pierre tombée des airs. — Cloches envolées.
§ III. L'X DE FER DE KIX-XGAX-FOU AF KIAXG-SI.
«La Croix honorée dans une pagode.» — ^tentions diverses.
— Documents européens et chinois — Instruments similaires. — •
Ce ne sont pas des croix.
Ji IV. ENIGME À RESOUDRA
Conjectures sur la fonction eîe (jres instruments. — i'ne poi-
gnée d'hypothèses.
§ Y. SERAIT-CE UNE AMULE<rTK CKANTE?
Les variantes du vadjï'a ou foudre d'Indra. Conclusion peu
concluante.
I
CHAPITRE V.
LES CROIX OU X DE FER.
§ I. L'X DE FER DE NANKIN INTRA MUROS.
Avant de poursuivre nos recherches, en territoire chinois,
sur la croix, — talisman, symbole ou pur ornement, — qu'on veuil-
le bien me permettre d'ouvrir ce chapitre par un assez long préam-
bule, servant d'introduction à tout un nouvel ordre d'investiga-
tions. Sans révéler par avance le sommaire des pages qui vont
suivre, je confierai au lecteur que cette dernière partie est surtout
motivée par un article des Missions Catholiques, imprimé en 1886,
sous le titre : «La croix honorée dans une pagode.»
Je rentrais un soir d'une excursion dans la ville de Nankin,
quand au nord de la grande pagode régionale de Confucius, dans
un terrain vague et encombré de pauvres tombes d'indigents et
de suppliciés, au bas d'une éminence appelée Yé-chiin ]^ |il,
mon attention fut soudain éveillée par un singulier instrument de
fonte de fer, sur lequel deux jeunes gens se trouvaient assis. Sa
forme insolite piqua ma curiosité. Je le dessinai et mesurai exacte-
ment, notant par provision les moindres détails et interrogeant le
petit groupe de spectateurs qui ne tarda pas à se former. «C'est le
fei'lai-tsien,)) me répondit-on. Sans comprendre, j'inscrivis du
mieux que je pus, la romanisation figurée des trois monosyllables
chinois que j'entendais. Puis je repris mes questions : «A quoi
cela sert-il? D'où vient ce morceau de fer? Y a-t-il longtemps
que cet instrument gît là? A quel usage a-t-il jamais été em-
ployé?...» Je reçus des réponses qui peuvent se résumer ainsi :
«Nous n'en savons rien; mais il est sûr que cet instrument est
venu du ciel en volant, il y a longtemps, sans que personne ne
le vît.» Je protestai à mes interlocuteurs que leurs dires me lais-
saient incrédule. Ils finirent par se ranger, en riant, par politesse
peut-être, à ma manière de voir, quand je leur assurai que cet
instrument avait été fondu jadis, à Nankin même, par leurs pro-
pres ancêtres, à une époque inconnue, pour un usage dont on
avait perdu le souvenir. Je savais qu'il y avait eu là une fonderie
autrefois. Il fut plus difficile de satisfaire les plus curieux des
spectateurs qui me demandèrent dans quel but je dessinais leur
fei'lai'tsien, auquel je semblais prendre tant d'intérêt.
28
218 CHOIX ET SWASTIKA. II.
. Arrivé à notre résidence, je montrai mon crocjuis aux maîtres
chinois de nos écoles, qui, sans hésitation, redirent les trois
monosyllahes fci-liu-tsion, et, à ma demande, les écrivirent ainsi :
f|§ ^ 5^. Leurs explications furent les mêmes : «comme le nom
l'indique, ce sont des ciseaux cenus du ciel en volant.» Malgré
toutes mes questions, je n'en pus rien tirer de plus acceptable.
Voici la représentation du fameux instrument qui m'intriguait si
fort. (lig. 185.)
Comme on le voit, c'est une sorte d'X, longue de 2'" 02^5 ,
large de 0"' 45° au centre, et de 0'" 88^ aux extrémités. Sa hau-
teur ou épaisseur est de 0'" 30^ au milieu. Deux espèces de rails
transversaux ^n relief s'élèvent dans la partie moyenne, accom-
pagnés de deux trous percés de i)art en part. Dans les creux R
et K je trouvai des traces de plomb assez notables. Je les pris
alors pour des vestiges de scellement. L'instrument est un peu
engagé dans la terre, au milieu des herbes, et il n'est pas rare
d'y voir des oisifs, surtout les soirs d'été, s'en servir comme de
banc. Aussi, rouillé sur les côtés et dans les anfractuosités, il
reste poli sur sa face supérieure. Son poids peut atteindre
plusieurs milliers. (1).
Evidemment cet instrument, malgré les légendes enfantines
dont il est le héros, avait eu une destination précise, spéciale,
une fonction utilitaire; mais laquelle? Il ne portait aucun cara-
ctère, aucune inscription; je n'avais encore rien vu d'analogue;
mes recherches, mes lectures, mes questions n'amenèrent aucun
résultat. Je laissai mon croquis en réserve dans mon album.
Pourtant, bien souvent, soit à Nankin, soit dans les environs, j'en
feuilletais les pages devant les curieux, lesquels ne manquent guè-
re d'accourir dès qu'ils voient un européen écrire ou dessiner
«avec un pinceau qui ne prend pas d'encre.» Alors, non sans
arrière-pensée, je laissais comme par mégarde entrevoir le croquis
du fameux instrument. Invariablement, sans jiucune provocation
de ma part, les inévitables monosyllabes jaillissaient de toutes
les lèvres: «C'est le fei-lai-tsien de tel endroit!» Cette excla-
mation, pleine de joyeuse surprise, et flatteuse aussi pour mon
(1) Voici en détail les principales mesures du fei-lai-tsien de Nankin inù'a muros :
Longueur totale ' 2,™ 02»
Plus grande largeur 0, 88
Epaisseur générale 0, 24
,, au milieu 0, 30
De la fourche, K et R, aux extrémités 0, 69
Largeur au centre 0, 45
„ entre les deux rails 0, 24
,, des rails .... 0, 03
Hauteur des rails 0, 05
Diamètre des trous 0, 09
V. LES CHOIX OC X DE FEU
210
Fia. 185.
^'^O ciu)i\ i:r swAsriKA. — ii.
amour-propre dv dcssinaltmi-, me i^rouvait (pio c(*t instrument, si
aisément Voconnu, était fort pojiulaire. l*ar contre, ma curiosité
^e trouvait vite mortiliée. quand, renouvelant mon enquêt(^ pres-
sante, et amoriceiant (juestions sur questions, je n'ol)lenais jamais
que les renseig-nements ordinaires.
Je dirai plus loin comment l'idée me hanta, à la suite d'une
vague indication, ((ue cette X de métal pouvait provenir d'une
tour de fer, dans laquelle elle aurait servi, soit à relier les dilïé-
rentes pièces, (y, jouant le rôle d'armature interne,) soit à asseoir
les assises intérieures, soit même, vu le caractère fabuleux de
certaines informations, à re})résenter quelque mystérieux talis-
man, quelque chêli. (relique), déposé dans la base, selon l'usage
hindou. (1).
Consultées, les Chroniques de Nankin, Kianrj~ning-fou tche
ÎL ^ J^ ÎÈi foi^i'iiJi'f'ïit le maigre renseignement suivant : «On
dit que l'endroit des ciseaux de fer s'appelle Yè-t'cheng {-^ JjJJ, ou
«ville de la fonderie», parce que sous la principauté de Ou §^
on y fondait des métaux.» (2).
L'éminence au pied de laquelle gît le fei-lai-tsien, — lais-
sons-lui son nom chinois si commode! — a été de bonne heure
occupée par un village. Au début de notre ère, on la trouve cou-
verte d'habitations, comme toutes les buttes qui émergeaient au
confluent marécaoreux de la Hoai et du Yang-tse-Kiang. Située
(1) Le chêli n'est pas i\n objet déterminé ; la superstition donne à cette relique les
formes les plus diverses.
(2) Kiang-nivgfou tche. Livre VIII, p. 2. Dès le tenips décrit par Confucius sous le
nom de T'choen-tsieou (722-481 av. J. C), Yé-Vcheng aurait existé comme fonderie d'armes.
Les Chroniques lidentifient avec remplacement actuel du T'ien-Koiu/ j^ Q • Bien qu'il
ne semble se rattacher que de loin au fei-fai-tsien, nous insérons en oitier le passage relatif
à la Tour de fer, pour offrir au lecteur tous les éléments de la discussion et multiplier les
pièces utiles du procès ;" Dans l'ouvrage ^'o-f5otto-^c^oei-.?/>/ ^ j^ ^ ^p ou raconte
qu'à l'endroit vulgairement appelé Louo-se-tchom-wan ffi^ ï|ji|! f^ ^'^^ appellation peut-
être fautive, il y avait une pap:ode dite Viéia-se 1^ J§ ^ ou "pagode de la tour de
fer", nommée jadis Louo-se ^H ^- Cette pagode fut bâtie au tem^îs de la dynastie
Lieoii-sontj ^\\ /^^ sous le règne de Ming-ti H/^ y^ ? vers 465, sous le nom de Yen-tao
9^ Hip,* mais à caus? d'un bonze fort intelligent et aveugle de naissance, nommé Louo-
heou ^ H^î le nom de cette pagode fut changé en Xowo-se ^ "^ ou "pagode du bon-
ze Louo". Par devant, on avait bâti deux tours en fonte de fer la l''""® année du règne
^'ten-^iH(/ (1022) de la dynastie des /So??5r ;:^ • Aussi cette pagode fut-elle appelée dans
la suite "pagode de la tour de fer." Mais d'antres prétendent qu'elle fut élevée sous l'Em-
pereur T^ai-tsong >PC iH (627-650) de la dynastie des T'ang }^- Chroniques du Chang-
yuen-hien et du Kianp-ning-hien ju JX PW i^ J^' Livre V., p. 31. — Sur le Yé-
t'ckcng ou Yé-chan {p UJ^ se dressait un palais impérial, à la fin des T'an^r (620-907),
occupé par un prince révolté. Il fut refait de 802 à 937, sous les Ou-wan, 3* royaume
de Ou. Au début du 12* siècle, sous les Song, on enterra un prince héritier sur cette
Wtte.
V. LES CHOIX OU X DE FER. 221
mainlenant au centre de Nankin, elle était alors assez «'loi'^'née fie
la ville de médiocre étendue, qui, iondée d'abord plus au Sud,
vers l'Arsenal, puis sur toutes les collines rocheuses du Nord,
s'agrandit successivement en englobant les hameaux, villages ou
postes fortifiés, établis sur les mamelons voisins : le Trlnio-t'ien-
koncj ^\ Ji '§ le Chc-t'eou-t'chem) "^ |J[ ^^, (T'sirig-lianrj-rhan)
Îh s UJ. Pékiko :[t 4?ii f^' Ou-tai-chan JL -^ llj , la butte du
Kou-leou JjJ* ;fg, enfin le "-^ j§ |Jj Pao-ta-chan actuel. Les vieilles
cartes nous montrent quelques rivières et canaux, naturels ou
artificiels, d'un transit fort actif, des ponts de bateaux, des éclu-
ses, des barrages, des vannes de retenue, des plans inclinés pour
le transbordage des barques, tout un ensemble de travaux hy-
drauliques, utilisés pour le commerce intérieur ou la défense du
pays.
De ces considérations retenons seulement ces quelques points :
La «butte de la fonderie» fait partie, depuis plusieurs siècles, de
la ville de Nankin; sur cet emplacement s'élevaient des tours en
fer; la butte se dressait jadis au bord du Yang-tse-hiang, à la
jonction de plusieurs canaux ou rivières^ au centre d'un important
trafic par batellerie.
§ IL L'X DE FER DE NANKIN EXTRA MtJROS.
Quelques mois après ma découverte du fisi-lai-t^ien de Nankin,
un Père Jésuite chinois, mis au courant de mes recherches, me
signala l'existence d'un instrument semblable, dans la Pagode de
Ling-kou-se ^ Q ^, à une lieue à l'est de Nankin. Nous ne tar-
dâmes pas à nous y rendre.
La pagode en ruines de Ling-kou-se, bâtie au i>ied d'un des
contreforts sud de la belle colline de Tsë-kin-chan ^ ^ \\], (dont
le pic central Tchong-chan fj (Ij, ou Mont S. Michel, domine de
plus de 430 mètres la ville de Nankin), était sans contredit parmi
les pltis curieuses de tout le Kiang^nan. Elle occupait jadis, sous
les Liang |j^* (502-557) et les Song 5^, l'emplacement où s'éten-
dent aujourd'hui les ruines du toml3eau de Hong-ou ^ "fÉÇ^ ^^
fondateur de la dynastie des Ming 0JJ, en 1368, mort en 1399. Le
site ayant été déclaré favorable, par les géomanciens, pour les
sépultures impériales, les bonzes furent expropriés et on leur lit
construire sans retard, aux frais du trésor, un monastère d'une
grande splendeur et d'une belle ordonnance, à deux kilomètres
plus à l'est, sur les flancs sud de la même colline. Cette bonze-
rie, d'un si haut renom pendant plusieurs siècles, est surtout cé-
lèbre pour son Ou-liang-tien 4t '^ ^, lourde bâtisse, composée
22? CROIX ET SWASTIKA. II.
de trois nefs, voûtées en larges briques, dans la construction de
laquelle il n'entre pas un morceau de bois. La ville de Sou-tcheou
S W> possède, m'a-t-on dit, un temple analogue; mais le cas,
assez rare en Cbine, vaut la i)eine dêlre signalé. (1).
Donc derrière ce Ou-liang-tien. gisant dans l'berbe et les dé-
combres, à deux pas d'un terrassement qui supportait jadis le
tombeau d'un bonze fameux, nous vimes un second fei-lai-ttiien.
Au premier coup-d'œil nous y reconnûmes lo. même instrument^
sans qu'il y eût place pour le moindre doute. Nous en relevâmes
soigneusement, comme pour l'autre, les mesures et les profils,
que nous soumettons à l'examen des archéologues. (2). (fig. 186).
C'est bien un instrument identique, fondu pour la même
destination, sur le même plan, bien que d'un module un peu
inférieur, et il a dû remplir la même fonction.
Des bonzes il ne fut possible, ni alors, ni plus tard, d'obtenir
aucune information utilisable. Leurs réponses extravagantes n'in-
diquaient ni plus de bon sens ni plus d'érudition que celles du
vulgaire au sujet de l'autre fei-lai-tsien. Les deux trous, partiel-
lement oblitérés, se trouvent i)arfois remplis d'eau: les bonzes lui
attribuent des vertus curatives exceptionnelles, afïîrmant que,
malgré l'évaporation, jamais elle n'^avait besoin d'être renouvelée.
D'après leurs dires, ces trous sont deux puits intarissables.
Comme plus haut, nous traduisons ici les rares documents
empruntés aux sources chinoises :
« Dans l'ouvrage intitulé Lou-tchao-che-tsi ^ ^ ^ ^ ou
Annales des six dynasties (220-585), on lit que sous la dynastie
des Liang (502-557), la 13'' année du règne de T'ien-kien ^ ^
(514 apr. J.-C), on acheta pour 200.000 sapèques la colline
appelée Tou-long ^ ||, qui est devant la pagode TingAin-se
^ :^ ^, afin d'y ensevelir le bonze immortel, (thaumaturge)
Pao-tche-hong ^ fj. J^ • Sur cette colline on éleva une tour
à cinq étages, sur Tordre d'une princesse appelée Yong-ting
(1) Je me proiiose de revenir <^ans un antre travail sur cette particularité d'architec-
ture chinoise mentionnée ici.
(2) Notre dessin sommaire est ent dixième de la grandeur réelle, à une échelle un peu
plus forte, par conséquent, que celle de la gravure précédente. Principales mesures :
Longueur totale
Plus grande largeur
Epaisseur générale
,, au milieu
De la fourche à l'extrémité
Largeur au centre
Distance entre deux rails
Diamètre des trous
(3) Chronique du Chang-iiuen-hien et du Kiang-niiig-hien. Livre II, p. 2.
1,™
58«-
.... 0,
78.
0,
23.
.... 0,
30.
0,
45.
.... 0,
40.
0,
25.
.... 0,
09.
V. LES CHOIX OU X DE FER.
223
Fig. 186.
2VV .CnOlX KT SWASTIKA. II.
«Dans la pagode Li}ni-hou, (Ling-hou-se), il y avait uno tour
à cinq étages pour le tombeau du bonze Pao-tche-hong.>)
Le portrait de ce bonze se voit encore intaillé dans une
tablette lajndaire de la nouvelle p;igode, élevée sur les ruines de
l'ancienne. 11 porte le sistre hiiidou sur son épaule. C'est l'œuvre
du peintre Ou Tao-tse §^ ^^ -^ , dont Nankin et les environs con-
servent plusieurs dessins ou jieintures, spécialement i)lusieurs
Koan-yn souvent reproduites. (1).
Quant à Pao-tche-hong, c'était un bonze d'une éloquence hors
ligne; un jour qu'il prêchait, une pluie de fleurs tomba sur la
butte avoisinant la i)orte sud de Nankin, et la colline en garda le
nom désormais célèl)re de Yu-hoa-lai, «colline de la pluie de
fleurs.» (2).
«En outre, poursuit le texte chinois, il y avait là des ciseaux
de fer ^ ^ï t'ié-tsicn. Les Clironiques de cette même pagode
Ling-kou-se, rédigées par Ou Yun J}^ T^ atlirment que ces ciseaux
sont la moitié mystérieuse (cachée) de l'ien-ou-tchen J^ Jj^ iiV >>
D'après la remarque du Père (|ui me signala l'existence du
second Fei^hii-ts-ien^ ces trois caractères indiquent l'action de con-
tenir, de réjirimer, de maîtriser l'esprit de l'eau Ji ^\ (expression
usitée en démonologie.) On dit que «c'en est la moitié», me sug-
gère le même Père, parce que ces ciseaux, cette X de fer, portent
les trois caractères f-ien-ou-kin H §i^ "^^ Mais le caractère ^
est la moitié du caractère |jit. On évita d'inscrire en entier et
clairement ce dernier caractère sur les ciseaux, afin, semble-t-il,
de dérober au vulgaire le sens de l'inscription , qui ainsi demeura
cachée.
Si positives et circonstanciées qu'elles paraissent, les infor-
mations d'origine chinoise restaient bien insuffisantes pour dissipei;
notre perplexité. Cette mention de tour, jadis élevée en cet en-
droit, comme au centre de Nankin, était tout au plus capable de
(1) Cf. su,rà p. 8G; item ce qvxe j'en ai dit en 1890, dan? les Etudes reliijieuseï,
(p. 308).
(2) D'après le Chinesc Reader s Manual, l'empereur Liang-ou-ti (502-550,) y fit élever
nne pagode quand on lui eut persuadé qu'une pluie de fleurs y était tombée pour célébrer
la gloire de son règne. L'eau de ses pui*s, recherchée à Nankin, a été déclarée la seconde
de l'Empire par l'emper-ur K'avg-lii. Les visiteurs, les Lettrés surtout, y liiniassent des
ftgates et des cornalines (parmi les nombreux cailloux roulés de certaines brèches), s'ils ne
préfèrent les y acheter fort cher. Un peu au sud, derrière le fort, se trouve l'ancien cimetière
des missionnaires, encore utilisé, qui renferme les corps de onze jésuites, des siècles derniers,
et celui de M»' Lopez, saul évoque chinois, mention-'é par Thistoire. A la page 170, du Tome
II, i\es Nouveaux Mémoires..., par le P. Le Comte, S. .T., figure une notice édifiante sur ce
saint évoque, autrement dit : "Monsieur de Basilée, Chinois de nation, élevé pnr les Pères
de S. François et devenu ensuite religieux de S. Dominique." Son portrait y est joint, gravé
d'après un dessin indigène corrigé. L'évèque porte siispendue au cou une croix pectorale, en
fo'-me d'une croix de Malte, semblable peut-être à celle du monument de Si-ngan-fou.
V. LES CHOIX OU X I)K VVA\. '?'?.*)
nous engager sur une piste au moins douteuse, sinon pc-riliciisr.
Quant à l'interprétation l)izarre du demi-vocal)le, Ironfiué à-d(;ss('iii
Vién-ou-kin Jl ^ ^, nous n'avons i)as encore réussi à en péné-
trer tout le mystère. Alors, les ténèbres s'amoncelaient encore
plus épaisses sur ce point. Toutefois, j'entrevis ^jue la puissance
reconnue au nouveau fci-lni-t.^ien contre les iniluences nuisibles
de l'cf^prit des eaux, était un indice qu'il ne lallait pas négliirer.
On en verra plus tard le pourquoi.
J'en étais à ce degré d'incertitude dans mon en(|uéte archéo-
logique, quand, au cours de mes lectures, je rencontrai le i)assa-
ge suivant de l'ouvrage du Rév. V. C. Ilart, racontant ses voyages
dans la Province du Se-t'clioan (jg )\\, au «grand centre bouddhi-
que du Mont Omei.»
On remarque, près de l'énorme massif de la grande monta-
gne couverte de temples si curieux, «un pont suspendu en fer, et
l'endroit est connu sous le nom de : Une paire de ponts volants,
a pair of flying bridges (1). Pourquoi ce pont prend-il ce nom, je
ne saurais le dire. Les Chinois ont d'étonnantes légendes au sujet
de cloches, de ciseaux et même d'énormes vases en pierre, (juali-
fiés aussi de volants; on en trouve beaucoup de cette sorte à Nan-
kin et. dans les autres grands centres historiques. Le visiteur ])eut
voir une cloche de bronze dans la partie nord de la ville de Nan-
kin, haute de 15 pieds et large de 7 pieds, que l'on dit être venue
du ciel en volant : on y trouve aussi deux grands instruments en
bronze (2), en forme de ciseaux, d'usage inconnu, que l'on prétend
être tombés du ciel. Je crois savoir qu'un poète chinois fait allu-
sion à un temple merveilleux, qui est tombé d'en haut. Tout cela
fait penser aux légendes des Grecs : on disait aussi le Palladium
de Troie descendu du ciel. Les anciennes idoles étaient des pier-
res grossièrement taillées et elles passaient pour avoir traversé
les airs en tombant ou en volant. On pourrait citer beaucoup
d'exemples de cette sorte. Pourtant, c'est la première fois que
j'entends parler de ponts qui volent. n (3).
Cette rapide indication de ciseaux volants a été complétée
par l'auteur même dans un nouvel ouvrage: Hong-ou, rapporte-t-il,
(1) Crainte d'amphibologie, peut-être vaudrait-il mieux traduire "Ponts qui volent".
On le sait, pont-volant signifie un léger pont, mobile ou provisoire. En réalité, l'expression
chinoise est peut-être une métaphore, équivalant à pont hardi.
Voir, dans le North China Daily News, à paitir du 25 Mai 1893. la relation «l'un voy-
age en ces mêmes contrées, sous le titre : ''Mount Omi and Beyond lUK /P UJ ( Nyo-mei-
chan) a record of a journey on the tibetan border; by Arch. J. Little." Consulter en j^rticu-
lier le n^ du 7 Juillet sur la "paire de ponts volants, —pair of flying bridges, M 51^ TW
choang-fei-kHao" audacieusement jetés au confluent d'un torrent impétueux.
(2) Ils sont en fonte de fer.
(3) Western China, a journey to the great buddhist centre of Mount Omei, by the Rev,
Virgil C. Hart ; — Boston, 1888.
29
?'?() CHOIX Kl' SWAS'I'IKA. II.
le loiulalcuir de la (lynasli(^ des MiiKj ÏÎJJ , à la lin du XI V siècle,
voulut, à riiisliualion de son i)reinier ministre Liou-hi g|J g de,
la secte des Taoïstes, élever sur une colline de Nankin un tenî[)ltî
niairnilicjue au dieu du riol, divinité j)rincipale du Taoïsme. Cet
empereur était alors hostile aux l)onz(;s bouddhistes qui avaient
là une i)agode. Pour subvenir aux dépenses de la nouvelle cons-
truction, ai>pe]ée dej)uis le TcInio-t'ioH-hona ^ ^ §, il fallut
j)rovo(iuer de généreuses souscrii)lions parmi le peuple; dans ce
i)ul on r('>i)andit la rumeur de divers j)rodiges. On i)rétendit,
entre autres miracles, «(juiuk' paire de ciseaux de bronze, pesant
j)lus d'une tonne, était tombée des cieux et avait pris terre à
l'endroit précis où l'on devait bâtir un temple au diou du ciol.
Les antiquairc»s peuvent encore voir ces ciseaux aujourd'hui.» (1).
Le temple fut brûlé en 1853 par les T'chaïKj-niiio ^ ^ et l^sen
KoKO-fniï ^ 0 ^. lune des jM-rsonnalités chinoises les plus jus-
tement mar([uanles, prit possession de la colline pour édifier à
Confucius le temj)le qui le couronne actuellement.
lîevenons aux ponts volants. Le P. de Magalhâens en décrit
un des ])lus singuliers dans la ville de Pékin : «Le i)ont sur le-
(juel on traverse le lossé (|ui environne ce palais (de nChun-hon-
tien, le palais de la Heur doub'ée») est un ouvrage merveilleux.
C'est un dragon d'une grandeur extraordinaire, qui a dans l'eau les
deux pieds de devant et les deux pieds de derrière, pour servir
de piles; et qui, avec le corp-s qu'il plie, ("ail l'arcade du milieu,
et deux autres, l'une avec le corps, l'autre avec la teste. Il est
t'ait de grandes pierres de jaspe noir, si bien jointes et si bien
travaillées, que non seulement il ]>arait être d'une seule pièce,
mais il représente encore un dragon fort au naturel. On l'appelle
Fi-Kûw, c.-à.-d. p >iit volant, parce que les Chinois disent qu'il
est venu par l'air d'un Royaume des Indes qu'ils ap})ellent Tien~
c/io, c.-à.-d. Royaume des Bambous ou des Cannes du ciel, d'où
ils prétendent aussi que vint autrefois leur Pagode et sa Loy. Ils
comptent de ce i ont et de ce dragon plusieurs autres fables que
je laisse comme indignes de cette relation.» (2).
Pour quelques uns de ces ponts, il semble que la difTiculté
de leur exécution donne la raison du vocable qui leur prête des
ailes. En Europe des ponts de cette catégorie ont aussi été nom-
més Ponts du Diidjle, avec légendes à l'appui.
Pauthier dit dans une Note .sur les ponts suspendus : «Le
pont de la pi. 52 va d'une montagne à l'autre et il a 400 pieds
de longueur sur 500 de hauteur; c'est pourquoi les Chinois l'ap-
pellent Pont volayit.)) (3).
(1) The Temple and the Sage ; — Toronto, 1891. p. 14.
(2) Nouvelle relation de la Chine, 16G8. — p. 340.
(3) Cfiine mod, me, T. I. p. 234.
V. LES CHOIX (>[• X I)K FKIU Vl^ «
Kircher on cite un du Koei-tcheou, fornu; d'uno seulo pierre
et auquel on donne le nom de Pont a'b'sle. Puis il ins«'Tc une
gravure sur cuivre qui | orle dans un cartouche: ul'otis iuhui8...n
(1). La perspective y est des ])Ius fautives, et l'c-clielle de ce
dessin de pure fantaisie donnerait aux claveaux de l'intrados des
dimensions titanesques, irréalisables en prati({ue. Le toxle de Kir-
cher s'exprime ainsi : «Alius pons in eadcm Provincia Xtnisi
(Chen-si,) prope Cliogan, ad ripani Fi spectatus; siquidem d(^ mon-
te ad montem unico cxtructus arcu... quadringentorum cuhitorum
est; altitudo verô... 50 perticarum esse fertur; und<,' Sinie eu m
Pontem volantem vocant.» (2). 11 comi)are ce Pont volant jeté sur
le Fleuve Jaune à celui du Gardon, près de Nimes, (|u'il a vu.
Ponts, cloches, vases, pierres, énormes niasses de fer, nous
savons désormais que les Célestes, par un procédé renouvelé des
Grecs et familier en folklore, attribuent à tout objet étrange, dont
ils ignorent l'origine, cette faculté de traverser les airs i)our
s'abattre en quelques rares pays privilégiés, à la façon réservée
aux aérolithes dans notre monde sublunaire.
Dans le récit d'une ascension à la célèbre montagne sacrée,
nommée T'ai-chan ^ |J[j, au Chan-long, un voyageur mentionne
qu'à mi-hauteur, «sur le bord de la route repose un énorme galet
appelé la pierre qui vole. 11 serait venu là porté par le vent, au
temps de Wan-li (1573-16'20); mais le touriste se demande en vain
ce qui motive cette étonnante explication, vu que cette pierre res-
semble à des milliers d'autres éparses sur les flancs de la mon-
tagne.» (3).
A Sou-tcheou ^ j'|'|, la capitale du Kia)ui-!^on, le peuple
désigne sous le nom de Sin-che ^ Ç, «pierre d'éloile,» deux
blocs de pierre brute que Ton remaïque j rès de la Pagode de
Confucius. Il ne s'y attache du reste aucune idée superstitieu-
ses (4). A Pékin, on montre également «un dépôt d'aérolithes »
dans le Temple du même Sage. (5).
Un ouvrage célèbre par ses l)elles illustrations, le Si-hou-
tche, «description du lac de l'ouest,» près de Ilanfj'tcheoïi |Jl j«|>|,
capitale du Tchè-hiang, parle dune colline, haute de 100 pieds,
dans l'enceinte de la bonzerie de Lin-yn, «la retraite de l'esprit.»
et qu'on nomme la Fei-lai-chan M ^ Û\' L'origine de ce nom
serait celle-ci : la bonzerie, ([ui renferme la colline, aurait été
bâtie, à la fin des Song, par un ascète venu des Indes. A son
(1) Pauthier l'a fait coiîier, sans aiTiélioration valable, pour sa Chine moda-ne, avec
le titre l'ont volant, Fuente volantt. Voir aussi ihid. I. p. 120.
(2) China illustrata, p. 214 et 215.
(3) Chinese Reco)der, Dec. 1888 : A visit to T'ai-skan, by Rev. P. D. Bergen.
(4) L'une de ces pierre», rougeâtre, est longue de 0"' 83 et haute de 0"» 54. L'autre,
d'un gris bleuâtre, est longue de l*" 18 et haute de 1™ 20.
(5) Comte de Beauvoir, Voyage autour du monde. 8" édit; Paris 187 i; p. *>3.
228 CROIX ET 8WASTIKA. II.
arrivée, cet ermite aurait découvert une grotte tellement sembla-
ble à celles de son propre pays, qu'il aurait juré qu'elle était
venue des Indes mêmes. D'où ce nom de fei^lai, «venue en
volant.» Le bonze avait amené avec lui un singe blanc et il
savait, en sitTlant, convo(|uer tous ceux des environs; aussi la
grotte s'appelle-t-elle «la grotte de l'appel des singes;» le peuple
raconte qu'elle communique avec celles des Indes, ou T'iert"
tchou. (1).
Le paragraphe suivant montrera, j'espère, au lecteur impatient
quel lien réel, bien qu'un peu frêle d'apparence, rattache tout cela
à la Croix, qui a fait jusqu'ici l'objet de notre travail. J'arrêterai
pourtant encore son attention sur un autre monument peu connu,
sur une fei-lai-che 5t§ ^ Ç, c-à-d. sur une «pierre venue du ciel
en volant,» et dressée aux abords de Nankin, pour s'y faire
honorer et admirer. (2).
Cette fei-lai-che (che ^ veut dire pierre)^ a été placée dans
la pagode nommée Koan-iin-se, (2 "g ^^ à l'est de Nankin, sur la
route de Tchen-kiang ^ J|£ , presque à l'entrée de la sépulture
de Iloiig-ou ^ |^, h un ou deux kilom. de la pagode de Ling-
kou-se ft S^ T^, au fei-lai-tsien extra-muros susmentionné. Rien
à l'extérieur ne signale la Koan-yn-se aux regards du curieux ;
dévastée par les TcJiang-mao, elle vient d'être relevée de ses
ruines. C'est le type de la modeste pagode rurale, bâtie sur le
plan de nombre d'habitations bourgeoises, et ne se trahissant guère
que par ses murs badigeonnés d'ocre jaune. Parti à la recherche
de la fei-lai'Che^ j'y entrai naguère et pénétrai dans la cour en
traversant une première rangée de constructions, où trônent
quelques poussahs. Là, je dessinai et mesurai deux ou trois
pierres curieusement sculptées. Un bonze, qui m'observait, exi-
geait absolument que je lui révélasse en confidence la vertu secrète
de ces pierres, pour le mettre à même lui aussi d'exploiter la
mine de richesse et de bonheur incluse en ces «trésors.» (C'est
la croyance générale, l'erreur incurable de ces bonzes ignorants,
superstitieux, cupides, adonnés aux pratiques de la sorcellerie et
des incantations, préoccupés surtout de leur riz quotidien). J'eus
beau protester de mon incompétence radicale, et lui assurer que
j'obéissais à des soucis d'une nature fort différente. Il me garda
rancune. J'en eus la preuve très vexante, quand, à ma demande
(1) Cf. H. Cordier; Odoric de Pordenone, p. 338.
(2) On m'en a signalé une autre, à une trentaine (?) de kilom. au Sud de Nankin,
avec divers talismans de ce genre. Un mandarinet exposait naguère devant moi qu'une
pierre précieuse s'y trouvait jadis au sommet d'un arbre très vieux, très vieux... On voulut
la voler, alors elle disparut, existant encore, mais désormais invisible. "Vous devez savoir
cela, vous autres européens ! vous n'ignorez pas qu'il y a toujours au sommet des vieux
arbres une pierre précieuse qui les nourrit, les empêche de mourir". Et ce mandarinet,
aniateur de littérature et d'antiquités, parlait de cette cscarboucle avec conviction !
V. LKS CHOIX (KJ X 1)1-: l'Hl;
220
h;
"«
de renseignements sur la fo.i-Uil-che, il répondit en cliL,'nant d»;
l'œil: «Oui, il y a une fei-Uii-clie ; oui, je sais où elle est; mais
puisque vous refusez de m'avouer ce qu'on
peut tirer des ces «trésors,» je ne vous dirai
pas non plus où elle se trouve.» Impossible
de lui faire entendre raison sur ce point. Quel-
ques passants et des soldats, employés à dé-
terrer d'anciennes briques pour la réparation
des remparts, se montrèrent heureusement plus
obligeants. En fait, quand j'interrogeais ce
bonze, qui bientôt maugréa contre leur com-
plaisance, je me trouvais à six mètres de la
précieuse «pierre venue du ciel;» elle se dres-
sait dans le bâtiment servant, selon l'usage,
de pagode principale, et limitant la cour au
nord. (1).
Voici sommairement en quoi consiste cette
pierre. En entrant dans ce t'ing, ou salle, du
nord, on a devant soi une alcôve abritant une
Koan-yn dorée et récente, de style ordinaire;
mais elle est adossée à une gigantesque dalle
de mar])re, poli à-demi, veiné de rose et de
violet, aux tons d'onyx et d'opale. Cette dalle
suffirait seule au pavage d'une chambre de 25
mètres de superficie. (2). Evidemment, ce sont
ses dimensions extraordinaires qui lui ont valu
cette origine supposée céleste. Dès l'entrée,
elle limite pour le regard Taire de la pagode,
qu'elle divise en deux compartiments inégaux.
Au premier abord, elle semble reposer sur
une autre pierre formant un soubassement
mouluré et sculpté, qui, de fait, est pt*is dans
le même bloc. (Voir la coupe de la figure 187.)
Ce soubassement reproduit le profil et Tornementation des soubas-
sements analogues, portant également des dalles à inscriptions, au
tombeau des Ming, h quelque mille mètres à l'ouest. Cette base,
haute de 0™ 65^ , présente les ornements répétés à satiété aux
(1) Ce bâtiment contient en optre un fort joli brûle-parfums en bronze, exquia d'exé-
cution et de forme originale, lequel d;ite de plusieurs siècles peut-être. L'artiste remarque-
ra encore en cette pauvre salle d'auberge, (on y boit et on y mange), deux plaques de cuivre
repoussé et émaillé d'harmonieuses couleurs, représentant des poussahs accroupis sur leur
fleur de lotus, l'un dans la gamme bleue, l'antre dans la gamme rose. Elles sont fixées dans
deux dressoirs en bois, à Touest, devant une aquarelle du Ti-tmng pouxsah, le dieu des eu-
fers.
(2) Elle mesure h^ 70 de longueur, sur 4"^ 35 do hauteur et 0'» 52 d'épaisseur.
'230 CHOIX ET SWASTIKA. II.
])or(iqucs do cotte sopiilturo ot aux piods-droits des portos de l'an-
cienne ville impériale à Nankin. La date de ce monumenl ne se
trouve pourtant pas, de ce l'ait, clairement déterminée : il fut
élevé probablement au cours du XVI T siècle.
En avant de la foi-lni-clu', une Koan-yn à quatre bias, abri-
tée avec ses doux magots habiluols sous un récent édicule en
bois, sans style, trône sur une sorte de piédestal en marbre blanc,
très ouvragé, superbement sculi)té et ciselé, orné de motifs très
gracieux. C'est, à ma connaissance, le plus beau morceau de
sculpture décorative qui subsist(^ à Nankin. Il est malencontreu-
sement caché par cette vulgaire armoire en l)ois et par la table
qui sert d'autel. Au centre, et sur les doux côtés de ce piédestal,
haut de près d'un mètre, s'épanouissent les trois croix en relief,
dont j'ai inséré le grossier croquis à la page Cl. Au bas figurent
quatre lionceaux en relief aussi. Les moulures sont égayées par
l'élégant motif à feuilles de lotus ornemaniséos, si usuel dans
l'art moderne chinois et qui remplacent si avantageusement les
oves et rais-de-cœur gréco-romains, A première vue, ce soubas-
sement, ouvré comme un morceau d'orfèvrerie, pourrait passer pour
un travail contemporain du Tombeau dos Ming, bien qu'il trahisse
plus do grâce ralïinéo; certains de ses détails architccloni([Uos lui
sembleraient môme empruntés.
Au milieu et au revers de la grande dalle, au nord par con-
séquent, on remarque dos inscriptions gravéc^s on creux (|ui i)ou-
vent s'interpréter : «fTabh'fto ((ui écran) do cristal : y]C n't! j^-
Choei-t'<ino~p'infj'. E<^rit i)ar L/, à T'si)t(j-linii<i : j^ Jçf ^ ^
T'xiufj-liaitg Li t'i.yy (l).
La statue de Konn-yn n'a qne (jualro bras : deux de ses
mains sont Jointes; un de ses bras levés, le droit, montre un court
chapelet. Sa chevelure est i)einte en bleu. La dêosse de la niisèri-
corde s'accroupit, on taillecrr^ sur la fleur de lotus, attitude favori-
te dos dieux indous. E.!lo s'adosse à la fei-l;ii-che qui })orto, sculp-
té derrière elle, un riche ensemble ornemental aux reliefs dorés,
aux creux rechampis do rouge, une sorte d'énorme ot opulent
jcu-de-Ibnd, en forme d'auréoles concentriques ot fleuries (2), sur
(1) Tfi^in/i-fi'inr/ serait le nom d'une colline nankinoise. A côté de rinsciiptiou
sont incisés deux larges sceaux carrés, l'un en creux, ( }ni(i), l'autre en relief, ' >long), selon
la coutume. C'est la signature sigillograplù<iue an coniV)let du nom de l'écrivain, nommé
plus haut Li, tout court, et ici Se-li soit : ]|^ pfl K^ ^ Hioixj yng Se-U. — t^ f^
King-sieoa. " Sceau de /f/o»;/ Se-li Kivg-sieon.'" Ce lettré jfti Hinng \*J^ Siugj y^ J^
Se-ti (^ ming) ^ \\^ Kivg-sieoa '' nWk^ ^ ^ T-sia-iio'' ('t* tse) vivait de 1G35
à 1709. Il était originaire du Hou-pé, et fut reçu au Doctorat en 1G58. Il exeiça la charge
de Grand chancelier de TEmpire et a laissé plusieurs ouvrages estimés.
(2) Cette gloire figure un'^ feuille i\\\ ficus religiosa, consacré à Sakya-Mouni. C'est la
forme ancienne; l'auiéule modeine e^t, non idus aigiie, ni ovale, mais ronde. Cf. Schlagin-
twfcit, op. cit. p. 13j.
V. m:s choix oc \ dk rm. 231
lequel s'eiilrvo la déesse, .dorcM; aussi, les oreilles tombantes, lu
tête surmontée do la haute couronne; à cincj pans, diadème drs
boddliisalvas.
L'effet primitif, avant ees récentes additions de menuiseries,
devait être très heureux et fort im|>ressionnanl. La fai-lui-rln'
était jadis dressée sous une; construction légère, un kios(|ue p<?ut-
être, dont il ne reste que six ou huit bases de colonnes, l'énorme
dalle ayant été entaillée en gouttières sur ses tranches est et oue.s/,
pour recevoir deux des fûts de colonnes, qui s'y encastraient
sur un tiers de leur circonférence et assuraient l'aplomb de la
fameuse tablette. (1).
Nous nous sommes attardés à la description de cette pierre
venue du ciel en colnnl, parce que, outre son intérêt archéologique
et religieux, elle présente d'évidentes analogies avec nos ci.sea^.v
venus du ciel en colnnt, analogies permettant peut-être d'élucider
un jour le problème qui se rattache à ces derniers.
Pour le moment, il appert sans cohteste, que. de part et
d'autre, la crédulité chinoise, tenue en émoi à la vue d'une énorme
masse de pierre ou de fer dont elle ne parvenait pas à fixer
l'origine, leur en a assigné une céleste, de complicité avec les
bonzes aussi ignorants et beaucoup plus intéressés au subterfuge.
Pour limmcnse tablette, c'est la fiction esquissée par Lafontaine :
Un bloc de marbre était si beau
Qu'un statuaire en lit l'emplette.
Qu'en fera, dit-il^ mon ciseau?
Sera-t-il dieu, table, ou cuvette y
Il sera dieu !
Maluit e.s.sy? deum .., avaii dit Horace. La fei-lni-che, quasi-
divinisée, devint une tablette d^origine céleste : ainsi procèdes
l)artout et à tout âge la faiblesse de l'esprit païen.
En voici un nouvel exemple assez saillant; nous le présen-
tons comme une contribution à ces habitudes du folk-lore chinois,
qu'il peindra au vif, et pour développer les indications du
RI. V. C. Ilart.
A Nankin, près de la grande ]>ortc monunîentale à trois
baies, nommée le Kou-leou ^^. et datant du début du règne de
Hong-ou ^ gÇ (13G8) s'élevait jadis une tour ou belYroi à cloches
Tcliong-kou-se |j* "j^ -^ ruinée depui-s longtemps. 11 en reste une
(1) La fei-lai-che semble Je faction connue une sentinelle avancée, un palhufiinti,
gardant Taccès de la sépulture impériale de la dynastie des Mina. Avec la riche et vaste
pagode de Lhuj-koa-se, située à deux kilom. i)lus à l'est, elle ajoutait naguère à la splendeur
de ces constructions, dont les princi]mles étaient le tombeau des Ming, les autels du Ciel et
de la Terre, (Tien-tan ci Ti-tan, ^ m.^ m î^) ^e pavillon circulaire à la sortie de
Hong on-meii ^ i^ P^ ? enfin la ville impériale et ses Palais. Peut-être décrirons-nous
plus à loisir ces divers monuments.
232 CHOIX ET SWASTIKA. II.
cloche fort visiter, fondue vers la fin du XI V siècle, et désignée
populairement par cette appellation : ta-tchong ^ ^ la grande
cloche. On prétend que les T^chang-mao essayèrent en vain de
la relever. Cette opération, qui présageait dans les idées nan-
kinoises une ère de prospérité pour la vieille cité, s'accomplit à
souhait, il y a cinq ou six ans, grâce aux engins de l'Arsenal.
La curiosité et la superstition y amènent d'incessants pèlerins.
Pour le peuple, elle aussi est tombée du ciel, c'est une fei-lai-
tchong f|§ ^ S (tchong = clochej, bien qu'on puisse lire sur le
métal en caractères chinois fort distincts: «la 21" année du règne
de Ilong-ou, le 21" jour du 9*' mois.» (1).
«N'importe! dit le R^ Williams (2); une histoire plus roman-
tique nous apprend que, quand Ilong-ou fit fondre cette cloche, il
ordonna de jeter dans le bronze en fusion une assez grande quan-
tité de divers métaux. On ne put parvenir à les allier et plusieurs
habiles fondeurs échouèrent en cette tâche, malgré leur ex})érien-
ce technique. Un praticien des plus renommés fut appelé et reçut
l'ordre, sous peine de mort, de terminer la cloche à une date fixée.
Il travailla en vain; les métaux réfractaires refusaient de fondre,
et le maître fondeur trahissait naturellement quelque anxiété. Sa
fille ainée, dçvinant ses soucis, lui arracha son secret. Elle s'en-
dormit la nuit suivante, en pleurant sur le malheur qui menaçait
sa famille; et en songe elle rêva que seul le sang d'une vierge
rendrait possible l'alliage des métaux. Elle se leva; en s'habillant
elle réveilla ses deux sœurs. Après maint refus, elle fut obligée
de leur communiquer son projet et alors elles insistèrent pour
l'accompagner. Les trois sœurs se dirigèrent donc vers la four-
naise et se précipitèrent dans le métal liquéfié. Aussitôt trois
grandes cloches s'élancèrent dans les airs, La première retomba
dans le Yang-tse-Kiang, la seconde dans la ville impériale à Nan-
kin, et la troisième est celle qui nous reste. Les statues des trois
sœurs se voient dans un réduit de la pagode où l'on a suspendu
cette cloche, et l'on assure que les cendres des bâtonnets odorants,
brûlés à leur autel, sont des spécifiques pour tous les maux. Les
femmes fréquentent surtout cette pagode.» Si les versions abon-
dent dans ces récits lég'endaires, les divergences n'ont ici qu'une
médiocre importance ; pour nous l'intérêt se concentre uniquement
(1) Cela correspond à Tautomne de 1388. Le R. P. Colombel a publié, dans le n°
d'Oct. 1888 des Etudes religieuses, cinq ou six pages relatives à cette grosse cloche et à ses
sœurs. L'une de ces cloches tombée par accident au fond de l'eau, quand on voulut lui faire
traverser le Yang-tse-kiang, a été baptisée, par la légende, du nom de fei-tchovg Tfê »M *
"cloche envolée." Cette notice forme une intéressante monographie du sujet. Cf. suprà
p. 27.
(2) The Shangluxi Mercury, du 27 Juin 1891 : Hung-wu and his capital.
\
I
LES CHOIX OIT X ni: fkh
2:}3
sur ces traditions persistantes de ro/s de cloches ou autres ob-
jets. (1).
^^ III. L'X DE FER DE KI-NGAN-FOU AU KIAXG-SI
Réfléchissant sur ces origi-
nes célestes et sur ces fei-lai-
tsien énigmatiques, qui me
hantaient comme une obses-
sion, je revis soudain en imagi-
nation le galbe bizarre d'une X
en fer, reproduit naguère dans
un numéro des Missions Catho-
liques. J'y recourus sans re-
tard et constatai avec intérêt
qu'il figurait en tête de l'ar-
ticle intitulé : «La croix hono-
rée dans une pagode chinoi-
se.)) (2). Voici tout d'al}ord
le dessin, calqué sur la feuil-
le originale, (fig. 188.)
Il est tiré, (ici et dans
les Miss. Catholiques), d'une
planche de l'ouvrage Cheng-
che-tchou-jao ^ ^ ^ ^f ,
composé par le P. de Mailla.
Ce livre contient les dessins
des trois croix du Fou-kien,
dont j'ai donné un fac-similé
à la page 165. (3).
^ Ë ^ PA # '^
■S ^ î ^^ >^ S
Fia. 18S.
(1) Le sang luimain, jefcé dans le métal en fvision, améliore la fonte, d'après les croy-
ances chinoiser.. Une légende semblable se répète pour In cb>che de 35 tonnes que Yovylo,
3« emp. des Ming, voulut placer dans le Tchong-leou Ijg tS Je Pékin. Après un double
iiîBuccès, le fondeur, \in mandarin Koan-yu, charge <le l'entreprise, fut menacé de mort
si le 3^ essai échouait encore. Sa fille a])prit d'un sorcier quïl fallait du sang de vierge dans
le métal. Pendant qu'elle se précipitait la tête la première dans la fonte, un domestique
voulant la retenir, ne put saisir que sa chaussure. La cloche est superbement réussie; mais
à chaque coup qui tinte, le i)euple distingue le son du caractère hiai (chaussure). — C'est
la pauvre fille que réclame son soulier ! Cf. Benny s The fol fc-lore of China. — Hong-kong
1876. p. 133.
(2) Cf. Missions Catholiques, 1886, p. 543.
(3) Monseigneur Kouger, vie. aiiostolique du Kiainj-si méridicmal, a fait une xf^niW-
iion (\q CQ Chenrj-che-tchou-jao, à\\^xh& l'édition de T'ou-sè-ivè, 1803, (n° 28 du Catalogus
30
23 'l CnOIX ET SWASTIKA. II.
Dans rine^trumont ro})r('sont(', à la vue de la forme on X et
des deux trous^ je soupçonnai un troisième fei-bii-tf^ioi ; j)uis les
deux proéminences des côtés me firent tout d'abord conjecturer
que, dues à l'inexpérience du dessinateur chinois, qui use sans
vergogne de rabattements ultra-conventionnels (1), ils figuraient
les deux rails transversaux, si caractéristiques dans les deux ins-
truments déjà découverts. Je résume ici l'article des Missions
Catholiques :
((Voici le fac-similé réduit d'une grande croix de fer, dans la
forme dite des croix de S. André, appelée par les païens Che-tse-
poussah, c.-à.-d. ((divinité ou croix idole.» Elle est l'objet d'une
grande vénération de la part de tous nos KiniKi-f^inois païens, qui
viennent lui rendre leurs hommages dans une pagode fameuse,
coni ue sous le nom de Ta-uung-miao ^ ]£ jigjj, ((Temple du
grand Roi.» Quel est ce Ta-\K'ang? Les Chinois n'ont, que je sa-
che, aucun j)oussah de ce nom; ils ne savent pas ce que c'est que
ce grand Roi. Ne serait-ce pas notre grand roi, Hex vegimi, rex
super omnes regos^ notre Seigneur des Seigneurs, Dominus domi-
nantium? Rien n'empêche de le croire et la présence d'une gran-
de croix de fer semble autoriser cette pieuse croyance; car les
inscriptions chréliennes qui Tencadrent glorifient manifestement
le mystère de notre Rédemption par la croix. Au reste, des lé-
gendes nombreuses décorent tout l'intérieur de la pagode; or,
toutes, bien qu'altérées quelque peu par l'ignorance, la mauvaise
foi ou je ne sais quelle autre cause, se rapportent incontestable-
ment à la croix. J'^ai interrogé sur cela à plusieurs reprises nos
prêtres chinois et nos lettrés chrétiens. Ils sont tous convaincus
que notre pagode de la Croix était jadis un temple chrétien.» (2).
Le vénéré Prélat expose ensuite comment le Ta'\çang-miao
^ ï J^' par une transformation presque insensible des caractè-
res chinois (jui servent à écrire ce titre, était peut-être ancienne-
ment un T '' ien~tcho\i-V aiig 5*^ ^ ^, qui est maintenant le voca-
ble ofîiciel et réservé des églises catholiques. Selon lui aussi Ta-
librorum...;) mais en v ajoutant cette planche de la croix de Ki-vrian-fou xzi ^ /iT*
Je regrette que personne n'ait eu Tidée d'y joindre le fac-sinjilé de la croix, beaucoup
plus importante i>our l'archéologie et l'histoire religieuse, du sommet de la pierre de Si-
ngan-fou. L'ouvrage tlu P. de Mailla traite 1^, de Dieu et de la Ciéation ; — 2^, du péché
d'Adam et de la Rédemption du monde; — 3°, de l'âme; — 4°, du mérite et de sa récom-
pense ; — 5' , des erreurs des fausses religions.
(1) Ce procédé était aussi familier aux Egyptiens et aux Chaldéons qu'à nos artistes
du moyen-âge.
(2) En 1892, sur les ]>lacards poussant la populace à incendier de nouveau l'orphelinat
et l'église de Tanriavg "fj y^-, non loin de TcJten-kiavg, les établissements catholiques
étaient appelés Tu-ioang y^ ^ • Pour le texte complet de cette argumentation nous
renvoyons aux Missions catholiques de 1886, article par M»"" Rouger, lazariste, évèque de
Cissame, vie. ai>ostolique du Kiangsi méridional.
1
V. LES CHOIX OU X UE FEH. 23.*)
wa?7f/ ;fy: J, le g-rand Roi, ou mieux encore T'ni-\K'!nifj ^ J,
aurait été une des expressions usitées pour siirni(i(;r le Dieu (I<î8
clirétiens, avant que le S. Siège eût lixé la dénomination plus ré-
cente et seule autorisée de T'ien-Tchou y^ ^, le Seiijneur du
Ciel. «Il paraît toujours bien certain, ajoute Mo»" Houger, (|ue ce
Ta-ouang-miao a dû être primitivenuuit un temple ciirélien. dédié
à la croix de Jésus-Christ. Et cette croix, cette; grande croix de
fer, qu'en faut-il penser? Nous avons souvent cherché à la bien
voir de près, pour avoir des données certaines sur son ori2-ihe et
sur l'époque à laquelle elle se rapporte. Nous n'y avons jamais pu
découvrir aucun caractère lisible, et les gardiens du Tn-owiny-
miao nous ont toujours affirmé que la rouille avait considérable-
ment dégradé leur Che-tne-poussali. En conséquence il était devenu
absolument impossible d'y lire quoi que ce soit.» (1). Et l'auteur
de la lettre termine en mentionnant divers textes chinois relatifs
au singulier monument qu'il proclame ^vénérable h plusieurs titres.»
Naturellement, nos convictions sur l'origine chrétienne de
cette X en fer étaient beaucoup moins fermes que les siennes,
puisque nous avions connaissance de deux autres monuments,
tout au moins analogues, s'il fallait s'en rapporter au croquis trop
sommaire, infidèle même, adjoint à la lettre.
Avec une extrême et intelligente complaisance, les mission-
naires lazaristes du Kiang-si méridional s'employèrent à me four-
(1) On cite en plusieurs endroits, (notamment à Hoai-ngan uÊ ^> province du
Kiavg-sou) des pagodes appelées Ta-icang-miao.
Eu 1889, près de Ou-ho jL "/Pj ^ ( Kiang-sou), le maître d'une barque de sel, raconte
un missionnaire, trouve une couleuvre à tête carrée, longue de 20 centimètres : ''C'était
T'ai wans', le grand 2"ai-wf7îgr, naguère intronisé dieu par décret d'emperiuir ! " La bête
inoffensive est anTenée au Tao-tai de la Douane au sel, qui va au-devant d'elle en cortège
officiel, et lui fait une prostration. Bien que durant 10 jours on fête l'animal par d s repré-
sentations théâtrales, il s'enfuit un jour. Des gamins le retrouvent dans une mare voisine,
où un bonze le reconnaît entre leurs mains. Ce bonze habitait justement une pagode en
ruines du célèbre T'ai-wang. Le Tao-tai, averti de nouveau, ramène pompeusement la bête
couleuvrine et décrète que cette pagode sera réparée. Les barques de sel devront payer dix
sapèques pour chaque quintal de cette denrée, jusqu'à l'achèvement des travaux, pour les-
quels le Vice-roi de Nankin promet 130.009 francs environ.
D'après le Ckinese Recorder (1887, p. 249), il y a une vingtaine d'années, à la suite
d'un débordement du Pei-ho, un petit serpent fut ainsi pris, et porté en procession au T'ai-
wang-miao. "Le puissant Vice-roi Li Hong-tchang, accompagné d'un cortège de hauts man-
darins, vint rendre hommage au misérable petit serpent et implorer son secoui-s contre les
inondations." La scène se renouvelait à Nankin, il y a deux ans, et plus récemment encore,
dans des circonstances presque identiques. En effet, dans les premiers joui-s de Janvier
1893, le Vice-roi Lieou K'ouen-i, entouré des plus grands dignitaires, y fit plusieurs prostra-
tions publiques devant un lézard, enfermé dans une grande bouteille drapée en jaune et
apportée dans un palanquin jaune aussi. Lire ce récit dans le Shanghai Mercurif du l.î Jan-
vier 1893.
230 rUOIX ET SWASTIKA. II.
nir les cxi^licalions précises que je nie permis do. leur demander, ci
dont je ferai proliter le lecteur. Avant tout, un plan exact, accom-
pagne de mesures cotées, facilitera la triple comparaison des trois
instruments. (1). (fig. 189.)
^I. l'abbé Ansault (Le Correspondant, 1889. p. 309^, visait pro-
bablement cette dernière X dans cette phrase, trop résolument
affirmative : «La croix est en honneur au Japon; on Tadore en
Chine.» Son excuse est qu'il renvoie à la lettre de M^'^' Rouger, à
la page 13 de sa Réponse aux justes critiques de M^'*" de Ilarlez.
«La croix de Ki-ngan-fou g ^ J^, disent les renseignements
dontje suis redevable aux missionnaires hizaristes du A'ia?i^-si^ la croix
est placée sur un piédestal maçonné en briques, haut de quatre
l)ieds, dans une armoire en bois. Un grillage, également de bois,
sert de porte à cette armoire. Un voile entrouvert laisse aperce-
voir une partie de la croix. On voit mieux les extrémités, parce
que le grillage ne ferme l'armoire que jusqu'à hauteur d'homme.
La croix j^orte deux arêtes en saillie, avec deux trous; je ne sais
pas s'il y a des restes de plomb dans les anfractuosités. L'obscu-
rité du lieu empêche peut»étre de les apercevoir, si elles sont peu
visibles.»
«La croix ne porte pas de caractères sur sa face antérieure;
s'il y en a, ils sont cachés ])ar derrière^ et il est difficile de mou-
voir une pareille masse pour s'en assurer.»
« Il faut noter que la croix n'occupe pas le milieu de la
pagode : il semble que ce n'est pas sa pagode et qu'elle n'y est
que réfugiée, depuis que sa prernière pagode a été démolie. Elle
est placée dans un coin, sur ce qu'on pourrait appeler un autel
latéral, à droite en entrant, h gauche de l'idole principale, qui
tient le milieu.»
Pour compléter ces utiles informations, nous transcrirons un
dernier passage, à rapprocher de la phrase sur la piste éventuelle
indiquée à la page 220,
«Il y a tout près d'ici, également sur le bord de la rivière,
disent encore les missionnaires, une très ancienne tour qui, d'après
les Chroniques de Ki-ngan-fou, date de T-che-rOU |i5; ,^ , le même
empereur (qui aurait fondu ou) sous lequel on aurait fondu la
croix de Ki-ngan. Peut-être y a=-t-il une relation entre la vieille
(1) Mesures i^rincipales de l'X du Kiang-si figurée au dixième
Longueur totale .... ,
Plus grande lai'gear
Epaisseur générale
Largeur au centre
Distance entre les rails
Largeur des rails et leur hauteur
Diamètre des trous
Largeur dos branches
.... 1,
m ^7c
1,
05.
.... 0,
155.
0,
27.
.... 0,
22.
0,
035.
.... 0,
12.
0,
135.
V. LES CHOIX OU X UF FKH,
237
Fiy. 189.
238 CHOIX ET SWASÏIKA. II.
tour, encore assez liante, la j^agode ruinée (|ui était à ses pieds,
et la croix de Ki-ngnn^ puisqu'elles ont la même date.»
Cette X a été mentionnée bien des fois, ({uoique vaguement.
John Kes.^on n'a pas manqué d'y recourir pour confirmer sa thèse
que le Christianisme fut introduit en Chine à la fin du I*"" ou au
début du IT' siècle, mais que, faute de vitalité, il n'a pu étoulïer
alors l'idolâtrie. «On assure qu'on a trouvé en Chine d'anciens
monuments chrétiens, entre autres une croix de fer, dans la
Province du Kiang-si, portant une date qui correspond à l'an 239
de notre ère.» Puis l'auteur semble préoccupé d'atténuer une
conclusion trop rigoureuse: «Une croix, insinue-t-il, n'est pas
nécessairement un reste de Christianisme, surtout s'il est vrai,
comme nous l'avons lu, que les Chinois avaient une croix sur
leurs monnaies (l) avant 1^ crucifiement, et adoraient la croix
avant que la Croix expiatrice n'ait été élevée sur le Calvaire.» (2).
Exacte ou erronée, l'information se copie sans variante ni
contrôle. «On a d'ailleurs trouvé des monumens chrétiens dans
d'autres Provinces de la Chine; dans le Fo-kien et dans les mon-
tagnes qui l'environnent, ainsi que dans la Province de Chen-
tchen. (sic.) Dans la Province de Kiang-si, on a trouvé une croix
de fer du poids de 3.000 livres, sur laquelle on lit une date qui
se rapporte à l'année 239 de Jésus-Christ.» (3).
Tout cela est emprunté à Kircher, (p. 7 et 9.) et à du Ilalde,
(III, p. I't7.) que l'on a négligé de nommer.
Dabry de Thiersant puise à la même source dans ces lignes :
«On raconte que sous les Tong-Han (25-221 ap. J.C), au premier
siècle de notre ère, il y avait, dans plusieurs provinces de
l'Empire, des temples dédiés au Seigneur du Ciel; on dit égale-
ment que dans le Hou-nan^ le Ho-nan^ le Fo-kien, etc., on a
trouvé des croix en pierre et en fer, portant la date du IP ou du
IIP siècle.. .» (4).
La trace la plus récente que nous en ayons rencontré figure
dans la China Review de 1889-90: «Certaines personnes, creusant
la terre dans la Province dii Kiang-si^ ont découvert une énorme
croix de fer, portant une inscription qui remonte à une date très
éloignée.» (5).
(1) Nous avons discuté cette assertion p. 26 et p. 65.
(2) John Kesson : op. cit, p. 10.
(,S) Annales de Philos. Chvét. ; 1853, p. 147. Article de Marchai de Lunéville et
Léontiewski.
(4) Le Catholicisme en Chine .. ; p. 8.
(5) China Review, vol. XVIII. — 1889-90. Article de E.H. Parker. Le même numéro
contient le passage suivant: "Dans la ville de Nan-t'chang-fou, capitale du Kiang-si, se voit
un groupe de sculptures remarquables: au centre se dresse une femme, écrasant sous ses
talons la tête d'un immense serpent, taadis qu'elle porte un enfant dans ses bras : auj^rès
d'elle se tient un vénérable vieillard qui considère la scène avec admiration. Enfin, tout
1
V. LES CHOIX OC X DK FKH. ?30
Quoi qu'il en paraisse, le (loeunieiU est unique h l'onirino,
et non multiple : les (lilïérents auteurs se sont eojjic's à i'envT. ou
plutôt ont tous exi)loité c(^ passai^^e de la Ic-tlic du W Michel
Boyni : «On ne peut encore conclure avec certitude (juc lApôlre
S. Thomas est venu prêcher en personne rE\ani,HIe en Chine,
car, bien que les vestiges que l'on a retrouvés de la foi chrélien-
ne prouvent ouvertement qu'elle a été apportée aux Chinois, pour-
tant ces vestiges mêmes montrent qu'elle a pénétré parmi eux
quand régnait la famille des Ilan postérieurs (25-221), des Troix^
Royaumes {221-211). En effet, dans la Province du Kianfj-si, au
bord d'un fleuve, on voit une croix de fer, pesant environ 3. 000
livres, et on dit qu'elle porte une date chinoise, ({ui correspond à
l'an 239 de l'ère chrétienne. D'où il a])pert que la vraie ï<n et les
prédicateurs de cette foi ont évangélisé les l^rovinces du Midi, il
y a plus de 1415 ans.» (1).
Nous avons annoncé les traductions des quehjues textes
chinois relatifs à la Croix de Ki-ngim^fou. Le premier sort d'une
plume européenne, celle du P. de Mailla. Dans son Traité de la
Bédemption, (Sœculo aureo humilis tractatio), p. 26, Cheng-che-
tchou-jao, déjà mentionné [siiprà p. 233) on lit : «Au commence-
ment de la dynastie des Ming. sous l'Empereur Hong-ou ^ jÇ.
dans la Province du Kiang-si, dans la ville de Lou-li}ig, en
creusant la terre, on a trouvé une grande croix de fer, où se
lisait le nom de règne T'che-ou ^ .^. Or T'che-ou était le nom
de règne (de Suen-k'iuan-ou ^ fondateur de la dynastie) des
Trois-Royaumes. San-kouo ^ ^, et correspond aux années 238
à 250 après Jésus-Christ. Un célèbre mandarin nommé Lieou
Tse-kao gij ^ j^, (ou Lieou Song gij ^), composa un chant sur
la Croix de fer : T'ié-che-tse-kou f|j{ -p îf* sj^. On en parle aussi
dans un traité intitulé Cheng-se-lou '\m. ,g, f^ (Traité sur la ré-
flexion,) dû au lettré Li Kieou-kong ^jl^Xj]- (2). L'époque T'die^
ou n'est pas très éloignée de la mort de l'Apôtre S. Thomas qu'on
dit être venu en Chine.»
«Vers la fin de la dynastie des Ming, on trouva dans la
Province du Ctien-si le monument a])pelé King-kiao-pei ;§; ^ î^
(Tablette de l'illustre Religion,) placé maintenant dans la i>agode
autour, une dizaine de personnages plus petits sont à genoux; ils semblent représenter les
bergers offrant leurs présents ù la mère et à l'Enfant. Et, détail curieux, «luelques uns
offrent deux colombes, d'autres un agneau. N'est-ce pas la vraie représentation de Notre-
Seigneur?"— Il ne serait i>as malaisé d'identifier le sujet de ce bas-relief, et d'autres
analogues, ( loco citato), avec quelque scène bouddhique ou brahmaniste. N'ayant vu ni
l'original ni la copie du bas-relief, nous ne hasardons prudemment ici qn'une simple et
hésitante conjectui'e.
(1) Kircher; China illustrata, p. 9 et seq. Le P. Boi/m ( h ^"" ) ":^q"it en Pologre
en 1612. Jésuite en 1629, il arriva en Chine en 1650 et y mourut en 16ô9.
(2) Nous n'avons pas sur ce point d'indication plus précise.
2i0 ci;oix i-:t swastika. — ii.
noninu'o /v/;?(/-/s///f/. En ou(r(\ dans hi Provinro du i'oK-ltio}. on
a li'ouvé un assez grand nonil)i'c do nionunuMils do la l\olig-ion
Catholique.»
Abordons maintonant les tcxtos chinois, d'origino indigène,
auxfiuols vient do r(Mivoy(M' le P. de Mailla. Nous en discuterons
ensuite la teneur et les conclusions.
Quelques extraits des Clnoniquon de la ville de Ki-iignn-fim
^ ^ /JÏ '^^^ sujet d'une X en fer :
«L'X de for qui se trouve au sud de la l*réfecture de A'i-
iirjnn-fou. en dehors de la liarrière de bois et au bord de la riviè-
re, porte l'inscription suivante : ^^ :/yC H ^- 3Ï J^ fïî \B' «fabri-
qué la 5*^ lune de la 2® année du règne Pao-fa (ll^O)»; poids :
1300 livres. 11 y a à côté un étang; quand les eaux de cet étang
deviennent limpides, elles laissent voir une autre X. La tradition
ra])porte que sous la dynastie des T'ang méridionaux. Nan-t'ang
î^ M (^'^^ ^^ 936), on amarrait, au moyen de cette X, les jonques
de guerre que Ton fabriquait. D'autres disent aussi qu'en ce
temps-là il y avait en cet endroit un chantier de bois; que les
marchands y composaient des radeaux, à charge d'acquitter les
droits de douai^.e; et ([ue cette X était là pour retenir les radeaux.»
Extrait des Chroniqua^ de V Empire soumis aux Ming (0JJ — •
t^ Sa ^li^Wi-t'ong-tche) : «Les anciennes Chroniques de la ville
de Ki-ngan-fou disent que l'X de fer se trouvait au sud de cette
ville, devant le tribunal P'ai-ngnn-se :^|£ ^ p] et qu'elle mesurait
sept pieds de longueur. Au début de la dynastie des Ming, il y
avait une douane à l'endroit appelé Long-yang-ho f| 0g [^. De
l'autre côté, c.-à.-d. à l'est du canal, se dressait une X en fer,
destinée à retenir le cAl:)le d'un pont.»
On voudrait moins nuageuses ces indications des annalistes;
c'est pourtant ce que nous trouvons de plus positif. Hélas! la
précision n'est pas la qualité dominante du génie littéraire chinois,
^lême quand il serait en mesure d'y atteindre, il semble n'y viser
qu'à regret : chez ces rhéteurs, le souci de la forme compromet
trop souvent l'exactitude de la pensée.
Ici, faute de mieux, malgré des obscurités presque voulues,
en dépit surtout des contradictions flagrantes, il faut nous conten-
ter de ce que les historiens ont bien voulu nous laisser connaître
de leurs trop vacillantes conclusions. La pénurie de documenta
nous contraint de recourir aux moindres indices, qui, de près ou
de loin, ont trait à ces singulières pièces de fonte. Cette disette
même nous excusera d'insérer ci-dessous quelques passages de
divers poèmes en l'honneur de l'X de Ki-ngan-fou.
(( Poème composé par Yen Ki-kou ^ fg "^ de la dynastie
des Ming : »
«L'X est plongée dans le fleuve et la chaîne de fer est rete-
nue (soutenue?); la lourde jonque de mer s'y attache. L'année de
règne T'che-ou (238-250) cette masse en forme de croix a été fon-
V. LES CROIX OU X DE FEU.
2\\
due. De la ville de Ta-yé J^ ]fi (préfecture de f)u-t'clnmg jj^ g^
au Hou-pé,) descend comme un esprit cinq fois multij)l(; par deux,
(= 10, c'est-à-dire l'esprit de -f-). A cause de l'ik-Iat du soleil qui
resplendit dans l'air, la trace de l'arc-en-ciel diminue, (l'arc en
ciel = X). De même à cause des souillures de la terre et des at-
taques de la pluie, à peine apparaissent les lettres antiques, qui
se trouvaient inscrites sur l'X en la forme tchoan, (forme ancienne
de caractères grêles). Elle pénètre insensiblement comme une
lance brisée et enfin s'enfonce dans la terre. — Tous ces détails
se trouvaient relatés dans les ouvrages des dynasties passées : en
les relisant, j'ai été agité de sentiments divers.»
Je présume qu'ici, et un peu plus bas, la comparaison de l'X
à une lance sera plus intelligible si nous montrons aux yeux du
lecteur ce que sont parfois les piques ou hallebardes chinoises.
La figure 190 est tirée du Kou-yu-tou "Éf 3E ^ > ^^^ autres formes
(fig. 191) sont copiées d'après nature.
Fiy. 190.
Fig. 191.
«Vers de sept caractères composés par
Siu Siang-t'an f^ffQ fj. de la dynastie actuel-
le : »
«La carpe de la mer orientale (Pao-/a
15c :/v: dernières années de la dyn. des Liao
5^ W 7È) s'élance vers le ciel, (c.-à.-d. de-
vient dragon impérial, car tout poisson qui
progresse devient dragon), et bientôt elle
occupe le trône pendant 40 années : puis
la majesté pleine de force de cette domina-
tion disparait : mais le passé antique survit
encore par l'ancre de fer, (l'X de fer). L'X
aux deux branches ressemble à une lance.
Plongeant dans le fleuve et retenant le cable,
elle garde les jonques de guerre. Elle est
31
?'t2 CROIX ET SWASTIKA. II.
longue do plus do six piods et pèse 1300 livres. Les caractèros
qu'elle porte sont confus et indistincts. On l'a fondue la 2" ann(^e
de règne Pao-ta (sous les Liao), h la 5" lune, (1120)... D'autres
nient que l'X ail jamais servi à retenir les radeaux dans un chan-
tier de bois soumis à la douane mandarinalo. Le fer est mainte-
nant rouillé : la mousse s'y dessèche. Quand le soleil resplendit
dans l'air, l'arc-en-ciel (c.-à.-d. l'X) apparaît. Ce pesant instru-
ment a duré plus de mille ans et il doit avoir une âme : aussi
faut-il immoler les victimes et répandre du <i\ng pour lui oiïrir un
sacrifice. Donc, qu'on ne dise plus que le Kiang-nan est une Cour
inférieure! Cet ouvrage excite l'admiration générale. Qui ne sait
que le lettré studieux considère au milieu de la nuit le rocher
Tsai-che ^ Ç (séjour du fameux poète Li T'ai-pé ^ :tc è P^'^'^
de T^ai-ping-fou -jj^ Zp. J^)? Passant le fleuve sur une petite
barque, j'ai pris en secret la mesure au moyen d'une fragile
corde.» (1).
Donc nous trouvons trois opinions sur la date de la fabrica-
tion de rX du Kiang-si : (k") T'che-oa '"Ç; % (238-250).
(2") sous les Nan-i/aiig ^ }^ (923-936).
(3*^) sous les Liao ^g (Pao-ta. 1120J.
Quoi que j'en aie clit plus haut, il est piquant de constater
que plusieurs des indications les moins vagues sur notre X se
rencontrent dans des vers et sont dus à un poète, à Lieou Song,
ou Lieou Tse-kao. Cet aruteur,^ i^ est vrai, était avant tout un man-
darin investi de fonctions administratives, qui réclamaient un es-
prit sérieux, habitué aux enquêtes, affiné par les procédures,
rompu à débrouiller les aiTaires contentieuses, affluant à un tribu-
nal de «Grand Juge criminel, nié-tai ^ •^.)) Pourtant il n'a pas
su se garder d'affirmations plus que hasardées et il fournit sur-
tout des indications négatives. Le lecteur en jugera du reste :
«Extrait du cantique de l'X de fer, T'ié-che-tse-ko $^ -p ^
^, composé j)ar Lieou Soikj gij ^^^ aliàs Lieou Tse-kao, qui a été
Juge criminel à Pékin, au commencement de la dynastie des
Ming : »
«Dans la Province du Kia^^g-si, dans la ville de Lou-ling,
auprès du fleuve, se trouve la croix de fer. On ne sait à quelle
époque, quelle année et par qui elle a été placée là, ni qui en est
l'auteur. On ne sait non plus comment l'appeler, à quoi elle ser-
vait, ni à quoi la comparer. Elle a la forme d'une X (ou de ci-
seaux), à quatre branches longues de trois pieds; la pluie et le
soleil l'ont endommagée. On a prétendu, sans le prouver, que
(1) Allusion littéraire voulant dire que l'origine, l'usage, la signification de l'X ne
sont pas chose claire et non pas que l'auteur en ait, de fait, jjris la mesure. Notons que le
poème de Yen Ki-kou semble insinuer qu'un fei-lai-tsien serait venu de Ta-yé, ville des en-
virons de Oii-Vchang-fou ( Han-k'eoii), dans le Hou-pé.
V. LES CROIX OfJ X DK I-EIl. ? î ij
SOUS la dynastie dos T'ang imn-ùlionnux, Nan-l'nnq, elle servait
dans un chantier de bois à retenir les radeaux; et même qu'il y
avait deux de ces X, Tune dans le fleuve et l'autre sur le bord.
D'aucuns disent que c'était un instrument jadis employé jmur con-
tenir la malice des esprits nuisibles de l'eau. Aux siècles précé-
dents, on l'aurait fondu dans la ville de Kicn-tchoou Jg ji\. (1).
Le fer qui passe au travers se change en cuivre. J'ai vu cette X;
je l'ai examinée. Il est inexact qu'elle porte l'inscription T'che-ou
^ ^1^ (année de règne). Je m'étonne à cette vue et ne sais ce que
c'est.»
Il faut retenir cette afTirmation : «Il est inexact qu'elle porte
l'inscription T'che-ou. y)
Le document suivant est d'une extrême importance pour la
genèse et l'historique de l'opinion qui, (à tort, pensons-nous.) a
prévalu chez les auteurs européens. En outre elle porte avec elle
les éléments de critique qui aident à la réduire à sa juste
valeur.
«Opinion du ministre d'Etat Zi^ko^lao (Siu-ko-lao f^ ^ ^
ou Siu Koang-hi f^ tE jS() dans son ouvrage intitulé T'ié-che-tf^e
ko-hian-i ^1 + ^ 1^ fl| H-»
«Cette X est la croix môme que les chrétiens révèrent et elle
date de la dynastie des T'ang.. C-e n'est pas autre chose qu'une
croix. Si elle avait servi à amarrer des radeaux, pourquoi a-t-elle
cette forme de croix? En outre, puisqu'il existe tant et tant de
radeaux dans la Province du Kiang-nan, pourquoi n'y voit-on pas
d'autres X de fer que celle-là? Si c'est un instrument employé
jadis pour combattre les mauvais esprits, pourquoi lui a-t-on don-
né la forme d'une croix, et non pas celle d'une tige de fer, assez
longue, plantée dans le lit du fleuve, comme cela se voit ailleurs?
Il est faux que le fer qui passe à travers cette X se change immé-
diatement en cuivre. J'ai dit que cette X a été fabriquée sous la
dynastie des T'ang, parce qu'à cette époque la Religion chrétienne
s'est considérablement propagée, et qu'on a trouvé à Si-ngan-foa
un monument portant la croix. Je parle de cette croix de Ki-ngan-
fou afin d'en conserver la mémoire. Ceux qui sont de ce pays-là
ou qui y voyagent doivent examiner si cette X subsiste encore.
S'ils la rencontrent, qu'ils la lavent et la nettoient, afin que cet
instrument serve aux yeux de tous pour Texp^insion et l'honneur
du Christianisme. Le 1*"" de la lune, la 7* anncHi de règne t'ien-
k'i (1627).))
Siu-ko-lao avoue qu'il n'a pas vu cette croix ; il ne sait
même pas si elle existe encore; il ne connaît pas sa vraie forme.
Il part d'une fausse supposition : son raisonnement le prouve de
(1) Cette ville est mentionnée dans la poésie de Siu SmHf/f'a»; mais nous avons
omis ce passage très obscur.
2'i't CROIX ET SWASTIKA. II.
reste. Puis il confesse qu'il n'a pas idée d'un instrument de ce
genre servant jadis à amarrer des radeaux, de grands navires,
des ponts de bateaux, des trains de bois, ou formant (ccorps-mort.»
Dans les régions qu'il a traversées, on ne s'en servait plus, ou
bien l'on ne s'en est jamais servi.
L'argument tiré de la coexistence de la Pierre de Si-ngan-fou
est faible; le Kiang-si est loin du Chen-si.
Manifestement le témoignage de Siu-ko-lao, tout sincère qu'il
fût, a surpris la religion du P. Boym, égarant, à sa suite, la
sagacité de tous ceux qui l'ont cru sur parole.
Voilà les seuls textes, européens ou chinois, d'auteurs chré-
tiens ou païens, qu'il nous soit loisible d'apporter pour éclaircir
cette question si obscure de l'origine et de la destination de
l'instrument de Ki-ngan-fou. Espérons qu'il en surgira tôt ou
tard quelque autre plus explicite, pour fixer l'opinion sur ce
double point.
Quant aux conlusions à formuler en fin de compte, les unes
regardent la seule X du Kiang-si, d'autres s'appliquent aux trois
instruments dont les dessins figurent ici. Le lecteur n'hésitera
pas un instant à y voir un objet identique, un même instrument,
particularisé et spécifié par les mêmes caractéristiques, destiné et
ayant servi au même usage. Les seules différences accidentelles,
(négligeables en l'espèce), qu'il soit utile d'y signaler, n'ont trait
qu'au poids, à la longueur et à l'écartement plus ou moins
prononcé de leurs deux branches. Ce sont des variations sur un
thème original.
Pour faciliter la comparaison de leurs dimensions relatives,
les trois plans, ramenés à la même échelle (au dixième), sont
superposés, dans la figure 192. Le trait continu est le contour
de rX du Kiang-si, le pointillé indique l'X de Nankin intra inuros,
le trait interrompu figurant celle de Ling-kou-se.
A notre avis, — nous Ténonçons avec toutes les réserves et
atténuations désirables, avec tous les égards, tout le respect dûs à
l'opinion d'autrui,- — à notre avis, l'X de Ki-ngan-fou n'est pas à
proprement parler une croix chrétienne, le symbole de la croix,
dans le sens européen du mot. C'est une X, ayant la forme d'une
croix par à-peu-près, par analogie, une croix dans le sens chinois,
(païen), du mot, ou plutôt quelque chose qui approche du signe
+ . Nos langues européennes présentent des acceptions absolu-
ment correspondantes, assez connues par elles-mêmes. (1). Si les
anciens chrétiens avaient prétendu former vraiment une croix, ils
lui auraient donné une forme plus décidément cruciale, un galbe
plus résolument cruciforme, en croisant les deux traverses à
(1) F. g. : croiser quelqu'un, se croiser les bras, une croisée, des rimes croisées, un
croiseur, un navire qui croise devant les côtes etc....
V. LES CHOIX OU X DE FEU.
2'i:j
Fig. 192.
2U)
CHOIX ET SWASTIKA.
II.
anglos droits, on los élargissant pout-êtrc à leurs extrémités,
comme dans les croix du Fou-hien et la croix de Malte de
l'Inscription de Si-nrfan-fou. Cette dernière croix formant un
j)récédent fort notoire, on ne i)eut alléguer aucune raison au-
torisant l'idée d'une dissimulation ni même de l'adaptation d'un
type ou symbole préexistant.
Si l'on distingue dans cette X une «croix de S. André,»
comment expliquer la présence des deux rails transversaux en
relief, la particularité des deux trous, la courbure si accentuée
des quatre bras? Comment surtout expliquer, et c'est le princi-
pal argument, l'analogie indéniable de cette X avec les deux au-
tres de Nankin, que personne ni cbez les païens, ni chez les chré-
tiens, en Chine ou ailleurs, n'identifiera avec la croix instrument
de la Rédemption?
Nous laissons de côté la question de l'épaisseur, du poids,
dont la raison, l'utilité n'est guère apparente ni justifiable.
Fig. 193.
Vue perspective d'un fei-lai-tsien.
L'objection la plus forte contre notre thèse, \st présomption
la plus concluante en faveur de la croix du Kiang-si, est tirée,
croyons-nous, du culte si spécial qu*elle reçoit et dont nous n'es-
saierons pas d'expliquer l'origine, quelque soit d'ailleurs l'intérêt
de cette recherche.
Toutefois, nous avons déjà fait remarquer combien tout culte
de ce genre cadre avec les habitudes du tempérament chinois,
enclin à vénérer tout objet bizarre, de forme insolite, d'origine
obscure ou inconnue. (1). En outre, ce culte n'est pas clairement
un culte chrétien, sauf dans l'hypothèse^ contestable à si juste
(1) Cf. Variétés sinologiques n" 2 : Za Province du Ngan-hoei, parle P. Henri Havret,
qui y mentionne (p. 88) un autel élevé à un échantillon monstre de Fou-ling ^ ^ ,
champignon comestible croissant sous terre, sur des morceaux de Song-chou ^ W[j non
de Cha-chou tj^C'mO' comme il y a été dit par erreur de transcription.
V. LES CROIX or; x de feh. 2\1
titre, du bon Siu-ho-lao^ cause innocente de tant d'interpn'lationH
erronées. En tout cas, ce culte est trop amj)liil)oloi.'-ique. va'^'uo
et indécis, pour que seul, et en dépit des pn;uves contradictoires,
il suffise à établir le caractère, la provenance, la valeur chrétien-
ne de Tinstrumcnt. S'il est l'objet i)récis d'un culte ])icn déter-
miné, si les Chinois lui assignent un pouvoir surnaturel, un rôle
prophylactique, les deux X de Nankin, considérées éi,'alenient
comme deux objets mi-sacrés, mi-profanes, sont dans le mêni(r
cas, bien que la vénération qu'on leur a vouée se contienne dans
des limites plus restreintes et ne trahisse plus que par des prati-
ques rituelles moins accusées.
On nous reprocherait de terminer ce chapitre sans dire un
mot des conclusions plus générales auxquelles nous ont conduit
l'examen des objets en eux-mêmes, l'analyse des textes de diver-
ses provenances et la discussion des opinions contradictoires sur
ces X. C'est la raison du paragraphe suivant.
,§ IV. ENIGME À RESOUDRE.
Ce n'est que trop évident! Faute de données suffisantes, nous
restons en face d'un problème insoluble pour l'instant, d'une
énigme digne de quelque nouveau Sjîhinx, réservée à quelque
autre Champollion; ou mieux, en présence d'un point d'histoire
fort obscur, dont la solution dépendra de découvertes épigraphi-
ques, scripturaires et archéologiques, à peine entrevues.
La seule conclusion, positive en quelque sorte, que nous
ayons réussi à établir, est, sauf meilleur avis et avec le plus de
déférence possible pour les vues de nos contradicteurs, que ces
trois instruments en X n'ont aucun rapport avec le Christianisme
des anciens Chinois. Ils sont donc actuellement de ressource bien
chétive pour l'apologétique chrétienne! Tout au ))lus pourrait-on
s'aventurer à présenter le culte rendu à celui du Kiang-ai comme
une trace douteuse, une preuve hypothétique, un vestige un i>eu
fruste, de la vénération dont la croix fut certainement lobjet en
plusieurs Provinces de la vieille Chine. Mais il me semble qu'on
ne saurait aller plus loin, être plus alfirmatif et (|uitter le terrain
des conjectures, sans encourir le juste reproche de témérité, sans
violenter, non plus, les documents existants pour leur faire dire
plus qu'ils ne comportent. La thèse opposée serait certes plus
consolante : après mûr exmen, nous doutons qu'elle s'accorde
avec la stricte impartialité, avec la sincérité non prévenue du
critique bien informé.
Nous ne prétendons pas que la question soit vidée, ni même
qu'elle manque désormais d'intérêt; nous croyons seulement ({ue
2'i8 CHOIX KT SWASTIKA. II.
cet intérêt se déplace, s'élargit même : car enfin un champ plus
vaste d'investigation s'ouvre aux reclierches des archéologues,
vu le caractère négatif, mal assuré et provisoire, de nos con-
clusions.
Que sont ces foi-lai-tsien? Comment déterminer la fonction
originelle de ces engins mystérieux? Dans quel but, utilitaire ou
superstitieux, ont-ils été fondus? De quelle époque datent-ils? A
quoi, de fait, ont-ils jamais servi? Comment se trouvent-ils là,
dans la campagne, parmi les ruines d'une pagode, dans l'enceinte
d'un temple? En existe-t-il quelques autres? Les documents écrits
en parlent-ils davantage? A-t-on déjà formé quelque hypothèse
valable, satisfaisante, à leur endroit? Trouvera-t-on jamais le mot
de cette énigme?
Certains indices nous inclinent à croire que le Hou-pé (1) et
le Hou-nan, peut-être même le Ho-nan, en conservent quelques
autres spécimens, sur lesquels l'attention n'a pas encore été éveil-
lée. Naguère, à Nankin, des soldats du Ilou-nan, en présence
même du fei-lai-tsien de la ville, affirmaient qu'ils en possédaient
de semblables chez eux. J'ai même entendu un petit mandarin
indiquer, comme se trouvant dans ce cas, la ville de Yo-tcheou-fou
■/& i'H iiï' ''^ l'entrée du lac Tong-ting })o| /|| {Jj et presque sur la
rive (droite) du Yang-tse-kiang .
En outre, bien que mentionnant le Ho-nan, au lieu du Hou-
nan^ le texte du P. Boym est formel : «Ad Chiang fluvium in pro-
vincia //o-na?i, eodem tempore quo hoc monumenlum (Si-ngan-
foii). ingens crux ferrea reperta fuit.» Il ajoute en manchette :
«Crux ferrea ingens in Ho-nan inventa.» (2). Il est dilTicile de
croire qu'il faille recourir ici à une faute d'orthographe ou d'im-
pression et qu'il s'agisse du Kiang-si et d'un autre cours d'eau
que le Kiang. Pourtant il y a eu certainement confusion.
Nous espérons que des informations complémentaires permet-
tront d'élucider les questions multiples qui se posent à-propos de
ces X. Des voyageurs, ou des missionnaires, mieux au fait des
usages et coutumes des Chinois, plus instruits des pratiques de
leur industrie, disposant de relations ou de connaissances person-
(1) On n'a pas oublié la mention, faite plus haut, de la ville de Ta-yé ;/^ ?p de
cette Province du Hou-pé. (Cf. p. 242).
(2) Pour soumettre au lecteur toutes les pièces du débat, nous n'hésitons pas à tran-
scrire en entier, au risque de double emploi, ces quelques lignes du P. Michel Boym :
"Plura alia Catholicse fidei praedicatse Sinis vestigia reperta sunt .. Similes imagines S. Cru-
els in Provincia Fô-kien anno Christi 1630. In Kiam-sy Provincia lumine etiam rairaculoso
emicante a gentibus conspscto, anno Chiisti 1635. Et item in Fô-kien montibus et civitate
Ci/uen-tchen, anno Christi 1643, cruces inventae fuerunt." Cité par Kircher dans sa China
iUustrata, p. 9. — Plusieurs passages de cet extrait semblent consignés pour intriguer les
chercheurs.
V. LES CROIX OU X DE FEI». 2iî)
nelles plus étendues, seront peut-être bientôt en mesure de tran-
cher nos doutes et de répondre à plusieurs de nos intcrrocrations.
Les textes chinois traduits plus haut semblent s'accord(;r à
dire que ces instruments servaient «à amarrer, à attacher, à fixer,»
et tout cela «dans l'eau ou au bord de l'eau.» On le voit, nous
écartons l'hypothèse d'une armature intérieure dans une ])acrode
de fer, et celle, suggérée aussi, d'une plate-forme pour une pièce
d'artillerie de siège.
Admettons que les fei-lai-tsien servaient à amarrer : cela peut
passer, selon certains critiques, pour un résultat provisoirement
acquis. Reste à expliquer le comment de l'opération ; car cet ins-
trument ne sert plus, que je sache, à cet usage dans la Chine
actuelle. Là encore les points d'interrogation s'accumulent sans
réponse.
Noyé dans la culée de maçonnerie d'un pont suspendu, cet
engin de fer retenait-il les chaînes à raidir pour en supporter le
tablier? «Plongé dans le fleuve,» comme s'exprime un des textes
cités, fîxait-il quelqu'un de ces apparaux ou «corps-morts» auquel
s'affourchaient les jonques de guerre, les chevalets flottants de la
douane, les estacades de charpente mobiles, les barrages en bois,
ou simplement quelque bouée ou signe de balisage? Etait-il em-
ployé, sur la rive et dans le fleuve, pour fournir un point d'atta-
che aux radeaux de flottage, aux trains de bois en dérive, aux
bacs et trailles pour passagers? Etait-ce une pièce utilisée dans
les chantiers mandarinaux pour supporter ou retenir les jonques
marchandes et militaires en construction? N'était-ce qu'une simple
enclume de forge? Faisait-il partie du matériel d'une vanne, dune
écluse, d'un de ces plans inclinés (tcha ^J, où l'on transborde en-
core les bateaux de bief en bief, dans mainte Province? Portait-il
la crapaudine ou assurait-il le gond d'un des vantaux de l'écluse?
Provient-il d'une des rainures où l'on engage les madriers qui s'y
opposent à la poussée de l'eau? Etait-ce le membre important d'un
cabestan, un palier de butée, le bâti de quelque engin de fonderie,
pressoir ou autre machine : moulin, roue élévatoire, ai)pareil hy-
draulique ou de levage? Y verrons-nous quelque énorme organeau,
un cabillot gigantesque où, pour résiter au courant, s'enla(;aient
les haussières en rotin d'un pont de bateau? Etait-ce eniin quehjue
façon d'ancre pesante, jetée au fond du fleuve ou bien portée sur
la rive, où les barques se balaient par un câble enroulé sur un
guindeau, comme le font encore les mariniers de la Chine? Pour
cette manœuvre, ils assurent souvent leur grappin ou leur ancre
par un ou deux pieux solidement fichés en terre, entre les bran-
ches de l'instrument; dans cette hypothèse, les deux trous des fei-
lai-tsien auraient eu cette dernière destination.
32
o^
50
CHOIX ET SWASTIKA. II.
§ V. SEHAIT-CK UNE AMULETTE GEANTE? -
Timidement, ot mû surloiit par le secret esi)oir de provoquer
des recherches dans un nouvelle ligne de conjectures, encore
insunisamment autorisées, nous hasardons une autre hypothèse,
sur l'interprétation probable, possible tout au moins, de ces
fei-lai-tsien : celle d'une origine exclusivement superstitieuse au
début (1). En d'autres termes, l'X en fer ne serait-elle pas sim-
plement un vadjrii, transformé, adapté peu-à-peu, fixé enfin sous
sa forme actuelle par le bouddhisme indo-chinois ?
Le vndjra ^ ^\\ >|;^, d'après Eitel, compte, parmi ses autres
significations, celle-ci: c'est le sceptre d'Indra, son «sceptre de
diamant, » en tant que dieu du tonnerre et des éclairs ; il se sert
de ce foudre comme d'une massue pour écraser les adversaires
du bouddhisme, (fig. 194.) Rappelez-vous Neptune et son trident.
Le viuJjra représente la puisance irrésistible et conquérante de
Bouddha et ligure ordinairement dans les scènes d'incantations et
autres pratiques de sorcellerie. On le dessine communément ainsi :
(fig. 195.)
Ci-dessous nous donnons un des douze vadjra qui ornementent
le soubassement, de style indou, sur lequel repose, dans sa fleur
de lotus, un Bouddha récemment imprimé à Nankin, (fig. 196.)
Fig. 195.
Fig. 196.
Fifj. 194.
(1) Nul indice que tout cela ait un lointain rapport avec quelque statue, coupole ou
tourelle pivotante, (rerolving pagoda), ou avec la base d'un gigantesque moulin à prières,
comme ceux du Se-t'choan, (Baber; op. cit,, p. 25), et comme celui, haut de 75 pieds, que
Ton met en branle quand l'Empereur entre dans certaine pagode lamaïque de Pékin. (Cf.
V. LES CHOIX or; x uk feh
•?:,!
Sur une autre estampe indigèiKî. de style tibétain, on trouve le
môme sceptre debout dans la main d'Indra ou de Konn-f/n, - (iir.
197) et, sous cette nouvelle forme, plus alloiit,'é et plus déeoral'if
peut-être que l'ancien. L'autre main du ijersonnaire semble bé-
nir. (1).
Comme exemple concret des variations auxquelles petit se
plier ce symbole dans sa iiguration mysti(iue, nous reproduisons
le Vadjra sculpté en relief sur les pieds-droits en pierre du Pont
de la Passe de Nankao, sur la Grande Muraille, à .jO Kilomètres
au nord-ouest de Pékin.» (2). (fig. 198.)
Fi(). 197.
Ft.o. 198.
"Williarnson : op. cit. II. p. 346.) — Yule; CatJiay... p. CCIV. — S.Julien; Voyages dei
Pèlerins bouddhiques ; IV, p. 205.
Dans la jjagoJe qui surmonte la colline de Lang-chan tft IJJ i près du Lang nhan
Crossing des cartes anglaises du Yang-tse-kiang, un de ces énormes moulins à prières, haut
de 5 ou 6 mètres et surchargé de statues bariolées, pivote en grinçant sur une borne de ]ner-
re dure.
Au sujet du vadjra (dordje ou vorje en tibétain), cf. Eitel, Handbook... ; p. 158. —
Item; Petit Guide ill. du M. Guimet ; pp. 8, 55, 58. 60, etc....
(1) Indra, "le dieu du ciel, de l'atmosphère, de l'orage bienfaisant," est une divinité
du brahmanisme adoptée par les bouddhistes, mais dans un rang secondaire. C'est la per-
sonnification du pouvoir temporel, le secours du "bras séculier" au service du bouddhisme,
dont il terrasse les ennemis.
Vadjrapâni, (le porteur du vadjra, celui qui tient la massue de diamant ), est
un des noms d'Indra. Nous avons dit (p. 20) que le diamant est, sous cette forme, un des
sept trésors constituant le joyau mythique Sapta Ratna.
(2) Hauteur = environ 1 mètre. — Au-dessus, éléphant et autres attributs boud-
dhiques. Je donne ce dessin d'après \\\\e photographie. Cette arche a été gravée dans le
Marco Polo de Yule. (T. I. p. 444,) qui la fait dater de la dynastie mongole, et aussi dans
la China de Richthofen, (II. p. 315) ; mais le dordje n'y est pas visible.
2r)2 CHOIX ET SWASTIKA. II.
Le Tour thi Monde (1886. l"*" semestre, p. 240), donne une
gravure intitulée «Foudre d'Indra devant le temple de Bouddha à
Sambunath.» (lig. 199.) Le D'" Gustave Le Bon, qui a photogra-
phié ce foudre pour en illustrer son fructueux «Voyage au Népal»,
en parle ainsi : «C'est sur le sommet de la colline que se trou-
vent les temples, près de Khatmandou. En arrivant à la partie
supérieure de l'escalier, on a immédiatement devant soi un pié-
destal de pierre sculptée, sur lequel se trouve une pièce de bronze
d'un mètre cinquante centimètres de largeur, nommée «la foudre
d'Indra.» Cet emblème est aussi sacré pour les bouddhistes du
Népal que la croix pour les chrétiens. Il figure parmi les sculp-
tures de la plupart des temples népalais. Celui que nous repré-
sentons a été construit en 16 iO, mais son support de pierre est
certainement beaucoup plus ancien. . . Les douze animaux entou-
rant le piédestal représentent les douze mois de l'année thibétai-
ne.» (p. 238.) Ailleurs, il dit encore : «Sur toutes les sculptures
des temples on voit représentée la foudre, que le Bouddha est
supposé avoir arrachée au dieu du ciel Indra. Cet emblème est
fréquemment représenté en bronze.» (p. 266.)
Nous nous figurons, sans aucune peine, chacun de nos trois
fei-lai-tsien trônant ainsi, il y a quelques siècles, sur un piédestal
de style indo-chinois, dans une cour de pagode, et recevant les
hommages de la foule, aussi superstitieuse et crédule qu'aujour-
d'hui. (1).
Fig. 199.
(1) L'analogie, nous ne disons pas l'identité, est des plus frappantes pour qui,
ayant vu les X de fer chinoises, considère la gravure du Tour du Monde. — Deux tiges de
fer maintiennent le foudre népalais dressé sur sa tranche : les trous dos fei-lai-tsicn ont-
ils quelque lapport avec ce mode d'assiette ?
V. LES CROIX OU X DE FER.
253
Point n'est besoin de faire appel k une dépense ruineuse
d'imagination, ni à des aptitudes hors ligne de dossinatrur, pour
ramener le fei-lai-tsien au vadjra de la figure 19G, en indiquant
les phases intermédiaires de cette métamorphose.
D'après M. Paléologue, (Art chinois, p. 47,) le vadjrn serait
le nom sanscrit du fa-che-lo chinois, IS ^ j^ ou fJc B5 ^P- usité
dans les exorcismes. Il le figure ainsi (lig. 200), à coté du che-
li-mo-tso ^ ^] 1^ JH, (en sanscrit : s'rivastaya), signe de bon
augure, dont la croix est manifestement la composante principa-
le. (1). (fig. 201 et 202.)
Vers la fin de son travail sur le Bouddhisme au Tibet, E. de
Schlagintweit (p. 192) reproduit une grande planche copiée sur
un original tibétain et intitulée : « Table pour indiquer les épo-
ques heureuses ou malheureuses, ainsi que les chances d'une
entreprise.» Plusieurs cases sont occupées par le pt! et le y^. Le
dorje (vadjra), simple ou doublé, (cul-de-lampe final), y parait
aussi et tous ces signes spécifient un heureux présage, une ré-
ponse favorable. On lit ailleurs (p. III) qu'un ) etit dorje est pres-
que toujours suspendu aux chapelets tibétains. Pendant les in-
cantations, on doit tenir à la main cette même amulette, dont la
matière varie suivant le genre de siddhi, ou pouvoir magique que
l'on convoite, La planche XXX de l'ouvrage exhibe un phourbou,
autre talisman, accompagné de trois grands demi-dorjes, formés
de deux anneaux traversés par un dard flamboyant.
Les légendes bouddhiques rappellent qu'en l'an 270 après
J.-O. arriva en Chine un hindou de race royale, nommé Vadjra-
mati ^ pjlj ^ «la sagesse du vadjra». Il introduisit un nouveau
système de doctrines en cet empire, le Yôgatchâra. Appelé à la
Cour en temps de grande sécheresse, il fit tomber la pluie si
désirée.
Notons qu'à quelques pas du fei-lai-tsien de Ling-kou-se,
pagode probablement lamaïque, (comme celle du Tchao-t' ien-fwng
Fig. 202.
Fia. 201.
Fia. 200.
(1) Voir supvà la note 2 de la page 19.
?r)'i CHOIX ET SWASTfKA. II.
OÙ gisait peut-être notre première X en fer), sous un pan de voûte
encore debout, se dresse une stèle de pierre dont l'inscription
mentionne qu'il y a quehjues années IJ Hong-tchang, alors vice-roi
de Nankin, vint jirier en ce lieu, également en temps d'exces-
sive sécheresse et qu'une pluie abondante ne tarda pas à tom-
ber. (1).
Comme détail à rapprocher de ce prodige apocryphe, rappe-
lons les dires des bonzes de IJng-hou-f^o : l'eau qui séjourne dans
les trous de leur X de fer est inépuisable et naturellement inta-
rissable. Isolé, ou entre les mains de Vndjva-mati, le vacljra trans-
formé du bouddhisme chinois est doué d'un mystérieux et hygro-
métrique pouvoir, en relation avec la sécher( sse et la pluie. On
saisira mieux l'analogie, si nous répétons les deux jdirases déjà
citées : l'une est extraite du Cantique de IX de fer, traduit plus
haut, (p. 242). «D'autres disent que l'X du Kiang-si était un instru-
ment jadis employé pour contenir la malice des esprits nuisibles
de l'eau.» — La seconde phrase est empruntée aux Chroniques de
la Pagode de Ling-kou-se, qui «afTirment que ces ciseaux de fer
sont la moitié mystérieuse des caractères V ien-ou-tchen "^^î^-^^
Or, ces trois caractères, a-t-on expliqué p 224, «expriment l'idée
de contenir, de réprimer, de maîtriser l'esprit de l'eau.» Plus
haut, Siu~ko-lao croit réfuter l'hypothèse d'une amulette monumen-
tale (2), d'un instrument destiné à combattre les esprits malfai-
sants de l'occultisme chinois.
Le vadjra est, avons-nous fait observer, le sceptre et le sym-
bole d'Indra, le «régent de l'athmosphère,» le dieu des éclairs et
des orages. Tonnerre et pluie, phénomènes d'étroite parenté, se
suivent ou s'accompagnent bien souvent. A cette particularité se
rattache une seconde analogie qui a dû frapper le lecteur : le pe-
tit mandarin de Nankin, (auquel je faisais allusion à la page 248),
afïirmait que si l'on était assez osé pour remuer ou déplacer le
fei-lai-tsien de Yo-tcheou-fou •§ )^, la foudre tomberait immé-
diatement.
(1) Le vieil ouvrage Alphabetum Tibekinum avait déjà révélé beaucoup de particula-
rités sur le culte dindra, dieu de l'athmosphère, et sur son dorje, qu'il orthographie
To-r'die. (vol. II. p. 153).
Schlagintweit (op. cit. p. 47^, s'exprime ainsi; "La secte Brougpa (on Doiigpa, ou
Dad Dougjm) a un culte particulier pour le Dordje (Vadjra ou la Foudre ), qui descoidit des
deux et tomba sur la ten'e, à Sera, dans le Tibet oriental. Elle paraît surtout attachée au
mysticisme tantrika, où le Dordje est un instrument très important et très puissant." Les
Tant) as, ou série de livres hindous, des premiers siècles de notre ère et formant le rituel des
opérations magiques, ont été partiellement traduits en Chinois sous les Song. (960-1127).
(2) Au Japon le vadjra à une pointe s'appelle To-kô ou Kong-go-shô, à trois pointes
San-kô, à cinq pointes enfin go-kô. (Catal. du Musée Guimet, p. 194^.
V. LES CROIX Oi: X DE FEU.
?:,:>
D'autre part, au mot Tc}\nhr:i, «rouo» (1), le D' Eitel fait re-
marquer que cette roue, à sailli(;s et rayons extérieurs, (litr. 203)
ressemblait à l'ancienne arme
Vadjra, sceptre ou massue en
diamant; la Tchakra, elle, est en
fer, en cuivre, ou en argent, et
elle sert à soumettre à la Loi de
Bouddha l'univers en tout ou en
partie, proportionnellement à la
richesse propre du métal. En ef-
fet, quand Tchakravartti Raja, «le
roi de la roue,» monte au ciel,
une roue métallique en tombe,
(comme fait le fei-lai-tsien), et,
d'après la nature du métal, on
juge de l'étendue du crédit de ce
monarque, pendant et collabora^
teur du débonnaire Sakya, mais
en conquérant batailleur, qui lance sa terrible tchahra au milieu
des ennemis!
On a essayé, non sans quelque succès, d'identifier cette tchahra,
avec l'ancienne roue solaire des Gaulois, à 4 rayons, ou mieux
avec celle dont parlent les Védas ; le
py, symbole de Dharma^ a pu en devenir
le signe idéographique ou sténographi-
que. (2). (fig. 204). A ce propos on a
Fig. 203.
*
7^
Fif;. 204.
#
(1) Dharma tchakra, "la roue de la Loi," signifie le Bouddhisme. DJuirma veut dire
loi, et parfois le vadjra est l'emblème du dieu DJuirma. ( Cat. du M. Guiniet, p. XLIV;.
La Trikâya, ou Triratna, "les trois précieux," comporte en effet divers groupements
trinaires, lesquels n'ont rien de commun, sauf le chiffre 3, avec la Trinité des chrétiens qui
adorent un seul Dieu et non trois dieux :
/ Bouddha, (Sakya-Mouni), l'intelligence, 1 âme.
', Dharma, la matière, le corps ;
' Sanghc, l'union des deux.
(Brahma,
Vieil nou,
Si va.
[ Sakf/a,
Indra,
\ Koan-im.
Ces classifications ne sont ni rigoureuses ni impéi-atives ; c'est fatalement le phéno-
mène parallèle de l'incohérence dogmatique du protestantisme. La Trinité «lu Tibet, où le
nom sanscrit de Bouddha (Sakya-Mouni), est presque inconnu, et où Chin-ré-zi le remplace,
se compose, outre cette dernière, du Grand Lama, de l'ra-chi-thun-po et de — l'Empereur de
Chine! (Cf. Revue des Religions ; 1803, p. 147).
(2) Cf. stiprà p. 9 la citation en ce sens du D' Edkius. Voir aussi p. 29, p. 32, p.
171 et p. 84 où a déjà paru cette figure 204.
Triratna,
Triade boudhique :
Trimourti, ou triade
brahmanique, plus
récente :
On trouve parfois, indépendamment du sens philosophique :
256
CROIX ET SWASTIKA.
II,
mcinc cite ce texte des visions d'Ezéchiel : L'aspect des roues
et leur structure était comme s'il y avait une roue au milieu
d'une autre roue... Ces roues, j'entendais qu'on les appelait
galgnl, (roue, tourbillon).»
La roue bouddhique, com-
me celle du lamaïsme thibé-
tain, est le plus souvent, en
effet, composée de roues
concentriques. (Cf. suprà,
iig. 11). Sur les monuments
assyriens, la divinité est par-
fois représentée par un per-
sonnage mitre, barbu, nimbé
d'une roue ailée, circonscri- Fi(j. 20.5.
vant une croix. (1). (fig. 205).
Des images chinoises nous offrent ces divers types de roues
de la loi: (fig. 20G et 207; il n'y manque que l'auréole fiamboy-
Fi'j. 200.
Fir/. 207.
ante qui les accompagne ordinairement). — Nous leur adjoignons
(fig. 208) le dessin sommaire d'une troisième roue, à motif central
cruciforme, estampé sur un bas-relief en marbre blanc, qui décore
le soubassement d'une estrade à ordinations, dans la pagode-
abbaye, jadis somptueuse, mais déchue, de Hoa-chan ^ |Jj, entre
Nankin et Tchen-kiang. Sorte de Cluny ou Clairvault païen ! Ce
motif, exécuté il y a plusieurs siècles, forme lui-même le centre
(1) C'est ainsi qu'on la voit notamment sur un fragment émaillé, conservé au British
Muséum. Notre figure 205 est prise a la page 89 de l'ouvrage de Perrot et Chipiez :
Histoire de VArt... , T. II. Chnldée et Assyrie. Ce motif, symbolique et décoratif, dérivé du
globe ailé des Egyptiens, montre parfois, dans une variante, le personnage divin bandant
son arc "pour lancer contre les ennemis de son peuple un dard à trois pointes qui doit être
la foudre." Ihid,
Voir encore, passin : Vigouroux, La Bible et les découvertes modernes, ainsi que : Les
livres saints et la critique rationaliste.
V. LES CHOIX ()( \ i)i: Fi:n.
d une floraison de ramages et enroulements, d'un goût (rxquis et
dont un musée d'art chinois serait justement lier.
tracé
FUj 208.
Enfin nous empruntons aux monuments de l'Inde le
d'un sujet ou plutôt d'un objet de culte, dont la
silhouette générale tient à la fois du vadjra et du
fei-lai-tsien (fîg. 209), et dont la signification sym-
bolique est du même ordre que ces derniers. C'est
la partie importante d'une scène intitulée «?iâya.s
adorant le trisul.yy Ce trisul, placé sur un pilier et
entouré de flammes^ est le monogramme de Doud-
d/ia, comme l'arbre est l'emblème de Sangha et
la roue celui de Dharma. (1). Le lecteur notera
aisément les analogies possibles entre nos X de fer
et ce trisul. (Cf. suprli, fig. 7.)
(1) Description of the Amravati Tope, by J. Fergusson ; .Touruivl of tlie Tî«)Vh1 Asiaic
Soc. — Vol. III; Part I. new séries, p. 161.
33
"258 CROIX ET SWASTIKA. II.
Ces croyances sui)crstitioiisos dos l^onzos, des brahmcs, du
jKniple et de ses mandarins de tout rang-, rendent moins impro-
])al)le l'hypothèse émise ici: le fci-lai-tsien tombé du ciel ne serait
qu'un foudre comme celui du .Tu})iier tonnant; c'est une sorte de
Tchnkrn, de Trisiil, de Vadjr:}., syml)oles indous modifiés au cours
des âges, chinoises par le bouddhisnu^, transportés des bords du
Gange ou de l'Indus sur ceux du Yang-tse-kiang^ amalgame,
alliage ou macédoine de croix, de roue, de swastika, et de foudre
en fer.
Notre interprétation, dans un sens superstitieux et cabalistique
de talisman et d'amulette symbolique, trouve un argument de
vraisemblance en ce fait, signalé précédemment, que les trois
fei-lai-tsien sont encore, ou étaient, dans l'enceinte de bonzeries,
au pied de tours bouddhiques, annexes de pagodes, existantes ou
ruinées. (1).
A tout prendre pourtant, hypothèse sur hypothèse, le mot de
la fin n'est pas dit : la lice reste ouverte. Des trouvailles subsé-
quentes, des arguments décisifs, prouveront à-coup-sûr le mal
fondé de la majeure partie de nos suppositions, dont plusieurs^,
bientôt peut-être, sembleront à-peine plausibles, puériles, ridicu-
les même. ]\Iais c'est le sort ingrat des pionniers d'avant-garde,
dans une voie peu frayée jusque là : la poursuite désintéressée
du vrai, sinon sa conquête, est le souci obligé du chercheur,
dût-il se meurtrir aux aspérités de la route, et y laisser en lam-
beaux sa gloriole de critique.
Pour le cas présent, notre plus sensible regret est d'avoir eu
à combattre, dans cette dernière partie, d'aussi nobles contradic-
teurs, présents et passés, en travaillant à déconsidérer une thèse,
})leine d'honneur, à première vue, pour notre Foi chrétienne. Le
respect impérieux de la vérité nous y contraignait. C'est notre
excuse dans une tâche où nous avons essayé de mettre autant de
réserve que de conscience.
En ce domaine du folklore ethnographique, dans le vaste
champ d'observation que revendique la hautaine Science des Re-
ligions pour ses études comparatives, ses synthèses analytiques
(1) On objectera que nos dernières suppositions n'expliquent guère la présence des
deux rails transversaux en saillie sur les trois X : nous n'en disconvenons pas. A l'origine,
le fei-lai-tsien a pu être, comme maint autre objet, un instrument fondu pour un usage très
déterminé de la vie pratique ; puis la superstition poj)ulaire l'aura transformé en une sorte
de fétiche, ou assimilé à un symbole bouddhique.
£n terminant l'impression de ce travail, je regrette d'avoir à déclarer que j'ai connu
trop tard, pour en profiter, les Chinesische Studitn von Friedrich Hirth. (Leipzig, 1890.)
Quelques unes des douze pages, formant un chapitre intitulé Uber den Mdander und das
Triquetritm in der Chinesischen und Japanischen Ornamentik-, ont trait à plusieurs des
motifs chinois dont j'ai eu à parler.
V. LKS CHOIX or; x dk vki\,
2:»o
et SOS enquétos, quoi de plus ardu ([uc de démc'dcr rinlluonce,
la valeur et le nombre des doynics orig-inels, des tradilions pri-
mitives, des vérités altérées, d<îs laits historiques, insensil)lem<'nt
travestis en mythes légendaires par la pitoya])le infirmité des
cœurs et des cerveaux humains? Toutefois, malgré les ténèbres
où s'enveloppent les premières migrations, l'incertitude de l'anti-
que chronologie, les mensonges de l'histoire ignorante ou lausséo
à plaisir, les lacunes des chroniques, les incohérences doctrinales
des sectes, les insaisissables divagations des Sages et l'illogisme
naturel aux races asiatiques, en dépit de ces résistances et de ces
obstacles, grossières ou policées, les vieilles et les modernes re-
ligions de la Chine devront; un jour livrer aussi leurs secrets, et
rendre hommage à Celui qui les a vaincues par la Croix.
FUj. 210.
FIN.
îl
APPENDICE A.
(VOIK LA NOTE \)K LA PAGIO .VJ.)
3î*:o<^
Il ne sera j)as inutile, croyons-nous, de rele\<'r avec (luelfjue
détail, une singulière et regrettable méprise, imputable h des
auteurs dont la bonne foi est hors de question, mais (jui se sont
étrangement abusés. Les explications qui vont suivre, empêche-
ront peut-être une nouvelle erreur de s'accréditer sous le couvert
d'un argument, invoqué mal-à-propos. En mettre à nu le ruineux
fondement, c'est lui enlever toute chance de séduire encore quel-
que chercheur.
Voici ce qu'écrivait naguère M. l'Abbé Ansault (op. cit. p.
296) au sujet du culte prophétique de la croix va\ Chine :
«D'après les livres sacrés de la Chine, IIoiDui-bj, le Seigneur
jaune, l'Adam chinois, selon les uns, le 3® ou 'i" patriarche, selon
les autres, savait que la croix serait l'instrument du salut. «Il
joignit ensemble deux morceaux de bois, l'un droit et l'autre en
travers, afin d'honorer le Très-Haut, et par là, il mérita de changer
de nom et de s'appeler Ilien-yuen)) c.-à.-d. croix. Car le «bois
formant traverse se nomme Hieîi, et celui qui est droit, nord-sud,
s'appelle Yuen selon les commentateurs.» (1).
Ici, l'auteur qui sent le besoin de justilier une allégation si
catégorique, indique, comme unique source, le (^lion-f{i)i<j de De
Guignes (pag. 92).
L'on sait que la chronologie impériale de Chine fait remonter
l'invention du cvcle et dès lors la computation des dates au susdit
(1) M. l'abbé Ansault n'est ni le seul ni le premier qui ait cherché à utiliser pour
l'apologétique chrétienne l'argument dont nous allons démontrer l'inanité. Voici en effet ce
que, dès l'année 1869, Me' Gaurae écrivait dans son ouvrage Le signe de la croix au
XIX' siècle: "Sur la valeur impétratoire et latreutique du signe de la croix, le haut Orient
était d'accord avec l'Occident, le Chinois avec le Komain. Croirais-tu qu'un empereur de
Chine, si ancien qu'il est presque mythologique, Hien-yum, avait comme IMaton, pressenti
le mystère de la croix? - "Pour honorer le Très-Haut, cet ancien empereur joignait ensem-
ble " deux morceaux de bois, l'un droit, l'autre de travers." Dimnns imlim. du Chou-
king, par le P. Prémare, ch. IX, p. XCII."
Ici du moins les sources sont correctement indiquées, et le Père Prémare est seul
constitué responsable de la citation relative k Hien-inini. D'autre part lo lecteur auim
remarqué l'euphémisme employé pour caractériser l'existence fabuleuse de ce prince.
'2(32 CHOIX KT SWASriKA.
ITo;}}}(j-ti ^ '^^ , dont oUc ]>laco la mort '^oOcS ans avant ïvrc
chrôtionno.
Or, solon M. l'abbé Ansault, c'est ce mémo IIoa}}(]-ti que le
ChoH'hing ^î i^jî^, uun des livres sacrés des Chinois, renfermant
les Fondements de leur ancienne Histoire», nous rei)résenterait
comme ayant aceom])li vingt-six siècles avant la venue de Notre-
Seign(Mir. un acte de ])ublique et Ibrmelle adoration envers la
croix, futur instrument du salut!
J'ignore quels arguments Mi* de Ilarle/ a opi)Osés à cette
afTirmation de tout point erronée; mais au ristjue de répéter l'une
ou l'autre des raisons déjà apportées dans le débat, j'exposerai
brièvement celles qui m'ont frapj)é davantage.
Avant d'aborder le fond de la question, indi({ué dans le texte
de l'abbé Ansault par la citation donnée entre guillemets^ je ferai
quelques observations préliminaires sur ralïîrmation qui précède,
et le renvoi qui suit cette citation.
1°. C'est doublement à tort que nous sommes renvoyés au
Choii-king de De Guignes. Le Chon-king ou livre des Annales
chinoises est aussi innocent que M. De Guignes de l'erreur qu'on
leur prête : ce dernier fut simple éditeur-correcteur dudit ouvrage
dont ((feu le P, Gaubil» avait été le traducteur et l'annotateur.
De plus, ce n'est point à la traduction du Chou-king que M. l'abbé
Ansault a emprunté sa citation : c'est à un ((Discours préliminai-
re, contenant des Recherches sur les tems antérieurs à ceux dont
parle le Chou-king.»
Ces ((Recherches.» publiées ])ar de Guignes en tête de l'œu-
vre du P. Gaubil y ont pour auteur un écrivain chinois nommé
Louo-pi ^^^»jl; (12*'-13" siècles), et pour traducteur le P. de Préma-
re. ((Cet ouvrage, remarcjue judicieusement De Guignes (Préface,
p. XLI), qui renferme toute l'ancienne Mythologie Chinoise et les
règnes fabuleux que les Chinois ont rapportés dans leurs Chroni-
ques, a été composé autrefois par le P. de Prémare (qui l'avait
donné à M. le Comte de Lude) ; mais il avait adopté un système
singulier. Plusieurs Missionnaires ont cru retrouver tous nos mys-
tères annoncés prophétiquement dans cette Histoire allégorique.
C'était le système favori du P. de Prémare et de quelques autres.
On serait surpris de le voir trouver partout des traces prophéti-
ques» de la Religion chrétienne. L'ouvrage sur les temps fabuleux
des Chinois a été fait sous ce point de vue.»
Le lecteur verra bientôt comment cet esprit de système pré-
conçu est devenu fatal à son auteur, dans le cas présent.
2**. M. l'abbé Ansault attribue aux ((livres sacrés de la Chine»
le fait qu'il nous rapporte : or ni le Chou-king, nous le répétons,
ni aucun des autres ((livres sacrés de la Chine,» classiques (Chou
^) ou canoniques (King |g^^ n'y fait la plus légère allusion. On a
confondu le Chou-king avec une élucubration datant au plus du
P2® siècle, et dont la traduction française se détache du livre des
APPENDICE A. 2G3
Annales sous le titre très apparent de «Discours pn-liminaire.»
Réduite à la seuh^ autorité d'un écrivain aussi récent que
Louo-pi, la thèse de Fal^bé AnsauJt perdra sans doute une bonne
partie de son prestige : car il est dilïicile d'admettre, niak'ré tout
le génie qu'on suppose à cet homme, (ju'il ait i)U à 38 siècles de
distance, reconstituer, sans j)rcuv('s. un lait instorique rjui avait
échappé à tous ses devanciers.
Le Père de Prémare, je le sais, se montrait i)Ius indulirent
à l'égard de son auteur favori. nLo-jn, nous dit-il (p. LXXXV^ du
Discours préliminaire), était sans comparaison plus habile dans
l'antiquité, que l'auteur du Wai-hi (^|> gû)...» Le Père d(; Mailla,
contemporain du P. de Prémare, appréciait plus sévèrement le
caractère et le talent de Louo-pi. (Histoire de la Chine. T. 1.
Lettre à M. Frèret, pag. LXXIX, LXXXI...) Pour lui Louo-pi est
un homme sans scrupules et sans critique.
3". M. l'Abbé Ansault n'est pas plus heureux quand il nous
dit que nHoang-ty mérita de changer de nom et de s'appeler
Hien-yuen.)^ Il y Si là une confusion contre laquelle proteste éner-
giquement depuis près de deux siècles le P. de Prémare lui-même.
Traitant des princes qui auraient vécu dans les dix périodes {Ki
$£) fabuleuses précédant l'avènement de Hoang-ti, voici comment
le traducteur de Louo-pi prévenait expressément l'erreu'r que nous
venons de signaler :
«Neuvième Ki (période) — *Le 1^ empereur s'appelle Ilien-
yuen-chi (i|if if^ ^). Il est constant par le témoignage de Tc}ionang~
^se (^ ^) et de plusieurs autres, qu'il est entièrement difïérent
de Hoang-ti. Mais dans ces derniers tems, la plupart ne lisant
guère que le Se-hi (^ §g,) de Se-ma-Vsien ^J ,E^ Jg, et trouvant
que Hoang-ti s'appelait Hien-yiien (if.^ i|^) se mirent peu en j eine
d'aller fouiller dans l'antiquité. C'est une réflexion de Lo-pi qu'on
ne peut faire trop souvent.» (Discours préliminaire; page X('II).
Quelques lignes plus bas, le P. de P^émare revient ainsi sur
cette erreur du «vulgaire» dont il eut été facile à M. lAbbé An-
sault de se défendre, s'il avait mieux lu son auteur: «On dit Hoang-
ti, parce qu'on le confond avec Hien-yu-en.))
Ainsi l'identification de aHoang--ty, le Seigneur jaune, l'Adam
chinois», avec l'inventeur prophétique de la croix, est réprouvée
par ceux-là mêmes auxquels on emprunte leur récit fabuleux!
Et que l'on ne dise pas du reste que la question est ainsi
seulement déplacée, que l'on ne défend pas un nom vide de valeur,
mais un fait, une tradition; car nous allons niontnn' que ct^tte
dernière ressource échappe aux partisans du système prophétique.
Pour que notre exposé soit plus clair, nous diviserons en
deux points ce qui concerne l'histoire des personnages homonymes
distingués par le Père de Prémare à la suite des auteurs i-hinois.
20 'l CHOIX ET SWASTIKA.
1. L'EMPKHEnî IIOANG-ri IIIEX-YVEN (H'^fl-fê)-
L'jlluslro Se-}nn T'sioa ( p] 0j jg) no crut i)as do la dignilo
do l'histoiro do comprondro dans sos Mônioiros (Cho-hi ^ |;[J, ) lo
vécil duno pôriodo troj) ôvidtMnnnMit ral)ulouso ; nous no Ton
l)lanierons pas. C'est dôjà boaucoup, croyons-nous, do la part de
riiistorion chinois, d'avoir inscrit lo nom dv lloang-ti, «Tempereur
jauno» à la ])romicro page do son livre. (1).
Ce qui nous intéresse le plus dans l'histoire do ce ])rince,
c'est son surnom de Ilien-Yueu, vocable (jui a cause la méprise
de ^[. l'abbé Ansault.
Sc-nm T'sion constate ce nom, mais il n'en indi(|uo pas
l'origine. liHoang-ti fils de Chao-lien, écrit-il, eut pour nom do
l'amille Konq-sueii et pour nom personnel Ilien-yneri)) ^ ♦j^ ^-
'P m i 4.iî & îi=. « 0 IT m-
So-ma Tchenii ("gj W^ ^) dans son commentaire fameux (ô^ JÇ;)
a expliqué comme il suit les paroles du maître: nJloang-ti na({uit
sur la colline Cheou-k'ieou (^ Jr|)); il grandit près do la rivière
-^^^ (^^ ^ où il échangea son ancien do raniillo Konçi-t^uoi contre
celui do Kl. La colline Ilien-i/aoïi auprès do laquelle il se lixa,
lui valut son nom personnel (ming ^ ou hao IjJ).)) (2).
Un peu plus tard (11® siècle) Se-ma Koang ( ^J 0j 3t) ^iflop-
tant aussi l'étymologie géographtfjue du nom Ilien-yuen, donne
cette version légèrement diO'érente : La mère do Iloang-ti accou-
cha sur une colline appelée Hien-yuen (dans le K'ai-fong-fou
PI îtflï actuel) d'un fils qui fut en conséquence nommé Hien-yuerij
et qui pour nom de famille prit celui do Kong-fmeiDy
Abandonnant cette explication reçue communément avant lui,
Louo-pi lui a substitué la suivante : « Sa mère le conçut à la vue
d'un éclair qui se produisit dans la partie transversale (iff hien)
de la constellation boréale (teou ^ , boisseau) : elle le mit au
monde à Cheou-h'ieou. De là lui est venu le nom de Hien.» (3).
(1) Se-nia T^sien vivait vers la fin du second siècle avant J. C.
(2) Se-ma Tc/ieng vivait au commencement du 8* siècle.
(3) Cette constellation est nommée par les Chinois teou boisseau, de la forme qu'elle
affecte: quatre des 7 étoiles qui la composent dessinent le corps ou la caisse du boisseau;
les 3 autres en forment le manche. Dans cette figure, le mot hien indique donc les deux
étoiles formant l'avant de la caisse, sur lequel s'appuie le manche. Même explication pour
le cÀar imijérial ^ -^ que les Chinois voient encore dans la même constellation ; mais ici,
le timon du char remplace le manche du boisseau ; quant à la partie hien, elle représente
l'avant du véhicule.
AIM'KNDICE A. 267t
2. L'EM1>EHE1'K ////';.V-17 7l\V (j|rf j^).
Passons maintenant à l'cmixTciir II icii-i/non . ùin; l'abulfiix
qui suivant Loao-pi cite par le Pèn; «le Prémare, aurait préeéilé
Iloang-ti.
11 nous faut cral)ord restituer le lexle de l'ancien hii^moiiii.h-
re, texte qu'on n'a pas assez respecté, allicu-yueii réi,n)ait au Nord
de Kong -sang ; c'est à lui qu'on attribue l'invention des chars. //
joignit ensemble deux niorceiiux de bois, l'un droit et l' nuire en
travers, afin d'honorer le Très-Haut; et c'est de là qu il s appela
Hien-yuen; car le bois traversier se nomme Ilien, et celui (jui
est droit, Nord et Sud, est Yuen.)) (Discours préliminaire, pai,".
XCII.) Rapprochons ce sommaire du texte original et de sa tra-
duction véritable, et le lecteur appréciera ce qu'il reste de ce my-
the d'un empereur chinois, adorateur de la croix, en ces Ages
préhistoriques.
ff :fë -K f^ -f- S -^ ± ^t- m 'i^ ?M !?• H It a ^ iï' 7
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VI 9- "k JL' tk ? B XQ ff It- idiien-yuen régna au nord de
K'ong-sang; profitant des leçons que lui donnait l'expérience des
choses et voyant les tournoiements incessants de l'herbe p'ong
sous l'action du vent, il inventa les chars avec leurs roues mon-
tées sur axe et leurs caissons en bois ; d'une planche posée trans-
versalement, il fit l'appui (hien); d'une pièce de bois posée en long,
il fit le timon (yuen). Pour honorer le souverain auteur de cette
invention, on lui décerna le nom de Hien-yuen. n
Nous avons souligné la partie du texte correspondant à celle
que le P. de Prémare a mise lui-même en italique.
Et maintenant, où est la « croix » comme futur « instru-
ment du salut))^ que l'on a découverte dans le Père de Prémare?
Où est surtout ce «Très-haut honoré par deux morceaux de bois,»
que le Père de Prémare a cru trouver dans Louo-pi? . ..
Nous ne tarderons pas à justifier notre traduction, mais ob-
servons en passant qu'il ne conviendrait pas de trop insister sur
ce gros contresens du P. de Prémare, «un des Missionnaires, nous
dit de Guignes, qui a le mieux su la Langue Chinoise.» Les
meilleurs sinologues ont eu à leurs heures de pires faiblesses que
celle-là. Et puis, il ne semble pas que le traducteur ait attaché
une grande importance au fait qu'il rapporte : la preuve, c'est
qu'il ne commente point cette découverte, comme il a coutume
de le faire, dès qu'il rencontre quelque donnée conforme à son
système général. Or ici, cette brève mention faite, il passe immé-
diatement à un autre sujet. Une autre preuve, c'est que le P. de
Prémare ne fait aucun mention de ce passage dans ses Selecta
qusedam vestigia... Il n'en dit pas un mot, même dans le long
chapitre (p. 225 à 258) qu'il a consacré à «la mort du Saint pour
3i
'h)(\ CHOIX ET SWASTIKA.
lo salii( (lu monde», ci cela on 1725, c'est-à-dire après vingt-sept
années de séjour et d'études en Chine.
En résumé, il n'y a eu ici qu'un regrettable quiproquo,
nullement imi)utable à Louo-pi\ dont la pensée a été défigurée, et
dont le P. de Prémare est seul responsable.
Nous avons maintenant à justifier la nouvelle traduction
proposée, et pour serrer de plus près le texte chinois, j'en reproduis
littéralement en latin la dernière partie. Après avoir détaillé les
diverses parties du char inventé par l'empereur, ses roues, son
essieu, et son caisson relevé sur les côtés, l'auteur termine en
mentionnant les deux dernières pièces : celle transversale de
l'avant sur lacjuelle on s'appuie (1), et le timon qui s'engage à
angle droit sous cette pièce. « Trmisverso ligno fecit fiilcrum,
rectaque trabc fecit temonein.n t^ 7fC @ 'ff ^ W. ^ >S S •
Avouons qu'un pareil prélude ressemble bien peu à la descrip-
tion d'une croix, et que l'on ne soupçonne pas trop comment
l'inventeur des voitures pourrait avec son instrument « honorer
le Très-Haut ! »
Il nous reste encore dix caractères à traduire mot-à-mot;
les voici : iU ^ i: ± , iS S! H ff le Bi • Ce qui veut dire ;
a Inde honorantes 2)rincipem institutoreni ideo cognomine vocaverunt
Hien-yuen.»
Nos observations, on le voit, porteront sur deux mots princi-
paux : sur le sens de T'ai-chang rendu par «Très-Haut» chez le
P. de Prémare, et sur l'expression Hien-yuen dont le même auteur
semble avoir voulu faire un symbole de la croix. La coupe de la
phrase chinoise se déduira ensuite comme un corollaire.
P\ Sens du mot ^ J^ T^ai-chang.
Mon premier argument sera emprunté à Louo-pi lui-même.
Cet auteur conforme en ce point à l'usage ancien, se sert du mot
Chang-ti [^ ^) et non point de T'ai-chang {-jl^ J^) lorsqu'il veut
désigner le « Très-Haut » . Nous n'aurons pas besoin d'aller chercher
un exemple bien loin. Dans la biographie qu'il a consacrée à
Hoang-ti, il nous dit que cet empereur « construisit le temple
Ho-kong (>^ ^), suivant d'autres le Ming-Vang (0^ ^), pour
sacrifier au Très-haut (^ jjg J^ 'rfî)-^^ C'est du mot Chang-ti
qu'il se sert.
Une seconde preuve est tirée du texte de plusieurs historiens
chinois antérieurs à Louo-pi, entre autres de la notice consacrée
à Hien-yuen par Lieou Chou (||i] ^,) collaborateur de Se-ma Koang
pour la partie légendaire (Wai-ki ^\s |g) de son histoire, celui-là
même que le P. de Prémare accusait d'être inhabile en son art.
Ce texte est identique à celui que nous avons reproduit tout-à-
(l) Voir à la note 3, pag. 264, l'explication donnée sur cette traverse au sujet d'un
texte de Louo-pi.
AI'I'ENDIfiK A. 20
ii
l'heure du Lou-chc de Louo-pi : il n'en difïï-n; rjuCn un seul point:
Louo-pi a ajouté entre les caractères ^ fj et /j^ gj les -4 mots
jy ^ iC -t- Ainsi, dirai-je, même en ral)senc(; (i(; cette incise
ajoutée après coup, le sens général de la période était parfaitenu-nt
déterminé. Or, cette incise sera facilement suppléée i)ar n'importe
qui, pourvu qu'on lui donne le sens que j'ai dit; tandis qu'au con-
traire avec la traduction arbitraire, injustifiable du V. de Prémare,
rendant ^ Jl T'ai-chang par «Très-haut,» personne ne pourrait
deviner, dans le texte abrégé, le fait que rappellerait le vocable
Hien-yuen. Ce n'est qu'en se reconnaissant faussaire, que Louo-pi
pourrait, dans cette dernière hypothèse, arguer d'un sens absolu-
ment nouveau, attribué par lui au texte de ses devanciers.
Un dernier argument plus pressant encore, tiré de la valrur
intrinsèque de l'expression T'ai-chiing, nous convaincra qu'elle ne
peut être prise dans le sens de «Très-haut» comme l'a fait le Père
de Prémare. J'ai consulté le dictionnaire, autorisé et très-riche, du
Pé-wen-yun-fou (^ "^ §^ JjÇ), j'ai parcouru l'abondante collection
King-tsié-tchoan-kou (@ ^ ^ |î^), et je n'y ai rien trouvé justi-
fiant le sens du P. de Pré mare.
Aucune des citations ni des définitions données par ces ouvra-
ges n'implique l'idée de «Très-Haut.» Elles donnent à l'expression
T'ai-chang (litt. «le grand supérieur») l'idée de priorité, de pri-
mauté, soit dans l'ordre du temps, soit dans l'ordre moral, soit
dans l'ordre de la dignité. T'ai-chang est adjectif, et signifie
«très-noble, très-élevé, supérieur, primordial,» T'ai-chang est
substantif et signifie «empereur, grand homme, prince ou sage
très-ancien dont on a oublié le nom — '^ -^ ^^ ;;^ A«É*» "icÉ
^ 2 -è ë"-^^ Enfin il est adverbe, et signifie «Anciennement;»
mais jamais encore une fois, on ne trouve ce mot employé dans
le sens de «Très-haut,» comme cela a eu lieu pour _t ^'^f ('hn)tg-ti
et pour d'autres.
2**. Sens du mot Hien-yuen $f ^.
Les remarques qui précèdent sont confirmées par l'exanKMi
des caractères Hien-yuen, de l'assemblage desquels on a voulu
déduire l'idée de croix, à cause de la direction des pièces de bois
qu'ils désignent.
D'abord, il est évident, soit à cause du contexte, où l'on nom-
me tour-à-tour les différentes pièces composant un char, soit à
raison de l'écriture même de ces deux caractères, composés avec
le radical ^ t'ché «char», que l'auteur chinois ne sépare pas les
éléments Hien-yuen de ceux qui précèdent (axes, roues, etc.),
pour les joindre en un sens tout nouveau, comme l'a fait le P.
de Prémare, à la proposition suivante : I-tsuen-tai-chang (jy ^.
:;J^ J:). Cela est si vrai que tous les Chinois consultés par moi
sur ce passage déclarent, et à bon droit, «absurde et incom-
préhensible pour un Chinois» le sens que le P. de Prémare attri-
bue au texte de Louo-pi. 11 no signifierait point en elTet autre
;>(')8 CHOIX ET SWASTIKA.
chose quo ceci : «L'cnipcnnir honora \o, Très-Haut avec les doux
parties du char dites hion et j/uon (traverse et timon), lesquelh's
sont disposées perpendiculairement l'une sur l'autre.» Quel pour-
rait bien être, aux yeux d'un lecteur non prévenu, le sens d'une
telle énigme?
Disons enfin ({ue les parties du char, appelées Ilion et yiicn,
ne représenteraient que très-imparfaitement une croix.
La partie Yuon (|^) n'est autre que le timon, recourbé à son
extrémité et au bout duquel on accrochait en travers le joug (flj)
où s'attelaient les chevaux. [CL Dictionnaire de K'ang-hi, et les
ligures des ouvrages spéciaux, v. gr. celles du :^ ^J @ ^f).
La partie Iliou^ bien dilîérente de ce joug (([ui, lui, constitu-
erait avec le timon, une vraie croix) est délinie par le Dict. de
K'ang-hi : :^ ^ «barre d'appui», placée à l'avant du char et sur
la(|uelle le voyageur s'accoudait.
Il est évident que si Louo-pi eût voulu désigner la forme
cruciale ou la forme du 77ku/, il n'eût pas manqué de l'indiquer
par l'une de ces formules si familières depuis de longs siècles au
génie chinois : -p '^, "J* ^, Che-tse^ Ting-tse, «en forme de Che
-f", en forme de Ti))g T-» Dépourvu de cette indication, qui à
défaut de l'explication formelle et symbolique eût au moins livré
au lecteur le sens matériel de la figure cruciale, le texte de Louo-
])i fut demeuré pour tous un rébus sans issue comme sans portée.
En résumé, dans le texte précité, l'incise où figure le mot
T'ai-chang^ laquelle a été ajoutée par Louo-pi^ est liée à la phrase
qui suit, non à celle qui précède; l'expression T^ai-chang désig-ne
non le «Très-Haut», mais le souverain lui-même, auteur, initiateur
de cette invention, et les peuples ont voulu consacrer le souvenir
de ce bienfait qu'ils tenaient de leur prince, en lui donnant ce
nom, témoignage honorable de leur reconnaissance.
n. H. s. j.
200
APPENDICE B.
(VOIR PAGE 222.)
Extraits des Chroniques de Nankin ayant trait aux deux X en fer
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CHOIX ET SWASTIKA.
APPENDICE G
(VOIR PAGE 240.)
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Extraits de documents relatifs à TX de fer de Ki-iigan-fou
au Kiang-si.
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271
APPENDICE D.
(VOIR PAGE 234.)
Inscriptions suspendues dans la pagode, Ta-\<ahrj
où se trouve TX de fer de Ki-ngan-fou.
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CHOIX ET SWASTIKA.
APPENDICE E
(VOIR PAGE 2\2.)
Le Cantique de la Croix de Ter, T'ic-chc-tsr-ko, par Licon So//f/,
appelé aussi Lieoa Tse-kao.
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TABLE DES MATIÈRES
-o-oî^O^Joo-
Prcface p. I.
Avertissement p. II
PREMIERE PARTIE,
LE SWASTIKA ET SES ANALOGUES.
CHAPITRE PREMIER.
LE ÎJÏ SYMBOLIQUE,
p. 1 à 24.
Etymolog-ie et origine: — Ce qu'est la croix gammée. —
S\^'asti et Swastika. — Le ptf ancien ne vient pas du chilïre 10 (-f")
en Chinois. — Sa diffusion géographique et cluonologique. — 11
est symbole et ornement. — La croix chrétienne n'en dérive
pas. — Réfutation des dires de E. Burnouf, de Morlillet et Mourant-
Brook. — Le pt! symbole aryen. — Quand et comment le Chris-
tianisme l'adopta. — Abrégé du caractère wan ^ (10,000), c'est
le symbole du cœur de Bouddha. — Empreinte des pieds de
Sakya-Mouni. — Le marteau de Thor. — Le p^ talisman indou.
saxon, gaulois et Scandinave. — Sauai>tilia j^ et .•^u•<•^s•/J/^•^ yî- —
Le py ^^ Corée et au Japon. — La «roue de la Loi.» — Croix
en Egypte et en Assyrie. — L'arbre de Bouddha, iarbre <le rie en
Chaldée, aux Indes, en Chine. — Le fy et le mobilier chinois. —
On y voit un emblème de félicité. — Le pt ^^ numismati(iue et
sigillographie.
270 CHOIX ET SWASTIKA.
CHAPITRE IL
LE Fb! ÉLÉMENT DÉCORATIF.
.^ I. Lo py '"•^'o^''- p- -^ ''^ 3 't.
Excm})li^s chinois. — Murs et galons. — Passementeries, menus
objets, pierres et métaux. — En quel sens doivent tourner les
crochets du swastika? — Etoiïcs japonaises.
^^ II. Le py combiné, p. 34 à \\.
Le py t^st-il voulu ou fortuit dans rornemcnt chinois ? —
Résultantes graphiques. — ^léandres grecs, chinois et japonais. —
Types simples ou compliqués. — Comparaison avec la «grecque»-
classique. — Inlériorité prétendue du méandre chinois. — Exem-
ples des plus typiques. — «L'ornement du tonnerre et des nuages.»
— Entrelacs, damas, tapisseries et claires-voies.
CHAPITRE III.
CONSTRUCTIONS ET Py.
p. 45 à 56.
Ebénisterie et menuiserie. — Balustrades et garde-fous. —
Exemples des combinaisons principales, distribuées en plusieurs
classes.
CHAPITRE IV.
LITURGIE ET ASCÈTES.
§ I. page 57 à 80.
Exorcismes. — Croix décoratives à Nankin. — Le P. de
Prémare et ses théories. — Les monnaies chinoises portent-elles
la croix? — En quel sens limité c'est vrai. — Caractères hi^
fou, cheou sur les galons, sur les cercueils et sur divers usten-
siles. — Caractères ornemanisés d'apparence cruciale. — Vases
rituels à croix : cinq exemples.
TABLE DES MATIÈIŒS. 277
§ II. page 80 à 89.
Tamo et sa croix au Se-t'clioan. — Qui (Uait-cc;' — L'Apôtre
S. Thomas? — Tamo et Dharma. — Il a pour symbole le j^ i-t la
«roue de la loi.» — Plusieurs Tamo. — La grotte de Ta-mo près
de Nankin. — Jisô, le sauveur des âmes, «dont le nom ressemble
à Jésus.» — Sa biographie, -— M"" Guimet parodiste.
§ III. page 89 à 93.
Tchang Tao-ling «premier pape» des taoïstes. — 8a vie et
les allusions évangéliques qu'elle semble renfermer, — Ses ensei-
gnements, sa morale, ses descendants. — Lia Tomj'pinfj et son
épée cruciforme. — Si'V,mng-inou et la Heine de Saba. — L'Aca-
démie des Han-lin avoue son impuissance à réfuter la doctrine
catholique.
SECONDE PARTIE
LA CROIX.
CHAPITRE PREMIER.
ANCIENS VESTIGES HISTORIQUES.
p. 95 à 110.
Croix manichéenne au Tibet et au Népal. — Koiian Yn-tchang
au ir siècle. — A'ouo Tse-ij au VHP. — S. Thomas apôtre de la
Chine? — Par les Nestoriens, le bouddhisme tibétain se fait le
plagiaire du Christianisme. — Tsong-kha-ba. — Conclusions erro-
nées tirées par M. E. Reclus des ressemblances catliolico-bouddhi-
ques. — Leur origine relativement récente. — Le P. Ricci et le
juif de K'ai-fong-fou. — La «Religion de la Croix.» — Culte de
S. Thomas à Méliapore.
X^78 CHOIX ET SWAS'l'IKA.
CHAIMTHK II.
LA riEllRE DE SI- NG AN- FOU.
% I. (tônéralitcx. p. 111 à 131.
Récit (lo la d('^couvorlo. (P. Sémôdo.) — Ancirnnc et rare
plaquette imprimée à ce sujet. — Légèreté de Pauthier. — Au-
teurs pour ou contre l'authenticité, désormais incontestable. —
Récents travaux — Ojiinions contradictoires. — Réclamations
diplomatiques, onj)artie inelïicaces, auprès des autorités chinoises.
— Vandalisme inconscient de IIidi Tai-lwa. — Elat actuel d'après
tes missionnaires franciscains. — Anciens documents détruits na-
guère par les mahométans c' inois. — Valeur archéologique du
sommet de la Pierre. — La stèle de Si-hia-chan. — Baptiste^
rium(?) de Si-ngau-foii. — En quel sens la Pierre est nestorien-
ne. — Autorités. — L'inscription n'est pas dogmatiquement nes-
torienne. — Encore moins protestante !
^11. Le.< croix danx le texte . p. 131 à 135.
La croix y est deux lois mentionnée. — Une première fois
en un sens profane. — Une seconde fois avec une signification
chrétienne. — Diverses traductions de ces deux passages. —
Pauthier et l'estampage de la Bibliothèque Nationale.
§ III. La croix du sommet, p. 135 à 144.
Divergences d'autrefois sur sa vraie forme. — Trois types
principaux ont cours :
A. Type inexact de Kircher. — Double forme, celle du Pro-
dromus et celle de la China illustrata. — Correction fautive, copiée
à tort par Pauthier et par Dabry.
B. Type inexact de Bonnetty. — INIarchal de Lunéville. —
Léontiewsti. — John Kessoi.
C. Type exact de Williamson. Yule, Legrje. — Copie en fac-
similé de la croix telle qu'elle existe encore. — Description par
Williamson.
CHAPITRE. III.
TRADITIONS ANCIENNES SUR LA CROIX.
§ I. page 145 à 153.
Tonsure nestorienne en croix. — Juifs à K'ai-fong-fou deux
siècles avant notre ère. — Juifs aux Indes. — Bibliographie. —
TAULE DES MATIÈIIES. 270
La croyance juive à la vertu du T;,n cruciforme a i)u prc^paror la
voie à la croix. — Intérêt pris par les anciens niissionnaireH à la
synag'Ogue de K'ui-fonn-fon. — Tiiu sur miroirs taoïstes. — La
croix de Méliapore. — 8a fausse et sa vraie forme.
§ IL page L"):] h IGL
Ruine des églises nestoriennes en Asie. — Le I*rêtre-Jehan.
— Reprise de l'évangélisation par J. de Plan ('ari)in. — Zèle de
S. Louis. — Le Dalaï-Lama. — Encore Tsonfj-hhu-hu. — L;i Cour
de K'ou-bi-laï-khan ; J. de Montc-Corvino et autres missionnaires
du moyen-âge. — Sept églises catholiques à Tclien-hiang. — Le
Gouverneur Mar Sarghis; Chrétiens dans r.irmée et à la cour de
Gengiskhan. — Odoric de Pordenone à Pékin. — La ville de
Za'itoûn. — Persécution du Christianisme à l'avènement des Mintj.
— Matthieu Escandel. — Découverte de sépultures. — Médailles
catholiques. — Le Labaram de Nayan,
.§ III. page IG'i à 175.
Bibles venues de Chine. — Trois croix de pierre trouvées au
Fou-kien. — Signe de la croix tracé sur le front en Chine et en
divers pays. — Le royaume de Fou-sang. — Croix tatouées. —
«Roue de la loi.» — Médailles chrétiennes (?). — Autres trouvail-
les. — La «Pagode de la Croix» près de Chang-hai.
CHAPITRE IV.
IMAGES ET CliUCinX.
§ I. page 175 à 188.
La légende de la Chine immuable. — Le Calvaire de Pou-
Vouo. — Fang-tou-ti, divinité franco-chinoise. — Culte rendu jadis
à des portraits du Sauveur et de sa Mère. — Koan-yn et la Mado-
ne. — La «Religion de la pilule d'or.» — Nestorius et la Mario-
làtrie. — Images de la S. Vierge trouvées autrefois au Fou-hicu.
— Vol récent d'un tableau de l'Immaculée-Conception. — Païens
honorant Marie au Tché-kiang. — La croix talisman des infidèles,
qui la tracent sur leurs maisons.
§ IL page 188 à 201.
Tableaux catholiques à la Cour de Pékin. — La ^'ierge de
S. Luc en Chine. — Croix figurant en divers cortèges. — Succès
d'imai2:erie. — Les convertis arborent partout la croix. — Calom-
1
280 CHOIX ET SWASTIKA.
nies récontes, à ce sujet, contre les missionnaires qui, en outre,
auraient toléré la polygamie. — Propagande par le crucitix. —
Apparitions de croix célestes en plusieurs Provinces.
^^ HT. page 201 à 211.
Croix mytérieuses au Jai)on. — Dévotion des Chinois à la
Passion de J.-C. — Témoignages. — «Croix avec laquelle les
chrétiens se (ont enterrer.» — La dévotion au Sacré-Cœur popula-
risée.— Céramique chrétienne pour la Chine et pour le Japon.: —
La croix et le fong-choei. — Ustensiles, cloches et vases décorés
d'ornements cruciformes.
CIIAPITPE V.
LES CROIX OU X DE FER.
§ L L'X de for de Xanhin intra muros. p. 214 à 221.
Découverte. — Description. — Forme. — Site. — « La ville
de la fonderie. » —
§ II. VX de fer de Nankin extra muros. p. 221 à 233.
La pagode de Ling-kou-se. — Forme et dimensions de ces
seconds ciseaux de fer. — Le thaumaturge Pao-tche-kong. — La
colline de Yu-'hoa-tai, — Ponts «volants» du Se-t'choan. — Butte
du TchaO'tHen-kong . — Pont volant de Pékin et du Koei-tcheou. —
Pierre qui vole du Chan-'tong. — Aérolithes. — La fei-lai-che
(dalle venue du ciel en volant) de Koan^yn-se, près Nankin. —
Cloches tombées du ciel. — Le sang de vierge et la fusion du
métal.
§ III. L'A de fer de Ki-ngan^fou au Kiang-si. p. 233 à 247.
«La croix honorée dans une pagode chinoise. » — La croix-
poussah. — Le Ta'-Wang ou Grand Roi. — Le dieu-lézard ; imbé-
cillité de l'esprit païen. — Description et figure de la croix du
Kiang-si, — Témoignages qui la signalent. — Textes européens
et chinois. — Prose et vers. — Comparaison avec une lance. —
Le «Cantique de l'Xde fer.» — Opinion de Siu-ko-lao à son sujet. —
C'est une X et non une croix. — Les trois X superposées. — Fei-
lai-tsien en perspective. — Pourquoi on vénère cette X.
I
TAULE DES .MATlÈllES. 281
§ IV. Enifjme a /('soudre. }>. 2W ;i VôO
Solution négative. — La fonction des X on IVr. — En cxiste-t-il
ailleurs? Une poignée de conjectures et d'hypothèses sur leur
rôle utilitaire.
§ V. Serait-ce une amulette géante? p. 250 à 259.
Le Vadjra ou «foudre d'Indra», le dieu du tonnerre. — For-
mes indoues de cet instrument et variantes chinoises. — Le fou-
dre d'Indra au Népal. — Analogies possibles. — Vadjra ou Dor-
dje tibétain. — Autres talismans de ce genre. — La Tchahra
«roue bouddhique» et le py, son signe sténographique, symbole
de Dharma. — Cette roue en Assyrie et en Chine. — Conclusions
peu concluantes.
F I N
Appendice A. p. 261. — //odîigf-^ty et sa «.roix»(?) prophétique.
Appendice 1?. p. 269. ]
Appendice C. p. 270. f „., ^ .'p ^- u-
/^ ,. ^ onr, / Pièces lustilicatives en chinois.
Appe7idice D. p. zll. i
Appendice E. p. 272. ]
Table des matières ., p. 275.
Additions et Corrections p. 282.
36
;'8-^
ADDITIONS ET CORIŒCTIONS.
Le dernier chapitre, sur les Trois X de fer, a déjà paru, un peu
abrégé, mais substantiellement le même, dans le n" d'Octobre
(1893) des Etudes religieuses. Comme il s'y trouve quelques di-
vergences de détail avec les pages que nous livrons ici au public,
nous déclarons que c'est dans ces dernières qu'il faut chercher
notre pensée plus explicite.
En outre, la 3*' ligne de la page 174 doit disparaître et se
corriger ainsi : «... en vertu des stipulations de la Convention
additionnelle au Traité de Tien-tsin (25 Oct. 1860).» En effet,
l'Article G porte : «Conformément à Tédit impérial rendu le 20
]\Iars 18 'iC par l'empereur Tao-houang, les établissements religi-
eux et de bienfaisance, qui ont été confisqués aux chrétiens...
seront restitués... avec les cimetières et les autres édifices qui en
dépendaient.»
Signalons encore Liou Tong-ping pour Lm Tong-ping (p. 57);
— de Maillac pour de Ma;illa (p. 63); — Amyot pour Amiot (p. 66);
• — Kin-ngan-fou pour Ki-ngan-fou (p. 184); — Kiang-sou pour
Ngan-hoei (p. 235, 3*^ ligne de la note); etc.
DS Variétés sinologiques
703
V3
no. 3
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